CHAPITRE 1 : les braises 5/7

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CHAPITRE 1

les braises

5/7


Midi arriva bien vite, et Léandre déjeuna seul. Il avait demandé à ce qu'on lui fasse monter son repas dans le cabinet de travail où il avait décidé de s'installer pour l'après-midi. Quitte à attendre le retour de son frère, autant y joindre une quelconque utilité. S'occuper les mains, l'esprit, compter quelque chose qui ait un sens et un but précis. Sur le bureau, il aligna ses stylos et le carnet des comptes de Primaël.

Ses yeux parcouraient les lignes et les colonnes, additionnaient, soustrayaient les chiffres qui s'y tenaient sages. Immobiles et silencieux. Léandre se sentait en contrôle lorsque son esprit côtoyait celui des mathématiques. Nul mensonge ne pouvait venir d'elles et leurs relations étaient sans heurt.

Un café, puis un second. La mine de son stylo retraçait l'historique financier sans tache ni erreur. Rien ne manquait, rien n'était en trop : l'impôt impérial était prêt à être cédé. Il reconnaissait bien là l'efficacité redoutable de son épouse. Sa calligraphie également, ses lettres rondes, déliées, d'une féminité joyeuse. Il se laissa aller contre le dossier de son fauteuil. Un instant, il eut envie de l’appeler, d’entendre sa voix complice, toujours amicale à son égard. Il avait envie de l'écouter parler, raconter les romans qu'elle lisait, ou bien celui qu'elle écrivait, qu'importe, mais l'entendre repousser le silence de la maison et de l'absence. Il y renonça cependant. Il ne voulait pas la déranger, ni se montrer si craintif devant elle alors qu'il lui avait paru si résolu la veille.

Le délicat soleil d'octobre tournait avec les heures. Sa course rapide, rafraîchie par un vent porteur d'hiver qui faisait frissonner les arbres du jardin et tomber leurs feuilles, emportait les ombres dans une valse alanguie. En prévision de la nuit qui s'annonçait déjà, on alluma la cheminée du salon à l'horloge. Plus tôt, alors qu'il ne lui restait plus que quelques marches à gravir pour rejoindre le premier étage et le cabinet de travail, Léandre avait glissé au majordome qu'il serait bon de relancer le mécanisme subtil de l'instrument fabuleux.

Il serait bon.

Oui, il serait bon de garder encore dans cette maison les battements de cœur de celui qui y régna sans partage. Léandre essayait d'y garder tangible la présence de son père. Ou plutôt, il essayait de sauvegarder la maison et le duché comme il en avait hérité, d'en préserver chaque couleur, chaque voix, chaque parfum, chaque souvenir. Comme s'il s'agissait pour lui de les restituer un jour ou l'autre. Comme s'il s'attendait à ce que son père revienne un soir, franchisse cette porte, jette son manteau avec son chapeau et s'installe, sans un mot, dans le fauteuil qui avait toujours été le sien, près du feu qu'on allumait pour lui, sous l'horloge qu'il avait lui-même conçue pour voir la mort venir, un pas après l'autre. il n'avait jamais eu peur. Ni du temps, ni de l'Empire, ni de ses fils, ni de ses pairs. Ni des hommes, ni du ciel.

Cette force là, Léandre ne la sentait pas en lui. Il n'avait pas cette prestance, cette aisance, mais il avait cette singulière conscience de ne pas être digne de la couronne qu'il portait. Elle était tombée de si haut avant que ne lui revienne le droit de la ramasser et de la porter jusqu'au suivant. Le suivant.

Puisque son père, lui, ne reviendrait pas.

Cette pensée lui griffa l'esprit alors qu'il se réveillait sans se souvenir de s'être laissé emporter par le sommeil. Par la fenêtre qui donnait sur le jardin, la nuit étendait maintenant ses voiles. Les dernières lumières d'or et de rubis, si vives, s'effaçaient dans la pâleur du ciel comme la buée d'un souffle sur le verre.

Son père ne reviendrait pas.

La solitude du cabinet, plongé dans la pénombre, lui tordit les entrailles. Si vide. Si petit. Si loin. Il étira ses bras au-dessus de sa tête avant que ses mains ne s'enfouissent dans ses cheveux en pagaille. Le visage bouffi, il resta encore quelques minutes, les épaules basses, hésitant dans son fauteuil, scrutant la blancheur des feuilles étendues sur le bureau devant lui. À la clarté du papier s'accrochaient les derniers rayons qui perçaient encore l'horizon. Puis il jugea nécessaire de se lever, de quitter le cabinet de travail.

D'un pas alourdi par des émotions confuses qu'il se refusait à analyser – préférant compter encore, les secondes à présent – il se rendit jusqu'à sa chambre, puis à la petite salle de bains attenante. Il avança jusqu'à la vasque de porcelaine et actionna le robinet argenté. Son reflet lui sembla lointain lorsqu'il le croisa quelques instants, avant de se rincer le visage à l'eau froide. Vivifiant. Le sang lui revenait. Il s'essuya consciencieusement, évitant de laisser à nouveau son regard tomber sur le miroir qui surmontait le lavabo. Il ne voulait pas être ce qu'il y trouverait : un fantôme déjà pâle, avalé par la crainte et le poids de son nom.

Il aurait pu laisser son esprit s'enfoncer encore davantage dans les brumes de ses réflexions existentielles, laisser croître son malaise et la distance qui le séparait de la réalité des choses. Mais il fallait se ressaisir. Quelle heure était-il ? Andrea était-il rentré ?

Quand Léandre quitta la salle d'eau, la tension qui l'animait ce matin à la gare de Drev, alors qu'il montait dans le train, était revenue danser sur ses nerfs comme la marée montante sur la plage tassée. Ce n'était plus cet abîme sans nom où l'apathie l'avait fait glisser. C'était maintenant quelque chose qui le rendait vivant, et non plus absent. Quelque chose qui faisait battre son cœur et transpirer ses mains. Son père était mort ; son frère vivait.

Léandre gagna le couloir. Les regards d'illustres ancêtres, épinglés aux murs, le suivirent en silence dans la pénombre. Sur leurs yeux, huilés et vernis, ondoyait la lumière du rez-de-chaussée, perçant par le large escalier blanc. Il en descendit les marches, aperçut furtivement le bas d'une robe de servante disparaître au plus vite de son champ de vision, respectueusement. Il poursuivit son chemin jusqu'au salon bleu où l'accueillirent les nombreux cliquetis de l'horloge.

Vingt heures trente sept. Le feu craquait dans l'âtre. Il avait dormi plus longtemps qu'il n'avait cru, mais Andrea restait absent. Alors Léandre s'alluma une cigarette. La première bouffée était toujours la meilleure.

Debout devant la cheminée et les cadrans que rythmait le battement des heures, il se prit à se sentir, là, maître des lieux. Fumer lui donnait cette courte assurance qu'il expirait en quelques minutes. Une habitude qu'avait son père. Il se faisait rarement cette réflexion, mais longtemps il avait cru qu'en cela résidait le secret de son pouvoir.

Cependant que le tabac tapissait sa bouche de son âcre texture et formait autour de lui une aura inattaquable, il joua pour lui-même la confrontation qui ne tarderait plus. Il s'imagina tout d'abord avoir le dessus sur son frère, et sortir toutes ces phrases qu'il avait gardées derrière le cœur depuis trois mois, depuis le soir où Andrea avait quitté Drev en claquant la porte. Tous ces mots qu'il n'avait pas dits, se contentant d'encaisser ceux de son frère, jailliraient alors dans une parole écrasante de vérité et de justice. Puis, avec plus de lucidité, il vit la riposte de l'aîné, son ironie mordante, cruelle, aveugle de mauvaise foi. Le tabac lui piqua les yeux quant il vit les mains de son frère se resserrer sur sa gorge ; il chassa bien vite cette image, jetant son mégot aux flammes.

Et si Andrea ne rentrait pas ce soir ?

Une autre cigarette. L'effet fut moindre. L'idée de dîner seul commençait à l'inquiéter. Non pas qu'il ait réellement envisagé de partager un repas avec son frère, c'était la présence de sa femme qui venait de nouveau à lui manquer. Sa présence, et la confiance qu'elle savait instaurer autour d'elle. Ces trois derniers mois avaient sans doute été ponctués de pensées pénibles au sujet d'Andrea, mais il y avait également eu des moments de félicité loin des fraternels tourments, des agitations vaines et des tortures passées. Enora avait laissé place à un soleil plus doux, une peine plus légère. Et pour la première fois, toutes ces choses dont il pensait ne jamais pouvoir se remettre lui avaient semblé perdre de leur pouvoir fataliste. Quelque chose avait commencé à changer et, en venant ici, Léandre savait qu'il en retardait l'éclosion. Peut-être même l'annulait-il. Une hésitation, comme une morsure. Était-ce là un refus qu'il ne savait assumer autrement que par la fuite ?

Comme il avait pu le craindre, il dîna seul dans le salon à l'horloge – à quoi aurait-il servi que l'on dresse une table entre ses incertitudes et lui ? Il s'étonna cependant de ne pas être servi par Joan, le valet de pied habituellement préposé au repas du soir. Lorsqu'il osa poser la question à Albert, venu lui apporter la dernière édition, ce dernier lui répondit que le pauvre homme avait donné sa démission. Il ajouta sur le ton de la conversation qu'Antony, son évident remplaçant, supportait bien mieux les brimades et attaques mesquines du prince déchu.

Ne pas avoir été averti de cette démission retourna l'estomac de Léandre, y déversant une acidité particulièrement désagréable. Il n'aimait pas que les choses changent, surtout lorsqu'elles tendaient à se désagréger. Un domestique qui s'en allait était toujours comme un constat d'échec lorsque la cause n'en était pas naturelle. Une retraite était un moment doux-amer. Un décès, un deuil silencieux. Le renvoi restait rare : les grandes maisons savaient se montrer suffisamment prévenantes pour éviter d'avoir à congédier leurs employés une fois que ceux-ci s'étaient rendus témoins de leurs habitudes et des caches où dormait l'argenterie. Une démission était un objet de honte.

Il n'eut cependant pas le temps d'y songer davantage, ni même de parcourir la dernière colonne de la une de l'édition du soir. Il entendit la porte de l'entrée s'ouvrir à la volée, puis le claquement singulier, sec et métallique, d'une canne sur le carrelage de marbre.

Léandre se tassa bien malgré lui dans son fauteuil, cherchant le soutien des accotoirs et du dossier qui l'entouraient comme une armure. Il croisa le regard oblique que lui adressa Albert alors que ce dernier se hâtait auprès du nouvel arrivant, tendant le bras pour récupérer sa veste, le questionnant sur ce qu'il souhaitait boire ou dîner, retardant le moment où ses lèvres articuleraient très bas et prestement :

« Monsieur votre frère est arrivé ce matin par le train de onze heures. Il souhaiterait s'entretenir avec vous. »


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N.d.A : je repasse sur des sections un peu plus longues, d'autant qu'ici on nage en pleine transition, je n'allais pas vous faire trop languir d'entrevoir le bout de la canne d'Andrea ;)

Annotations

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Furet on fire
Cette histoire a été la première que j'ai écrite en dehors du cadre scolaire alors, même si celle que je publie maintenant est radicalement différente par rapport à l'idée originelle, je tiens à la laisser en ligne pour me rappeler de quoi je suis parti :)

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Les thèmes étaient : Jeunesse, fantastique, expérience, gouvernement, pouvoir.

Et celui de la nouvelle histoire que vous pouvez retrouver, là encore, dans la partie du même nom :
Ce soir, Nina se rend à la première soirée de sa vie. Elle a dépassé les seize ans, mais boire de l'alcool jusqu'à se rendre malade ne la pas intéressée jusqu'à lors. Car, ce soir, Jonathan sera également présent et elle espère bien que boire l'aidera à surmonter sa grande timidité et surtout son bégaiement.
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Assise sur cette chaise, ligotée par une corde de marin solide et coupante, je vois défiler les images de ma vie, de l'enfance à aujourd'hui : le sourire de maman lorsque je fis mes premiers pas, les bras protecteurs de papa toujours là pour éviter la chute, les vacances dans le Sud, les éclats de rire le soir dans le lit,  je ne pensais pas finir ainsi, assoiffée, bâillonnée, avec comme seul repère les mots d'un fou qui s'agite autour de moi, il va demander une rançon, ma vie est finie, foutue, l'air me manque, à l'aide, mon frère, je t'en supplie, délivre-moi, ouf, voilà maman qui annonce l'heure du repas.
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Ode Colin
Un court texte écrit il y a 15 ans sur Nicola Sirkis d'Indochine.
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