CHAPITRE 1 : les braises 1/7

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Première partie

LÉANDRE

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CHAPITRE 1

les braises

1/7




Le train avait quitté la gare de Drev à 7h45, et il lui faudrait encore une heure et demie avant d'atteindre Poléon.

Léandre avait tout d'abord envisagé de profiter de ce laps de temps pour poursuivre une activité interrompue précipitamment le matin même : dormir. Le wagon privé où il se trouvait offrait pour cela tout le confort nécessaire. En plus du fauteuil dans lequel il était assis, l'avant-bras posé sur l'accotoir, soutenant son menton et ses rêveries d'un poing fermé, l'espace abritait deux banquettes bergères, se répondant de part et d'autre d'une table basse à pattes de lion, où tremblotait une tasse de café noir. Plus appropriée encore, derrière la cloison contre laquelle s'appuyait le dos sombre d'un piano droit – pesant et silencieux compagnon de voyage – se trouvait une chambre. Étroite certes, mais au matelas neuf et aux draps toujours frais, où notre héros avait déjà allongé plusieurs heures de sommeil lors de précédents trajets. D'ordinaire, la métronomie ferroviaire avait sur lui des vertus apaisantes. La tête calée sur l'oreiller et le corps comme étendu le long des rails, la berceuse mécanique entraînait son être entier dans son mystère et son abandon simple et sans danger.

Ce matin-là néanmoins, il allait de soi que les circonstances étaient toutes différentes. Tandis que ses yeux glissaient sans attache le long d'un paysage rougi d'automne, aux contours incertains, son regard restait rivé sur ses agitations intérieures. Son estomac s'était comme retourné sur lui-même, rendant le café imbuvable et ses effluves incommodantes. L'amertume rance de sa dernière cigarette écœurait encore ses lèvres, jusqu'à la nausée. Le trajet lent et tranquille, vallonné de brumes, qui le menait à la capitale ne le soulageait en rien. Il redoutait d'arriver à Poléon. Tous les muscles de son dos lui tiraient, rigides, trahissant ses craintes, et il sentait, dans la nuque et le long des épaules, un entrelacs de nerfs serrés durant la nuit. Léandre savait qu'il ne pouvait plus arrêter ce qu'il avait mis en marche en montant dans ce train.

Il faut dire que sa décision de la veille l'avait lui-même surpris. Un mot, simple, sans tournure, presque un ordre, poliment travesti en une phrase, passant d'une main à la sienne. Ce mot bref, froissé et sans émotion, sans attente relationnelle, ce mot d'un froid détachement, s'était inscrit douloureusement en lui. Il avait eu le pouvoir absurde, illogique et démesuré d'ouvrir un vide dans son ventre et un vertige dans sa poitrine.

« J'ai besoin que tu me fasses parvenir des fonds. 3.000H devraient suffire. »

La note n'était pas signée mais Léandre n'avait pas besoin qu'elle le soit pour savoir de qui elle émanait. La graphie seule, hâtive et désordonnée, le renseignait sans qu'il soit nécessaire d'en déchiffrer le message. Ce dernier était tout aussi caractéristique de son expéditeur : une missive raide, matérielle, sans aucune considération pour son destinataire. D'ailleurs, elle ne lui avait pas été directement adressée. C'était à Enora que leur majordome avait apporté l'enveloppe tachée. Ce n'était pas la première qu'elle recevait, et le contenu restait généralement de la même teneur. Mais cette fois-ci, Léandre avait pris la décision de s'en charger lui-même, définitivement. Il prendrait le premier train pour la capitale dès le lendemain et irait parler à son frère.

Enora n'avait rien discuté mais, comme à son habitude, elle avait assuré la logistique nécessaire à ce voyage. Sans elle, il le savait pertinemment, les cheminots n'auraient pas été prévenus à temps de l'ajout du wagon privé à la composition du train, il aurait voyagé au mieux dans un compartiment, au pire en seconde classe et, arrivé à Poléon, il lui aurait fallu prendre un taxi jusqu'à l’hôtel Eirlys où il aurait, à coup sûr, affolé les domestiques non avertis de sa venue. Dans un sourire adressé à lui seul, il se félicita de l'avoir pour épouse.

Une irrégularité sur les rails fit claquer sa mâchoire contre sa main et détacha ses pensées du visage et des chignons bouffants d'Enora. Il baissa les yeux et ses doigts se serrèrent plus fort, l'espace d'un instant, sur le mot froissé, roulé en boule contre sa paume, dont il n'avait pas su se défaire depuis la veille. Il allait parler à son frère.

Les deux hommes ne s'étaient pas retrouvés en présence l'un de l'autre depuis près de trois mois. Leurs rapports avaient toujours comporté une part d'animosité variable dont les causes et les conséquences n'avaient jamais été clairement établies entre eux. Cela tenait principalement à la personnalité même d'Andrea, violente et souvent anarchique, irritée et irritable, alors même que Léandre avait l'impression de passer sa vie à chercher comment maintenir ce tempérament dans les limites de la norme, ou du moins de la décence. Constamment à adoucir les angles, faire des concessions, tenter de ramasser les éclats de voix, de relier les gestes brusques, d'atténuer les douleurs et les châtiments, de ménager le criminel et le bourreau. Et plus il s'y employait, plus Andrea s'appliquait à lui rendre la tâche difficile. Un sacrifice que Léandre percevait distinctement comme tel, mais dont le choix, l'acte et la finalité ne lui appartenaient pas entièrement. Sans doute se trouvait-il ici, à cet instant, par cette même injonction secrète et profonde à laquelle il ne pouvait se soustraire qu'en apparence et à laquelle il cédait contre son gré. Mais aujourd'hui, Léandre ne savait pas ce qu'il trouverait en arrivant chez lui. L'équilibre, peu conventionnel et abusif, que les deux frères entretenaient, dans quel état serait-il rendu après plusieurs mois de silences blessants, d'agressivité non dite, de reproches amers, injustes, ravalés sans mâcher ? Quoi qu'il en soit, c'était de nouveau à lui de se déplacer et de tenter de réparer ce qui ne voulait pas l'être.

D'un geste à peine conscient, Léandre porta la note manuscrite contre sa bouche, cherchant en elle une présence, quelques intentions plus douces et favorables. Fraternelles. Il connaissait pourtant la force cruelle d'Andrea, sa capacité hors du commun à s'enfoncer toujours plus profondément dans ses frustrations, dédaignant les portes qu'on laissait toujours entrouvertes pour lui, crachant sur la dernière main tendue. Son âme têtue acceptait entièrement les situations auxquelles il la contraignait ; elle s'y attachait avec fureur. Ni la solitude, ni le manque, ni le sang, ni l'amour qu'il pouvait lui aussi éprouver, ne suffisaient à le faire sortir de ses exils volontaires, de ses démissions pour venir proposer une trêve, un pardon, un regard. Tout cela, c'était à lui, Léandre, de l'entreprendre. À lui de sauter dans un train et d'arriver penaud, armé de sa seule sincérité et de son âme nue, offerte comme fautive.

Mais pourquoi cette fois, pourquoi maintenant ? Qu'avait ce message pour être celui de trop, celui qui réclamait une réponse ? Ce n'était ni un appel, ni une invitation ; exactement comme les précédents. Il ne témoignait aucune peine, aucun affolement, ni même la moindre inflexion ou affection qui pourrait laisser croire qu'une occasion, quelque part, se présentait. Peut-être était-ce la somme réclamée qui, quoique dérisoire compte tenu de la fortune familiale, laissait penser qu'il s'était encore mis dans une situation délicate et litigieuse. Mais cela non plus, ce n'était pas une nouveauté en soi. Pourquoi cette fois, pourquoi maintenant ?

La question se posait, insistante, et à défaut de réponse, Léandre ne voyait plus que deux aboutissements possibles : une réconciliation ou la rupture irrévocable. L'enjeu était élevé, mais il n'était pas certain de comprendre laquelle de ces deux issues il espérait en débarquant ainsi à l'improviste. Était-ce donc cela qui le poussait vers Andrea ? Le désir de se défaire définitivement de ce frère et de sa souffrance ? Ou bien était-il arrivé au terme de son endurance dans cette guerre de position, et que c'est l'armistice au cœur qu'il se rendait à la capitale ?

Ce message, aussi dérisoire soit-il, serré dans sa main maintenant posée contre sa poitrine, pesait de tout son poids. Léandre en avait le souffle coupé.

Comment pouvait-il seulement oser imaginer qu'un lien pareil, un lien innommable, trop grand pour tenir dans l'adjectif fraternel, ou bien alors qui revêtait le réel sens d'un mot galvaudé, qu'un tel lien, donc, puisse être rompu ? Tout ce qui le distendait, l'affectait, le déchirait ne faisait que le fortifier, qu'accroître son emprise et son enracinement dans la blessure qu'il imposait. Un haut-le-cœur passa ses lèvres, comme si son corps se trouvait incapable de contenir cette vérité, qui était pourtant une vérité de corps autant qu'une vérité de cœur, mais qui le dépassait tout entier lorsqu'il était seul à la porter.

Il ferma les yeux. L'angoisse lovée dans ses entrailles y ronronnait à présent. Presque aussi rassurante qu'une vieille amie. Elle remplissait le vide, accompagnait son souffle. Le plaisir du manque et de l'affection inquiète. Il se sentait équilibriste au-dessus de l'abîme. Chaque goutte de son sang trop lourd pressentant la chute, la redoutant avec ivresse. Le poids, ce poids, c'était l'amour.

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N.d.A : Il s'agit à partir d'ici d'un premier jet corrigé.


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