CHAPITRE 1 : les braises 2/7

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CHAPITRE 1

les braises

2/7

Le train s'arrêta le long des quais de la gare centrale, s'échouant dans un soupir, puis un sifflement soulagé. Les passagers se déversèrent dans une agitation soigneuse. De la hâte, des émotions, des retrouvailles, sous la lumière d'or des verrières du grand hall. Léandre resta encore un moment assis, immobile dans le fauteuil, incapable de s'en séparer. La tête lourde de sa propre confusion, il resta, fébrile, à regarder le quai se vider de son tumulte. Il écouta les rires, les éclats de voix et les bousculades s'éloigner vers les artères de la ville impériale. Leurs contours singuliers se confondaient comme à la surface de l'eau. Le vert de bleu, les froissements d'étoffes, le cuir lustré des bagages et les écharpes laineuses des cheminots s'écoulaient entre le blanc lisse des piliers de la gare, au rythme des retards et des adieux. Les yeux de Léandre ricochaient sur le corps de la foule, y cherchant un point fixe, comme un vivant repère que le courant n'aurait pas emporté. Un homme qui ne serait pas pressé, qui prendrait le temps de regarder sa montre, avec un journal sous le bras et une cigarette au bout des doigts. Il se prit à lui imaginer un visage bien précis, et un nom ; un souvenir.

Il fut tiré de sa rêverie par une main sèche qui frappa quatre fois à la porte du wagon. Léandre eut à peine le temps de se redresser et de se composer un air à la fois sobre et avenant que le battant pivota. L'homme qui se tenait dans l'encadrement n'était pas tout à fait celui qu'il s'était figuré parmi la foule, mais il tenait bien là un journal et, entre l'index et le majeur, une cigarette. Il s'agissait de Virgilien qui, à l'entrée de sa cinquantième année, officiait en tant que chauffeur pour la puissante branche Terman de la maison de Maël. Ancien militaire, il conservait de cette carrière passée un sens aigu des responsabilités, de l'ordre et de la rectitude. Ce fut avec cette raideur toute martiale et submissive qu'il s'inclina devant l'héritier de la famille et actuel porteur du titre de duc de Primaël.

« Votre Altesse a-t-elle fait bon voyage ? » demanda-t-il de sa voix dont la froideur ne devait pas être confondue avec de l'indifférence, mais plutôt avec cette dévotion masculine qui prend racine dans l'honneur de servir une hiérarchie inébranlable.

Cependant, la question n'attendait pas de véritable réponse.

« Pour le mieux. Je n'ai pas beaucoup de bagages, je ne pense pas rester longtemps. »

Léandre se leva tandis que Virgilien avançait à grands pas vers l'unique valise posée près du piano. Le domestique s'en empara avec un respect presque ridicule, puis ouvrit la marche et descendit du train. Comme quelques curieux s'étaient approchés du wagon privé, discrètement frappé des armoiries Terman, Virgilien dut user de sa stature et de sa voix grave pour ouvrir un passage dans lequel Léandre lui emboîta le pas. Ce n'était pas exactement l'arrivée discrète qu'il aurait aimée aujourd'hui, compte tenu de l'affaire qui l'amenait. Sans doute ces gens le reconnaissaient-ils, et sans doute savaient-ils mieux que lui, eux qui vivaient ici, de quoi son frère s'était une nouvelle fois rendu coupable. Sans doute, donc, s'imaginaient-ils déjà les raisons de sa venue et le drame familial qui, en sous-main, suivait son cours.

La foule de voyageurs s'écarta respectueusement, baissant les yeux sur leur passage. Ils n'eurent aucun mal à quitter la gare et à rejoindre la voiture noire qui attendait au bout des marches. Virgilien ouvrit la portière à son employeur d'un de ses gestes rigoureux, avant de charger son bagage et de retenir le claquement du coffre. Léandre le regarda tirer d'un coup sec sur son veston pour le remettre en place au moment où il s'apprêtait à s'installer derrière le volant, et ne put s'empêcher de songer que cet homme se faisait un rituel de tout. C'était sans doute pour cela qu'il ne l'avait pas pris à son service quotidien à Drev, mais qu'il le maintenait ici, à Poléon, pour les occasions parlementaires qui l'y amenaient.

La voiture se mit en route. Elle rejoignit les flots hasardeux de la circulation de la capitale, mélange de chaos et d’ordre, de fracas et de moteurs, d'ingénierie et d'animaux. Sur les axes les plus larges, chaque mode de transport trouvait sa propre voie, mais les carrefours et les artères plus étroites ne pouvaient se franchir sans politesse, patience et sans un solide bon sens. Des vertus que Virgilien possédait indubitablement. Il menait le véhicule de ses mains gantées de blanc, avec une délicatesse toute particulière qui le faisait passer pour un artiste d'un genre nouveau : le genre automobile.

Après avoir passé le pont Renommée et celui des Actes, qui enjambaient sans effort et avec une noble quiétude les deux bras de fleuve étreignant le parc Saint-George, le chauffeur engagea la voiture sur l'Empirée. L'avenue s'étendait, immense. Cathédrale d'or, d'écorce et de rouille, dessinée pour soutenir la gloire et les siècles et les siècles, elle formait, sous le feuillage vermeil, une large ellipse et enserrait entre ses deux bras la plus vieille noblesse du Saint-Empire.

Toutefois, l'apparent calme et l'opulence des hôtels particuliers étendant leur superbe de part et d'autre de la voirie ne firent que réveiller les angoisses du jeune duc. Elles le saisirent à la gorge, bêtes féroces, oppressant sa raison. Ses mains lui semblaient plus pâles qu'à l'ordinaire alors qu'il s'obstinait à nouer et dénouer ses doigts entre eux, à les tordre, comme si toutes les tensions de son corps ne pouvaient trouver de décharge que par cette agitation discrète et sans but. Mais Virgilien avait d'autres dons que celui de la conduite : il savait sentir aussi bien la peur que l'appréhension. Son regard d'un bleu trop franc perçait depuis le rétroviseur, et dardait sur son employeur toute l'intensité qui caractérisait son allégeance absolue.

« Voulez-vous que je vous informe de quelques éléments ? »


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