LE PERCEPTEUR ou la descente aux enfers... (7)

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Où notre héros constate qu’il est difficile de transformer un chien en loup.


Guy Lamotte prenait le soleil de la fin de l’hiver sur la marche, à l’entrée de la librairie encore fermée à cette heure. Les rares passants le saluaient d’un air gêné. Pensez un percepteur dans cette position. Plutôt une attitude de gamin sur le chemin de l’école. Ça ne semblait pas le déranger. Il prenait le soleil, c’est tout. En fait, il n’avait pas l’air de penser qu’il était incongru de ne pas se tenir comme un adulte, fonctionnaire de surcroît. Lui qui connaissait une partie de l’intimité de chacun, ne se souciait pas de leur opinion. Il faisait beau, et c’était assez rare pour en profiter. Quelques minutes de soleil, relax, assis sur la marche, le dos appuyé à la porte vitrée, pourquoi s’en priver ? D’ailleurs, avait-il seulement pensé à s’en priver ? Quand la porte s’ouvrit, il se leva et pénétra dans le magasin. Il n’y venait pas souvent. Ses lectures le poussaient vers la politique, vers les ouvrages que se vendent les militants entre eux. Il faut ajouter qu’une bonne partie de son temps libre, il le passait à récupérer ses excès d’alcool. Une autre partie à militer. Secrétaire de la section locale, ça fait des réunions et des parlotes sans fins pour tenir sous pression les militants de « base », comme on dit à Paris.

Pour les faire bosser pendant les élections, on est bien obligé de leur faire croire qu’ils sont actifs dans le choix des définitions de la politique du partit. Ça représentait un sacré investissement de temps pour un responsable qui prenait sa tache au sérieux. Guy Lamotte, en démocrate de conviction, était persuadé de l’utilité de ces réunions, même s’il trouvait que le niveau de réflexion n’était pas souvent à la hauteur de ses ambitions humanistes.

C’est justement pour en parler, et non pour acheter un bouquin, qu’il venait voir le libraire. « Vous êtes ici pour quatre ou cinq ans ou pour vous établir ? » « Quatre ans, même cinq, je n’arriverais pas à rembourser l’emprunt. » « Disons alors dix ou quinze ans, c’est bon. » « C’est bon ? » « On a bavardé deux ou trois fois tous les deux, je sens que vous êtes, du point de vue philosophique, dans notre façon de voir la société, les problèmes. Vous avez déjà pris une carte d’un partit politique ? » « Non, j’ai assisté à des réunions au PSU, après soixante huit, mais sans plus. » « Je m’en doutais. J’ai dit aux garçons, surtout aux jeunes, le libraire, il ferait une bonne tête de liste pour les élections partielles. Si jamais l’Amiral cassait sa pipe. » « Mais je ne connais personne ! Tête de liste ! » « C’est ce qu’ils m’ont dit. Et alors, c’est notre travail de vous faire connaître. Les vieux du partit étaient plus réticents, mais ça passera. Si vous nous rejoignez, il n’y aura pas de problème. Les communistes n’ont personne, ils nous suivront...Et puis, je ne resterais pas toujours ici...Il faudra un secrétaire à la section...Ça sera vous...Les petits jeunes, ils sont pas assez dégourdis. »

Le libraire était pris au dépourvu. Arrivé depuis six mois, on lui offrait d’être tête de liste dans une élection. Avec, en vue pour la prochaine législature la possibilité d’être maire. Ça l’effrayait. C’était si nouveau. Maire ! En admettant que ça marche, c’est une fonction qui prend du temps, et puis il faut s’engager, prendre une carte du partit. Peut-on être d’accord avec un partit politique sur tout ? Ne prendre que ce qui convient ? Pas très honnête. Pendant que notre libraire se livrait à ses réflexions, Guy Lamotte feuilletait une revue. Il se retourna, « J’ai un ouvrage de Chevènement, je vous le prêterais, mais je n’ai que celui là, il faudra me le rendre. » « Je vous remercie, je ne sais pas trop quoi faire. Je n’aurais pas le temps. J’ai pas mal de travail ici. Conseiller, peut être, mais pas plus. »

Après quelques bavardages sur des sujets divers et fort éloignés de la politique, en apparence, Guy Lamotte repartit. Il fallait qu’il trouve quelqu’un pour damer le pion à l’Amiral. Il n’était plus sur d’avoir assez de temps pour convaincre le libraire, trop nouveau dans le patelin. S’il était vidé, ce qu’il pensait inéluctable, il aurait sa vengeance. Posthume, en quelque sorte. Enfin vidé, c’était pas fait. De toute façon, il ne pouvait pas être tête de liste, le problème restait entier. Quand même, ils allaient voir de quel bois il se chauffe. Pas question de céder. Il habitait dans une station balnéaire, pas dans une caserne.

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