CHAPITRE 1 : les braises 7/7

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 Il y eut des claquements, des pas pressés et des voix basses. Léandre imaginait très bien la scène sans avoir à bouger de son fauteuil ou défaire ses yeux des dernières flammes de l'âtre.

 « Tout va bien, Monsieur ? »

 Muet comme un mort, la bouche hagarde et les pensées fusillées éparses, il ne répondit pas immédiatement à la voix tendue d'Albert qui avait accouru au salon.

 « Oui, oui... très bien. »

 Il avait dit cela entre deux souffles, étouffé par une respiration dont il essayait de contenir les mouvements brusques. Qu'aucune inspiration ne se fasse urgente, qu'aucune expiration n'échappe de sanglots. Surtout, que rien ne bouge et que tout se taise. Le majordome n'insista pas, il avait appris depuis longtemps qu'il n'y avait rien qu'il puisse offrir après les fraternelles blessures. Son maître ne le vit pas s'incliner, ni relever la tête avec dans les yeux cet élan d'affection et de compassion qui ne pouvait prendre aucune parole ni aucun geste. Puis il se retira, laissant Léandre seul, aux prises avec sa torpeur.

 À l'étage, la voix sauvage du violoncelle déchira le silence. Dans sa colère, les cordes frappées sous les soubresauts de l'archet, elle ouvrit grand ses plaies. Des aiguës aux graves, des couteaux tirés sur les cordes, frottés sous des doigts furieux, harcelés jusqu'au cri, et leur douleur. Celle du bois, celle des mains et des bras, de l'enlacement.

 Le cadet aurait voulu ne rien savoir de cette violence superbe, ni de sa cruauté. De toutes ses forces, il refusa de parler cette langue, lui préférant celle du crépitement tranquille dans la cheminée. En tombant, la bûche avait étouffé la vivacité des flammes. Elle rougeoyait à présent, plus brûlante que jamais, plus discrète également. Chasser le violoncelle et n'entendre plus que ces chuchotements familiers.

 Léandre ne sut pas exactement combien de temps il passa à assourdir ses oreilles et voiler sa vision. Il se sentait aspiré par le vide et la distance de son regard. Les objets et leurs reliefs s'étaient aplatis sous l’œil patient et muet de l'horloge, comme sur une toile peinte, loin de ses rétines et de ses sens. Tout entier, il ne tenait plus que dans cet écarquillement où le poids de son être disparaissait en un vertige toujours plus imminent, toujours remis à l'instant d'après, et celui d'après. Ce fut le mouvement du corps de Marine qui lui permit d'échapper à cet engourdissement de l'âme. La jeune fille s'était agenouillée devant l'âtre et les braises ardentes qui s'y tenaient, rugissante lorsqu'elle approcha le tisonnier. Ses bras blancs, dégagés par ses manches retroussées, se tendirent pour attraper une bûche qui alimenterait le feu jusqu'au réveil des chambrières. Léandre eut peur, un instant, qu'elle ne s'y enfonce une écharde.

 « Laissez-le s'éteindre. J'allais justement monter. »

 La servante reposa sa prise et sembla attendre qu'il se lève pour retourner à ses dernières tâches de la journée. Sans doute voulait-elle s'assurer qu'il ne resterait pas au salon avec la froideur d'un feu mort. Alors qu'elle avait entrepris d'épousseter les ouvrages de la bibliothèque d’apparat, le jeune duc ramassa sur le guéridon la lettre si succincte qui l'avait amené ici. La texture du papier contre sa paume lui était devenue familière ; Léandre en caressa les plis et froissements, tournant autour de son hésitation. Toutefois, il ne put se résoudre à le jeter au feu et le glissa dans sa poche avant de quitter le salon et le silence de son horloge.

 Tandis qu'il montait l'escalier blanc, Léandre laissa traîner ses doigts sur les veinures du marbre lustré. La caresse froide de la maison, il en cherchait un soutien qui ne le satisfaisait jamais tout à fait. L'idée lui vint à nouveau d'appeler sa femme, à Drev. Dormait-elle déjà, ou veillait-elle encore, adossée dans son lit sur tant d'oreillers, un livre entre les mains et sa tresse sur l'épaule ? Assurément, elle se souciait de la situation des deux frères, mais qu'avait-il à lui dire exactement qui ne fît pas étalage d'un pathétisme désolant ? Demain matin, assurément, lorsque sa gorge ne le serrerait plus autant, il lui donnerait quelques nouvelles soigneusement formulées.

 Il lui sembla, une fois sur le palier, que les pleurs du violoncelle s'étaient apaisés. Pris dans leurs propres élans, ils avaient épuisé la colère et le corps. Pourtant il jouait encore, avec dans la voix une urgence incomprise. Léandre l'écouta de loin, comme on écoute l'océan depuis la plage, en songeant à ce que nous ne sommes rien pour lui.

 Le cadet des Terman remonta le corridor teinté de soudains souvenirs. C'était l'éclairage, sans doute, et l'heure tardive qui rappelait à sa mémoire ces soirs et ces nuits, confidents et fastueux, où la maison se faisait l'écrin de dîners et de fêtes. Enfant, Léandre se souvenait ne pas être autorisé à y paraître autrement que pour saluer l'arrivée des invités, planté comme un piquet, le dos bien droit, s'inclinant au côté de son frère à chaque salutation, avec dans leur nuque la voix du vieux monsieur McChalane qui leur chuchotait le titre et l'identité de chacun des visages altiers. C'était un exercice complexe de mémorisation, car il fallait à terme que les deux enfants soient en mesure de reconnaître chaque membre de chaque famille nobiliaire, et de déduire les comportements qu'ils se devaient d'adopter. Était-ce un titre inférieur ou égal au leur ? Puis venait vite l'heure de se retirer. Monsieur McChalane s'effaçait avec eux, fermant la marche alors qu'ils empruntaient l'escalier de service en défaisant les cols de leurs costumes d'une courte utilité. Ils n'avaient ensuite qu'à veiller en silence, dans leurs chambres respectives. Mais jamais ils ne perdaient une occasion de profiter du départ de leur tuteur et de l'inattention des domestiques attirés ailleurs pour aller s’asseoir sur ce palier et écouter le vacarme poli des convives. Les éclats de rire, les bribes de conversation, les fumets du repas, et cette lumière particulière qu'ils étaient rarement invités à découvrir de par leurs horaires imposés. Se coucher tôt, se lever tôt, n'avoir que le soleil pour lécher les murs. La lumière électrique avait autrefois été une fête.

 Cette nuit, elle s'était drapée de nostalgie et retenait dans ses ombres le pli menaçant d'un geste suspendu.

 Léandre poussa la porte du cabinet de travail et alluma la lampe sur le bureau. Sans prendre la peine de s'asseoir, il se saisit du carnet de chèques gardé sous clef dans un tiroir dérobé, inscrivit le double du montant réclamé et signa. Il ne ressentit rien qu'un vertige. C'était un geste anodin et à la fois si vaste : payer pour son frère. Signer pour son aîné. Concéder. Il avait fait cela vite, comme on s'acquitte dans l'urgence d'un désagréable impératif. Comme on arrache la chair nécrosée d'un membre infecté : il faut le faire avec hâte, avec obstination, et sans regarder en face, car si le regard tombe sur l'irrémédiable putrescence, alors la tentation de l'amputation surgit pleinement. Et avec elle, celle de la délivrance. Signer ce chèque rappelait à Léandre cette liberté qu'il n'avait pas su prendre. Au fond de lui, alors qu'il rangeait son chéquier et le carnet des comptes du duché, il comprenait clairement que cela n'avait jamais été un choix qu'il avait fait ou eu. Il n'aurait pas pu renier ce frère, ni hier, ni aujourd'hui, ni demain. Il paierait, le double. Il s'agissait de la matière même dont il était fait, sa pénitence.

 Il glissa le chèque dans une enveloppe, et l'enveloppe au fond du couloir, sous la porte de la chambre d'Andrea. Il la poussa du bout du pied jusqu'à ce qu'elle disparaisse totalement et qu'il ne lui soit plus possible de la reprendre. Le violoncelle s'arrêta sur un silence qui était à lui seul un bruit absolu. Léandre se tenait aux aguets, les mains jointes dans le dos, droit, mais le regard baissé sur la poignée de porte, retenant son souffle. Mais rien n'advint. Le violoncelle reprit. Pas de trêve pour cette nuit, pas de frère encore ; demain peut-être ?

 Le cœur dans la gorge, Léandre rejoignit son ancienne chambre d'enfant. Elle n'avait connu que peu de changements depuis ses années d'études, et cela lui convenait. On y trouvait toujours ce papier peint bleu, ce lit bateau d'un bois épais, assombri par le temps, et le petit marche-pied qu'il empruntait à six ans pour y parvenir. Le bureau était étroit, plusieurs images et cartes postales y étaient punaisées. Une bibliothèque soutenait sans peine les quelques ouvrages qu'il avait possédés. Si on les ouvrait, on trouvait deux noms inscrits sur la page de garde : Andrea T.d.M. et juste en dessous Léandre T.d.M. Les deux écritures n'avaient rien à voir l'une avec l'autre. La première avait cette assurance malgré l'agitation du geste et le rendu brouillon tandis que la seconde était lente sous l'application qu'elle s'imposait. C'était très représentatif.

 Après avoir ôté son habit et son veston qu'il laissa pendre sur le dossier d'une chaise, il parcourut les étagères à tâtons et ses doigts se refermèrent sur un exemplaire particulièrement usé par de trop nombreuses lectures. Avec un sourire presque coupable, Léandre s'en empara et se laissa tomber sur son lit, allumant d'une main la lampe de chevet d'une faiblesse intimiste. C'était une histoire d'une simplicité enfantine, écrite en gros caractères, illustrée de quelques gravures étonnamment plus soignées que le texte en lui-même. Il était question d'un fils de prince, de pirates, de trésors enfouis, d'aventures et de navires. La lecture en fut rapide, ses lèvres récitaient sans que ses yeux n'aient réellement besoin de travailler pour lui. Il approchait du dénouement lorsque la voix du violoncelle se brisa sur un claquement sinistre, comme un coup de feu. Une chute ? Il entendit le pas traînant de son frère, le raclement de son instrument sur le parquet, tout près, juste de l'autre côté du mur. Il l'entendit rire. Puis plus rien.

 Figé sur le lit, Léandre sentait son souffle piétiné. Un galop furieux battait sa poitrine. Agrippé au livre comme un mourant à la croix, il éprouva l'attente, et la tension serra ses muscles, raidit sa nuque, verrouilla ses épaules. Elle était revenue, elle : l'angoisse. Tout entière pesant sur lui. Il fallait qu'il la repousse, qu'il la mette à terre. D'un mouvement brusque de détresse, il frappa sa main contre le chevet et se jeta hors du lit. Une sueur alarmante lui coulait dans le dos, et il se mit à pleurer sans en prendre conscience. Son corps s'abattit contre la porte de la chambre, comme s'il eut voulu empêcher la mort d'entrer. Car soudain, il s'agissait de cela. D'un geste tremblant et incertain quant à ce qui les animait, ses doigts se refermèrent sur la clef dans la serrure qu'ils firent tourner d'un coup sec.

 Il lui fallut plusieurs minutes pour dissiper son égarement. Il toussa d'abord, comme un noyé revenant à lui. Puis son souffle s'apaisa, ses muscles se détendirent, ses paupières s'abaissèrent et ses pieds le firent reculer, lentement, infiniment lentement, jusqu'à ce que son corps allégé trouve le soutien du matelas. Épuisé, il s'y étendit habillé, sans éteindre la lumière, sans passer sous les draps, et sombra fiévreux dans un sommeil de pierre que la maison lui prêta. Dans ses couloirs désertés, dans ses chambres closes, et dans la cheminée du salon bleu, elle bordait encore quelques braises sous les cendres.

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Fin du chapitre 1 ~


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