LE PERCEPTEUR ou la descente aux enfers... (10)

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Où l’on remarque qu’un tribunal n’a pas besoin d’apparat pour être efficace.

C’est dans cette atmosphère morbide que les jours glissaient doucement vers l’été. Les bières de Loulou avaient un goût fade, les conversations de comptoir l’ennuyaient, pour un peu il aurait déserté le café. Même les moqueries habituelles avaient disparu. C’est un peu comme avant un tremblement de terre, la vie est en suspend. Ses pensées tournaient, obsédantes, autour de sa situation politique. Parfois un flash, Maryse et Thérèse, la chambre en désordre, le lit défait. Son travail professionnel passait derrière, il le faisait consciencieusement, mais en automate. Sa vie était en stand by.

La lettre est arrivée un mardi. Convocation jeudi au centre. Pas de coup de fil, ni avant, ni après réception. Il repensa à la visite de Franck. Le voile de grisaille se déchira. La vie repris chair. S’ils croyaient le faire céder face à l’Amiral, ils se foutaient le doigt dans l’œil. Il avait des arguments, c’est pas un verre de bière de trop qui ferait pencher la balance. Il se plongea dans les comptes de la commune, si ça devait chauffer, c’est pas lui qui se brûlerait.

Quand il ouvrit la porte du bureau du chef de centre, il était gonflé à bloc. « Monsieur Lamotte, asseyez-vous, je suis à vous dans un instant. » On lui donnait du Monsieur, mauvais signe, le maire avait dû insister lourdement auprès du député. Il s’en foutait pas mal, il savait que le syndicat le soutiendrait. Depuis la scission du partit à cause du programme commun, l’ambiance était à la confusion. Pour ne pas dire plus. S’il était malin il sortirait renforcé de l’affaire.

Tout à ses pensées, il ne vit pas le temps passer. Le chef remua sa chaise, ce qui eut pour effet d’orienter le regard de Guy Lamotte vers la pendule du bureau. Déjà une demi-heure qu’ils étaient en face l’un de l’autre, sans se dire un mot. Guy Lamotte se souvint brusquement qu’il ne connaissait pas le résultat de la convocation des filles. Bizarre qu’il n’y ait pas prêté attention avant. Ça le mit mal à l’aise, il se tortilla sur son siège, en le faisant craquer. Le chef leva les yeux. « Monsieur Lamotte, je vous ai fait venir parce que j’ai une plainte contre vous. »

Nous y voilà, il allait enfin savoir ce que le maire avait bien pu inventer. « Vos employées, ou plutôt les deux jeunes femmes qui travaillent sous votre responsabilité, et sous vos ordres, se sont plaintes de votre attitude...disons qu’elles trouvent qu’elles sont harcelées par vos assiduités...je ne veux pas rentrer dans les détails, que vous devez connaître mieux que moi, tout est dans le rapport que j’ai sous les yeux. » Il continuait son baratin, Guy Lamotte entouré d’une brume liquide n’entendait plus, il voyait en silhouette le visage du chef dont les lèvres remuaient, indiquant qu’il n’en avait pas fini. Quand elles s’immobilisèrent, le silence troua le brouillard. Guy Lamotte était tassé sur son siège, le chef n’avait pas l’air plus à son aise. « Vous comprendrez que dans ces conditions vous ne pouvez pas reprendre votre poste. Vous êtes à partir de cette heure en congé maladie. » Guy Lamotte eut, pendant un bref instant l’envie de se défendre. Qu’est ce que ces petites salopes avaient dégoisé, et pourquoi ? Il s’était attendu à tout, mais pas à ça ! Son cerveau se remit en marche. C’est à cette capacité à rebondir que l’on reconnaît les hommes d’action. Contester, passer pour un de ces minables qui se dégonflent et se trouve des circonstances atténuantes, pas son genre. Il se redressa sur sa chaise, fit une grimace qu’il pensait être un sourire supérieur, « Tout est dit, je rentre chez moi, quand même, je ne pensais pas que l’Amiral se prêterait à cette comédie minable. J’aimerais croire que c’est un sous fifre qui a eu cette idée. » Il regarda le chef avec une telle insistance, qu’il était évident que la dernière partie de sa réponse s’adressait à cette lopette. La dite loque ne s’en offensa pas le moins du monde, Guy Lamotte et ses petits copains politisés semaient un peu trop la perturbation dans les services, un « exemple » remettrait de l’ordre dans tout ce petit monde. « Vous ne pouvez pas rentrer chez vous, le logement de fonction ne vous est plus attribué. Je crois savoir que vous avez de la famille près du centre régional. Votre nouveau poste, après vos congés maladie, sera dans ce centre, autant vous y rendre dès aujourd’hui. »

« Mais mon épouse, les enfants ? » « Ils sont déjà partis, Madame Lamotte est chez sa mère, elle nous a dit sa décision de divorcer. Noter que ça ne nous regarde en rien. Néanmoins elle a libéré l’appartement de fonction et fera prendre les meubles dès que possible. Elle fera parvenir vos effets personnels chez votre frère aîné, celui qui est artisan. » « Je ne peux pas rentrer chez moi » « Vous n’êtes plus chez vous. L’intérim est assuré par le bureau du canton. Je répète, considérez-vous en congé maladie, l’administration vous contactera chez votre frère, à moins que vous ne nous fassiez parvenir une autre adresse d’ici là. » « Je rêve ! On se croirait en URSS ! » « Connaissant vos opinions politiques, je ne pense pas que cela vous pose un quelconque problème d’étique. » Le fumier en rajoutait à plaisir. Guy Lamotte eut envie de lui sauter au colback. Il devint blême...et se ravisa devant le sourire narquois du « chef ».

« Je peux voir mon dossier ? » « Non. » « Comment non ? » « Vous n’êtes pas à un tribunal, c’est une note interne, et... confidentielle. » « On se fiche de moi ! Ce matin j’ai pris mon déjeuner dans ma cuisine, deux heures plus tard j’apprends que ce n’est plus mon logement de fonction, et que je ne peux même plus m’y rendre. On m’accuse d’attouchements sur le personnel féminin, et je ne peux pas me justifier. Qu’est ce que c’est que cette histoire de divorce ? » « Ne faites pas le naïf, votre divorce ne me regarde pas, votre épouse nous a informés de son intention... Dont acte ! » « Vous l’avez convoqué, elle aussi ? » « Monsieur Lamotte... Ça suffit ! Ou vous acceptez le congé maladie... et la mutation, qui est une promotion, je vous le fais remarquer, ou... » « Ou ? » « Ou, ce n’est plus de mon ressort, mais celui du tribunal, avec la publicité qui s’en suivra. » L’Amiral l’avait eu, parce que Maryse l’avait trahit. Salope ! Thérèse avait dû en rajouter une couche. Les filles, c’était différent, leur boulot, elles pouvaient pas le sacrifier, quand même, il ne s’attendait pas à ce coup en vache. Il en voulait un peu à Paulette. Un peu, mais pas trop, c’était une chic fille... Dans le fond. « Vous avez pris votre décision ? » « Je dois répondre maintenant ? » « Maintenant. » Le congé maladie, ou la destitution avec à l’horizon un procès en correctionnelle « Je passe. » « Ce qui veut dire en langage clair ? » « Je cède, momentanément, à la force. Le maire, que le diable en prenne soin, m’a piégé, j’accepte la promotion, après tout on me la doit, je suis un professionnel irréprochable. » Son humour de perdant en déroute ne fit aucun effet sur son supérieur. « Bien... Puisque nous sommes d’accord... Je vous souhaite un prompt rétablissement... Adieu, Monsieur Lamotte. »

Guy Lamotte, les oreilles basses, la queue entre les jambes, le dos voûté alors qu’il avait l’impression d’être fier comme Vercingétorix rendant ses armes à César, quitta le bureau sans un mot. Demain, serait un autre jour.

Croyait-il !

Une fois assis au volant de sa voiture, il voulut réfléchir. Mais ça tournait en rond dans sa tête. Il démarra, fit deux ou trois cents mètres, un café, avec ses tables et ses chaises en terrasse, lui donna une envie soudaine de bière. "Une brune, garçon !" Il ne s'était pas installé comme un touriste ou un badaud sur le trottoir, il s'était juché sur un tabouret, comme chez Loulou. A l'autre bout du comptoir, un alcoolique sirotait un breuvage indéterminé. Son regard fit le tour de la salle vide, le garçon absorbé dans la lecture d'un quotidien hippique, le bourdonnement de la télé qui lançait des flashs lumineux, les affiches anciennes vantant des boissons qu'on ne trouvait plus, un billard à trois boules et un flipper clignotant. Dehors, il faisait encore jour. Il commanda une deuxième bière. En trempant ses lèvres, il eut soudain envie de pisser. Il demanda au garçon les toilettes, il ne reçut en réponse qu'un vague signe du menton. En descendant du tabouret, il glissa sur le carrelage humide, se retint au comptoir, et, sous le regard désapprobateur du garçon se dirigea, droit comme un "I" vers l'escalier. Devant la vasque, son envie décupla, il n'eut pas le temps de se débraguetter, il mouilla son pantalon. Pourtant il n'avait presque pas bu. Il tenta de faire disparaître la tache infamante, sans résultat.

En remontant, pour la cacher il ferma sa veste, et paya sa commande sans finir son verre. Il avait hâte de fuir, de se retrouver à l'abri, loin des autres, dans sa voiture. Les réverbères s'allumaient un à un, mais sa tête ne voulait pas fonctionner. Impossible de mettre deux idées à la suite l'une de l'autre. Il avait oublié de téléphoner à son frère. C'était pourtant la seule chose à faire. Il n'avait plus de logement, plus de travail, plus de famille. Il ne lui était même pas venu à l'idée de vérifier les dires de son chef. Maintenant c'était trop tard, la nuit obscurcissait la place, le café se remplissait de types sortant des bureaux. Avec son pantalon mouillé, il ne pouvait plus y retourner. Et il ne pouvait pas rester dans cet état, il jeta un œil dans son portefeuille, il y avait juste assez de liquide pour une nuit dans un "sans étoile". Il mit le contact et marauda le long des rues à la recherche d'un hôtel dont le concierge ne s'offusquerait pas de sa tenue.

Le lendemain, avant même de déjeuner, il fit le numéro de son logement de fonction. Personne ne décrocha. Il était trop tôt pour avoir le bureau, il appela son frère. "Salut ! T'as toujours une piaule pour moi ?" - "Ben oui, mais c'est quoi le lézard ?" - "Y a pas de lézard, on m'a divorcé." - "On t'a divorcé ?" – "Je te raconterai tout ça. A tout à l'heure." – "Tu viens tout seul, si je comprends ?" –  "Oui, c'est ça. A plus." – "On t'attend." Il fallait qu'il en ait le cœur net, il mit le cap sur la perception.

La lumière brillait dans le bureau, mais l'appartement était sombre, les rideaux absents et les volets ouverts, comme si on voulait que tout le monde constate le départ du percepteur. Il eut l'envie d'entrer, d'ouvrir la porte du bureau, rien que pour voir la tête de Paulette et de Virginie. Il renonça, des piétons se dirigeaient vers le haut de la rue, ils allaient passer devant sa voiture et ne manqueraient pas de le reconnaître. Il mit le contact et démarra en trombe. C'était le moment de tourner la page. Il n'y avait pas moyen de faire autrement. Aléa jacta est !

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