PROLOGUE : la voix des ombres 2/2

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PROLOGUE

la voix des ombres

2/2


 C'était une lumière d'autre monde qui s'agitait en tout sens, rugissante entre les murs de l'habitation. Un océan de feu léchant les corps et emportant leur contour dans sa fureur. Les yeux écarquillés de Dolores, devant ce spectacle, se mirent à lui piquer, chauffer, brûler le visage. Dans une plainte rauque elle porta ses mains osseuses jusqu'à ses arcades sourcilières qu'elle frotta fort. Rien n'y fit. Elle tomba à genoux, puis à la renverse, aveugle de douleur et désorientée par ses propres hurlements de panique. Carolina, pétrifiée, la regardait se débattre, impuissante à travers des sanglots qu'elle ne contrôlait plus. Les villageois non plus n'intervinrent pas immédiatement. Leurs esprits étaient redevenus sages et dociles. La fièvre était passée, les corps étaient de nouveau chancelants devant la puissance du feu et celle des ombres. Spectateurs, se tenant à bonne distance, attendant le dénouement. Et sur la terre battue devant eux, le supplice de Dolores devenait la morale d'un conte cruel. Du sang coulait sur ses mains de matrone alors que ses doigts tournaient et retournaient encore l'intérieur de ses orbites.

 Soledad avait commencé à rire comme une démente lorsque son regard avait croisé celui de Dolores. Puis à jouir des cris fous de la mégère.
 « Tiens ma grande, tu en auras pour ton argent ! Je vais t'apprendre ce que c'est que la brûlure du jour et l'effroi de la nuit, je vais t'apprendre à ramper et à demander pardon pour la pitié que tu inspires ! Je vais t'apprendre à n'être qu'une chienne qui aboie contre le soleil ! »
 Maria n'écoutait plus. Ces leçons-là, elle ne voulait pas les apprendre. La poche du second bébé était percée et il fallait l'accoucher lui aussi, au plus vite.
 Dans une plainte rauque et lancinante, le travail reprit et les larmes de Maria se remirent à couler lorsque le second jumeau se présenta. À peine la tête et la poitrine furent-elles délivrées du giron de la mère que la voix criarde de l'enfant s'éleva dans la cabane. Le corps entier de Soledad tressaillit en l'entendant. Il vivait. La sorcière feula de joie. Lui, il vivait. Pas comme ses nombreuses sœurs, venues mortes au monde. Pas comme cet enfant muet, posé sur la table. Lui, enfin, pleurait, criait. Il avait mal, il vivait.
  Avec la même précision et les mêmes gestes, Maria acheva de tirer le reste du petit corps vociférant. Les yeux brouillés par son émotion, elle coupa le cordon avant de se mettre à sangloter pour de bon.
 Soledad s'affaissa sur le plancher. Agenouillée haletante, elle s'adossa au pied robuste de la table et se réfugia sous son plateau, comme le scorpion cherchant son nid. Ses yeux, deux billes luisantes, et un sourire sauvage étiré comme une cicatrice, elle riait encore.
 Maria s'occupa de laver l'enfant, laissant Soledad se délivrer seule de son hilarité, de ses mauvaises formules et de son placenta. Un fils. Elle observait son sexe minuscule avec un dégoût certain tandis que tout son corps se défaisait de son angoisse jusqu'à la faiblesse et à la divagation. Un fils qui deviendrait un homme. Pouvait-elle le haïr sur ce simple constat ? Pourrait-elle vivre sous son toit en le regardant devenir celui qui aurait pu violer et tuer Sophia ? N'aurait-il pas pu être une fille, sage, gentille, sans malice ? Il serait bientôt nourri pour croître. Il avalerait tout ce qui lui sera donné, dévorerait tout, puis irait mordre ailleurs d'autres seins, visiter d'autres sexes. Elle aimait bien mieux l'enfant mort sur la table, l'ange silencieux, éternellement calme, que ce petit homme braillard se tortillant selon son envie entre ses mains désireuses de l'étrangler.
 Soledad tira Maria de ses pensées obscures lorsqu'elle se mit à défaire une latte du plancher. Le craquement sec surprit la vieille femme qui se retourna pour découvrir l'accouchée, toujours nue, en sang et en sueur, creuser de ses mains dans la terre, les cailloux, la poussière. De nouveau, des mots pleuvaient de sa bouche, des sons gutturaux qui remontaient de loin, de sa gorge, de son ventre, des choses qu'elle avait été, des vies qu'elle avait connues. Le souffle roulé, les consonnes constrictives renfermaient un sens connu d'elle seule - et peut-être de celles qui furent ses mères, ses grand-mères - avant d'ensemencer le sol découvert de nouvelles promesses de vie et de mort.
 Maria savait. Elle avait déjà vu cette flamme folle dans les yeux brillants de Soledad. Elle était amoureuse de sa propre puissance, de sa maîtrise, de ses volontés. Une femme de caprices et de colères, une femme cruelle comme une enfant. Par ses paroles magiques, par ses actes, par sa voix et par son sang, elle accomplissait le moindre de ses vœux, tissant les ombres. Celles-ci, fidèles, répondirent encore, joyeuses, à l'appel. Elles semblèrent tomber des lèvres de la sorcière, trop lourdes et poisseuses pour être portées par son souffle. Elles s'agglutinèrent sur ses genoux, entre ses cuisses serrées où attendait la délivrance. Elles emplirent le placenta, désormais orphelin, et lui donnèrent leur couleur. Celle de la nuit, ce noir de suie d'où nulle lumière ne revient. Précautionneusement, l'accouchée le recueillit comme un enfant, le porta comme elle n'avait pas encore porté son fils, le berça de quelques mélodies redoutables avant de le coucher dans le trou creusé et de rendre à la terre le paiement de son dû. Elle l'ensevelit par des gestes tendres, replaça la planche de bois et y déposa un baiser, comme pour sceller un secret cher à son cœur.
 Et, au moment précis où ses lèvres épousèrent le sol, le premier né, seul et silencieux dans son linge souillé, accepta cette vie et se mit à vagir. Fort, de plus en plus fort.

 Devant la cabane de la sorcière, le silence étreignait l'assemblée villageoise. Les hurlements, ceux de Soledad et ceux de Dolores, s'étaient définitivement tus. Le corps de la matrone gisait à présent non loin de sa fille qui, toujours accolée au mur de la bâtisse, pleurait sans bruit entre ses paupières closes. Quelques hommes entreprirent d'approcher de la dépouille. Quand ils la soulevèrent, Carlito s’aperçut qu'elle respirait encore et, aussitôt, les femmes l'entourèrent de rumeurs et accompagnèrent la malheureuse et ses porteurs jusqu'au village. La foule se dissipa ainsi. Elle s'émietta, oubliant l'une de ses âmes derrière elle.
 Lorsque la porte de la cabane s'ouvrit, la pauvre Carolina, qui n'avait pas osé bouger, poussa un cri de souris. La sorcière parut face à elle, les mains recouvertes de sang et de terre, nue, les seins gonflés, la peau moirée de ses efforts. Ses deux yeux fauves luisaient sous sa chevelure épaisse et posèrent sur elle tout le poids de leur cruauté. Carolina bredouilla entre ses lèvres tremblantes, implorant la sombre magicienne de lui laisser la vie sauve. Soledad s'approcha d'elle. Elle se mit à psalmodier d'une voix rauque, ronronnant des voyelles inintelligibles. Sans la quitter de son regard dévorant, elle descendit les quelques marches tordues qui menaient à sa cabane. Chacun de ses pas tombait comme une sentence ponctuant le sortilège qu'elle tissait de sa voix. Parvenue devant la fille de Dolores, Soledad lança sa main droite d'un geste brusque sur le ventre secoué d'angoisse de l'adolescente et y enfonça sa poigne avec fureur. Elle cracha.
 « Va et dis-leur que ton ventre ne portera que la mort. Qu'il en sera ainsi de celui de tes cousines, de tes tantes, de tes sœurs, et de toutes les femmes qui quittèrent un soir leur foyer pour punir le mien. Vos hommes vieilliront sans fils, vos noms sont morts cette nuit. Va et dis-leur. »
 La jeune fille hoqueta et s'enfuit maladroitement lorsque la sorcière la poussa vers le village auquel elle appartenait. Ses mains toutes blanches tordaient frénétiquement l'empreinte sanglante et boueuse que la main de la sorcière avait laissée sur sa robe, alors qu'elle trébuchait entre ses larmes et les cailloux du chemin.
 Lorsqu'elle disparut sur le sentier en contrebas, Soledad ferma les yeux et laissa son corps épuisé glisser au sol, tomber dans la poussière.
 Alors, lentement, tel un souffle que l'on reprend, l'obscurité revint dessiner les contours du monde autour d'elle.

 Les gestes affolés de Maria, réveillés par les cris du premier né, avaient réuni les enfants dans un même linge et les avaient allongés au fond du large panier d'osier qu'elle utilisait d'ordinaire pour porter les bûches destinées à alimenter le feu sous la marmite. Elle les avait jetées au sol, les bûches, et regardait à présent les deux frères qui, l'un au contact de l'autre, avaient cessé leurs pleurs et tenaient yeux et poings fermés. Des jumeaux parfaits, impossibles à distinguer. Peut-être le premier était-il un peu plus grand, un peu plus gros. Ces différences-là disparaîtraient avec le temps, emportées avec l'innocence de leur fragilité première. Un calme épuisé se déployait sur les épaules de la vieille femme, séchant ses yeux et ses sueurs, tandis qu'elle observait les nouveaux nés se blottir et se chercher. C'est alors qu'enfin, à la lueur des flammes de la cheminée, Maria le vit.
 Les jumeaux n'avaient qu'une ombre pour deux.

*

 Aujourd'hui encore, Maria le voyait alors qu'elle regardait les fils de la sorcière. Derrière eux, cette ombre s'élançait de l'un à l'autre, reliant à jamais leurs deux corps et leurs deux naissances. Une ombre grandie, étirée pour qu'ils y tiennent tous deux. Car la vieille femme le savait : un seul des deux enfants était né vivant. Ce qu'elle ignorait en revanche, c'était les conséquences que pourrait avoir ce maléfice endormi juste sous leurs pieds.
 Les yeux fatigués de l'ogresse se tournèrent de nouveau vers les flammes et son ouvrage. Ce n'était pas cette histoire-là qu'elle se devait de leur raconter ce soir. Pas celle de leur venue au monde, ni la sienne à elle. Mais une autre, bien plus secrète, que Soledad avait gardée jusque sur son lit de mort : l'histoire de leur père. Elle tenait en un nom. Alors que le premier né de Soledad se détachait de la contemplation du corps sans vie de sa mère pour venir se pencher sur elle et l'embrasser sur le front comme à une grand-mère, elle répéta ce nom, surprise par le parfum oublié de sa propre voix :
 « Caleb. »



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