CHAPITRE 1 : les braises 3/7

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CHAPITRE 1

les braises

3/7

Léandre cacha ses mains, traversé par l'embarras d'être si facilement lisible. Il évita de répondre à l'attention excessive que son chauffeur lui accordait et s'obstina à fixer un point irrésolu par la fenêtre. Il espérait d'ailleurs secrètement que, dans sa clairvoyance, Virgilien ne fut pas capable de lire jusqu'à ses pensées. Pour l'heure, elles étaient occupées à compter les arbres se succédant à travers la vitre. Compter, calculer sans but les espacements et les répétitions. C'était absurde, mais cela lui avait toujours semblé d'un certain secours lorsque l'anxiété venait assujettir son corps et parasiter ses idées. Sans doute aimait-elle qu'on lui sacrifie quelques chiffres, qu'importe lesquels. Elle s'en délectait alors, et acceptait de demeurer immobile un moment, comme rassasiée de son dû.

« Je pense que je préfère les apprendre par lui. »

Une réponse stupide, même pour Virgilien qui détourna le regard, déçu de ne pouvoir présenter le rapport qu'il avait soigneusement préparé et argumenté depuis la veille. Léandre savait qu'il n'apprendrait aucune vérité de la bouche de son frère. Ou du moins, aucune vérité agréable par sa neutralité. Tout lui serait jeté au visage, grossièrement, et ce serait à lui de démêler le vrai du faux, de rétablir la chronologie des faits et les conséquences des événements. Pour autant, tout découvrir de la bouche d'un autre lui paraissait bien trop intrusif. Sans compter que cela lui aurait enlevé le semblant d'innocence avec lequel il se présenterait d'ici peu. D'expérience, il savait que c'était la meilleure façon d'approcher Andrea : entrer dans la cage du fauve avec la plus pure naïveté, sans arrière pensée, simplement en se plaçant devant lui avec l'espoir qu'il reconnaisse l'odeur familière d'un frère et non celle d'un ennemi. Cela ressemblait bien souvent à une leçon d'humilité.

La voiture ralentit aux abords du numéro 67. Au bout de la cour où s'engagea Virgilien, l'hôtel Eirlys offrait tout son éclat. La blancheur de sa façade imposait un charme à nul autre pareil sous le feuillage rubicond des ormes de l'Empirée. Deux larges colonnes soutenaient son avant-corps altier que couronnait un fronton brisé par un médaillon de jaspe noir. Les trois hermines du clan Terman s'y tenaient pâles, étonnamment sages, comme pour faire oublier qu'elles furent jadis des enfants turbulents et bâtards. Trônant sur la maison, elles affichaient désormais un orgueil posé, comme allant de soi.

En cela, la demeure ducale ne différait pas tant de ses voisines, toutes aussi riches et installées. Mais il n'y avait que devant celle-ci que Léandre sentait son cœur se rétrécir, car il en connaissait l'histoire, il en connaissait les couloirs et les fantômes. Il se savait l'un d'entre eux.

Cette lucidité lui venait chaque fois que, comme aujourd'hui, la portière de la voiture s'ouvrait et qu'il se trouvait debout sur les pavés gris, jugé par le haut perron, par les fenêtres cintrées et la double porte sombre. La maison lui imposait un examen de conscience. Elle parcourait ses mémoires, rattrapait ses rires d'enfants lorsqu'il venait ici avec une valise chargée de jouets et de livres d'aventure, lorsqu'il courait entre ses murs avant d'y apprendre l'histoire et la géographie. Elle remontait ensuite, s'accrochait à ses années estudiantines. Solitude et mal sous la peau, des années assombries. La maison ne se souciait pas des états d'âme. Elle remuait de ses doigts racines le sel séché des larmes qu'il y avait versées. Ce n'était pourtant pas par sadisme, elle ne s'éternisait pas sur les silences étouffés dans l'oreiller, sur les nuits sans fin. Elle ne lui reprochait pas non plus de l'avoir quittée, d'être parti au bout du monde, loin des terres où l'Empire étend sa domination. Elle lui avait pardonné d'avoir fui au moment même où elle l'avait vu revenir aux abois. Arraché, écorché, un drame et lui, un enfant perdu. Elle lui avait offert son lit, elle l'avait bordé de sa tendresse sans chaleur, une tendresse de pierres, d'images et de légendes. La maison avait écouté ses pleurs et relayé ses prières. Il savait qu'elle avait partagé tout son effroi, toute sa peur, retenant son souffle de longs mois sans faillir. Tout ce qui avait eu lieu en son sein leur appartenait, à eux, à tous ceux qu'elle avait acceptés entre ses murs et réchauffés de son feu. Elle était l'épouse et elle était la mère, femme éternelle de cette famille qu'elle abritait.

Virgilien passa devant Léandre, chargé de son bagage. Il n'eut pas à frapper à la grande porte de bois noir qui s'ouvrit d'elle-même sur le visage serré du majordome. Quelques paroles silencieuses. La valise changea de main. Virgilien redescendit les marches du perron et salua son maître avec diligence, attendant d'être autorisé à prendre congé. Léandre le libéra d'un vague mouvement de tête, et le chauffeur disparut dans son dos. Il entendit la voiture redémarrer puis, quand le silence fut revenu sur l’Empirée, il entra.

« Madame la duchesse Enora ne nous a pas fait part de l'objet de votre visite. Cependant, sachez que s'il s'agit de Monsieur votre frère, il s'est absenté pour la journée. »

La voix d'Albert était d'une agréable familiarité. Rien n'y était forcé : il énonçait ce qui devait être dit et entendu, jamais plus, toujours à point nommé. Pourtant, elle lui fit cette fois-ci l'effet d'un choc violent en travers des genoux.

« A-t-il dit où il se rendait ? demanda Léandre, alors qu'il vacillait entre le soulagement et la panique.

- Non, Monsieur. Cependant, il se trouve très probablement chez Mademoiselle d'Eloy. »

Cette fois, le coup le frappa au niveau de la nuque et lui offrit de contempler à loisir les lambeaux de sa ridicule détermination.

Sans pleinement la comprendre, il connaissait la nature particulière des rapports que son frère entretenait avec Lénore d'Eloy et, pour l'avoir rencontrée, il ne nourrissait aucune sympathie pour la jeune femme dont il était question. Non pas qu'elle eut une mauvaise réputation, bien au contraire. L'unique fille du comte d'Anguilnoy avait pour elle la noblesse et l'érudition, ainsi qu'un redoutable sens de l'observation et l'insolence qu'il convient à toute intelligence retorse. Très belle, très jeune. Bien trop pour Andrea, évidemment. Cependant, ils partageaient tous deux un cynisme au vitriol qu'ils déversaient ensemble jusqu'à ce qu'il n'existe plus qu'eux au royaume du génie. Récupérer son frère après l'une de leurs entrevues revenait à affronter les résidus de cette alchimie acerbe et d'en faire les frais.

Albert referma la porte et se dirigea vers l'escalier de marbre blanc qui s'élevait comme le cou d'un cygne jusqu'au premier étage. Il s'arrêta toutefois sur les premières marches et se retourna.

« La chambre habituelle, Monsieur ? »

Léandre acquiesça.

La chambre habituelle, c'était cette petite pièce bleue qu'il occupait enfant. Il ne s'était jamais fait à la chambre qu'il aurait dû se réserver à présent, celle du duc qu'il était devenu. Sans doute lui paraissait-elle toujours trop grande, et encore trop emplie de la présence d'un autre. Il n'était pas chez lui dans cette pièce, et surtout, il ne s'y sentait jamais vraiment seul.

« Très bien, Monsieur. »

Albert disparut à l'étage et Léandre resta seul, au milieu du hall, à écouter la respiration discrète de la maison. En haut, le parquet qui grince, en cuisine, des portes qui claquent, le moteur d'une voiture dans la rue, une voix de femme qui fredonne un refrain.

Il avait désormais la journée entière à patienter.

Ses pas le guidèrent sans qu'il n'y pense jusqu'au salon bleu, bien nommé d'après les tentures et les soieries des épais fauteuils. Ce salon pouvait également être dit à l'horloge, à juste titre. Au dessus de la cheminée, encastrée dans des boiseries blanches ornées de fines dorures, était une horloge comme il en existait peu. Cinq aiguilles parcouraient quatre cadrans entre-croisés et imbriqués comme ceux d'un astrolabe : là, sur les coursives extérieures en bois noir, s'égrainaient les heures, les jours et les mois ; ici roulait le zodiac, ses signes d'or et d'azur galopant sous l'aiguille solaire ; en dessous se poursuivait la course lente des planètes et le ballet des étoiles ; et enfin, dans un cercle de cuivre, les marées de la côte ouest ne cessaient jamais d'enfler leur souffle et de creuser leur dos. Le mécanisme d'une complexité d'orfèvre dormait sous la cloison, mais deux parois vitrées de part et d'autre du foyer permettaient d'en apprécier les rouages et la perfection. D’ordinaire, après le bleu, et avant le parfum de bergamote, c'était la mélodie mécanique qui attirait en premier l'attention du visiteur. Mais ce matin-là, le salon à l'horloge était silencieux.

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