CHAPITRE 1 : les braises 4/7

4 minutes de lecture

CHAPITRE 1

les braises

4/7


Léandre s'approcha du cadran. L'horloge avait plusieurs heures d'avance, et plusieurs jours de retard. Andrea, sans doute, avait demandé qu'on l'arrête. Était-ce l'écoulement des jours qui lui était insupportable ? Ou bien l'objet lui-même, toujours en mouvement, toujours vivant alors que son créateur gisait sous terre ? L'horloge était peut-être pour lui comme une sœur, une belle-mère, une œuvre ingrate.

Une domestique des cuisines l'interrompit alors que, penché sur la vitre qui protégeait les rouages cuivrés, il parcourait le chemin des heures, tentant d'en percer la logique et les mystères. Elle s'excusa d'une voix de souris, de son visage d'enfant pâle, de ses mains rougies par la vaisselle et les éponges, de sa taille serrée dans son tablier blanc. Quel était son nom déjà ? Marie ? Marine ? Léandre se redressa et lui adressa un sourire de remerciement alors qu'elle déposait, sur le guéridon de noyer, son petit plateau circulaire où reposait une tasse de café, un sucre, une cuillère et le journal du matin. La jeune fille recula, attendit un instant, puis s'en retourna en cuisine de son pas léger, entraîné à ne jamais se laisser tout à fait entendre.

La domesticité était, pour les ambitieux déshérités de l'Empire, une carrière porteuse et très convoitée. Servir une grande famille, c'est vivre sous son toit, vivre dans son luxe. C'est en partager le quotidien et, d'une certaine façon, assister à l'écriture de l'histoire tout en corrigeant ses coquilles. Un destin attrapé au vol que beaucoup de jeunes femmes et de jeunes hommes tentaient d'embrasser. Cependant, la compétition était rude et le métier impitoyable. Les affaires de cette corporation se réglaient en interne, dans un parfait respect de l'intégrité du code qui s'instaurait en chaque maison. Aucun autre corps de métier ne lui était comparable. C'était un monde en soi, hors des lois ; un nouveau royaume, minuscule et parallèle, où la voix du majordome et celle de l'intendante portaient toute l'autorité d'un couple royal. Ce pouvoir absolu, ils le tenaient directement du maître : leurs deux postes étaient les seuls à être octroyés par lui. Un seul faux pas, une seule bavure sous leurs ordres, et le rêve de grandeur s'arrêtait là.

Léandre avait beau avoir grandi et vécu entouré de ces familiers professionnels, il ne trouvait pas toujours le comportement juste à adopter en leur présence. La domesticité était une relation particulière en tout point. Une intimité asymétrique, une exposition, parfois presque une faiblesse devant ceux qui le servaient, convaincus de sa force. Sans doute avait-il peur du mensonge et de la faim d'héroïsme qu'il sentait poindre dans leurs gestes et leurs regards.

Il n'osa pas rappeler la domestique pour qu'elle fasse relancer l'horloge, craignant de se tromper sur son prénom. Au lieu de cela, il s’enfonça dans l'un des fauteuils aux accotoirs accueillants et laissa son regard glisser le long des lignes du salon. Il fallait se concentrer pour les dénuder de leurs ornements, assagir le luxe et les rondeurs du mobilier qui s'y adossait, et retrouver la finesse et la hauteur de leurs traits enlevés. Leurs armatures légères et symétriques marquaient la profondeur de la pièce et soulignait ses dualités : les portes toujours ouvertes sur le hall à sa gauche incitaient à sortir quand la cheminée à sa droite invitait à rester ; et tandis que, dans son dos, une scène de commerce naval ouvrait la voie aux voyages lointains, la vue par les fenêtres qui lui faisait face offrait la promesse d'une promenade connue. Il y eut bien un moment où Léandre hésita à la vue des feuilles mortes, tombant sans cri ni drame sur l'Empirée. Allait-il attendre ici, dépouillé de toute volonté, jusqu'au retour de son frère ?

Soudain, une brûlure ; Léandre grogna. Ses mains éloignèrent la tasse de café bouillant qu'il avait montée à ses lèvres. D'un geste imprécis, il les effleura du bout de l'index, parcourant leurs coupures et peaux rêches. C'était le vent, et c'était le sel, celui de la marée montante, à Drev. Il asséchait tout. Le café n'était qu'à demi-coupable. Sa main gratta sa joue, que couvrait une barbe naissante et mal assumée. Sa peau lui semblait poisseuse, tout comme ses cheveux trop noirs, trop souples, trop épais. Ils avaient bu le vent du large, la sueur de ses pensées, et maintenant ils étaient là, emmêlés comme un nid de mouettes, sombre couronne froissée. Et ce costume ? Débraillé somme toute, chiffonné par le trajet et sa mauvaise posture. Il ne ressemblait en rien à ce duc qu'il se devait d'être et, même si cette maison et ce mobilier tendaient à lui rendre son titre légitime, il savait qu'il n'avait pas l'envergure de cette fonction. Tout ce qu'il pouvait faire était de prétendre en public qu'il y croyait et, en privé, s'intimer de tenir sa place.

Pour chasser cette idée avant qu'elle ne s'installe trop près de lui, Léandre vida la tasse d'une traite, serrant les dents sur l'ardente morsure dans sa gorge. Il allait pour parcourir les titres du journal lorsque, quelque part dans la maison, un téléphone sonna. Une fois, deux fois. Quelqu'un décrocha. Quelques acquiescements, quelques politesses. On raccrocha le combiné, on foula un tapis, le carrelage en damier du hall d'entrée. On se présenta devant lui. Décidément, Marie ou Marine ?

« Un appel de la part de votre oncle, Monseigneur Césaire, annonça-t-elle. Vous êtes invité à dîner en sa compagnie, à son adresse. »

Un temps. Un effroi, vertigineux.

« Monsieur ?

- Dites que je viendrai demain, pour le déjeuner. »

La domestique acquiesça en inclinant le cou et disparut à travers les pièces de la maison, tandis que Léandre sentait l'air se faire plus rare sous la sentence qu'il s'était lui-même choisie. Les nouvelles allaient décidément bon train à la capitale pour que son oncle ait déjà eu vent de sa venue. L'invitation, ainsi lancée, à la hâte, comme cherchant à le coincer entre deux pièces, n'annonçait pas qu'une simple velléité de courtoisie. Quelque chose, Andrea sans doute, avait déplu à cet homme d'église, et il avait la ferme intention d'en faire le procès lui-même. Pour cela, Léandre n'était pas pressé. L'affection qu'il éprouvait pour son oncle se comptait en faux sourires et crispations diverses. Serrer les dents pour ne pas répondre, serrer les poings pour ne pas tordre ses doigts, baisser les yeux pour ne pas entendre la voix basse et traînante, qui racle jusqu'à l'os et qui se repaît du silence qu'imposent ses saintes paroles. Le dieu de cet homme était un dieu ennemi, un dieu de crainte, de peau qu'on flagelle, un dieu d'obsessions et d'humiliations. Un dieu à son image. Pour demain, donc, le Jugement dernier.


---------------------------------------------------------------

Annotations

Recommandations

Charlie Jdan
Notre-Dame brûle.

Tout est possible,
Tout perd de son sens,
Tout s'enflamme,
Ça grouille, ça bout, ça gémit,

Alors que s'effondre une partie de notre histoire.
50
35
12
8

Vous aimez lire C. Kean ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0