PROLOGUE : la voix des ombres 1/2

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PROLOGUE

la voix des ombres

1/2

Ce qui n'a jamais été écrit est féminin.
Carole Martinez.



 Le corps allongé là était celui de leur mère.
 Sa peau grise et cireuse s'était détendue. Ses traits, ses rides, ses lèvres : lissés par la mort. Ses cheveux encore fiévreux collaient à son front et dessinaient la forme de son crâne. Sa tête était devenue si petite. Minuscule sans ses coiffures épaisses, sans ses yeux brûlants et ses sourires mutiques. Soledad était presque méconnaissable ainsi dénudée, et les jumeaux ne voyaient plus en elle que les cendres d'un feu éteint.
 Pourtant, dans son alcôve de draps et de tissus, leur mère était devenue immense. Son corps abandonné semblait capturer la lumière, l'arracher à sa source et tirer, tirer. Lourd de noirceurs, et d'une telle gravité. Il aspirait toute la pièce, attirant sur lui la convergence des perspectives et les ombres avec une force perpétuellement renouvelée. Les jumeaux eux-mêmes, eux qui avaient grandi dans ce ventre affamé d'obscurité, ne faisaient pas exception. Leurs muscles devaient travailler durement pour résister à la facilité de suivre, à jamais, le chemin des ombres.
 Il n'y avait guère que la robustesse de la tête, de la nuque, de la bouche et des épaules de Maria pour rester en place, stable et inchangée au cœur de cette dynamique déviée des corps. La vieille servante, voûtée sous sa bosse, échappait à la composition macabre par la seule force de son entêtement. Tandis qu'elle brodait, imperturbable, à la lumière des flammes du foyer, abîmant ses yeux luisants d'un chagrin sec dans le silence et la minutie, elle redonnait, par son ouvrage familier et ses gestes de grand-mère, une profondeur et une texture humaine à cette veillée mortuaire.
 Maria n'avait jamais été belle, ni même jeune. C'était depuis toujours une femme trapue, grossièrement taillée dans un bois sommaire, aux œillades noires et aux mains calleuses. Une femme limitée, murée dans le silence. Les jumeaux ne se souvenaient pas d'avoir un jour vu ses lèvres épaisses et craquelées, surmontées de quelques poils noirs, s'ouvrir pour prononcer un mot. Mais elle avait toujours été là, assise sur sa chaise, endossant d'un même tablier les rôles de servante et de molosse

.
 De son vivant, leur mère ne leur avait jamais raconté l'histoire de cette vieille femme, dont l'étrangeté ne leur fut jamais tout à fait familière. Mais elle, Maria, dans sa mémoire de tombe, se souvenait de leur rencontre comme si c'était hier. Nostalgique alors, elle laissa les fils tisser et recoudre ces heures et ces années passées.

*

 Elle s'était présentée un jour devant cette femme qu'on disait sorcière, offrant son aide en échange d'un service. Miséreuse, offrant sa vie contre la mort des assassins impunis de sa fille, les mains tordues et le cœur en guenilles.
 « Mes deux aut' filles sont mariées et on les a emmenées loin d'moi. Elles m'ont oubliée en chemin, aux bras d'leurs hommes qui les blesseront, chaque nuit d'leurs vies. Mais ma p'tite Sophia, elle voulait pas des hommes. Elle savait tous leurs mensonges et tous leurs gestes qui détruisent, elle savait qu'ils ont l'cœur noir, égoïste et assoiffé. C'était une bonne fille, intelligente et qui aidait sa mère sans malice. Mais c'tait une belle fille. Les belles filles se font cueillir loin d'leur mère. Quand elles le veulent bien elles s'marient et tout le monde se réjouit d'ce qui recommence, d'ce qui est pareil pour tout le monde, même l'bon Dieu. Ma p'tite Sophia a pas voulu obéir, alors leurs mains m'l'ont prise de force. Ils ont fait leurs affaires d'homme... Leurs désirs ivrognes, des puits sans fond. Ils ont arraché la seule chose qu'ils savent tenir, et ils l'ont laissée là, mourante au bord d'un ch'min, dans une telle posture qu'même l'bon Dieu a pas voulu regarder. Le matin p'tite Sophia était morte et j'ai vu, j'ai vu ! Les mains sales des hommes, râpeuses l'une contre l'autre, pis l'regard vide quand on m'a ramené son tout p'tit corps. Ces mêmes mains qui iront s'joindre à l'église l'dimanche matin ! J'les ai bien vus les coupables, j'connais bien leurs noms. Y'aura pas de justice pour punir ces hommes-là. Leurs mères, pis leurs épouses, pis leurs sœurs me d'mandent de m'taire, d'oublier. Parce que c'est comme ça, on peut pas blâmer tant d'monde pis on peut pas blâmer les hommes. Mais moi, j'oublie pas, non. J'crois pas au diable m'dame, mais vous faites de drôles de choses ici, ça j'le sais. Faites-les pour ma p'tite Sophia, j'vous offrirai ma vie sans malice ! J'ai pas grand-chose, mais j'suis brave à la tâche, pis dans votre état il vous faudra quelqu'un pour chercher le bois, pis ramener les provisions, pis... J'vous en prie m'dame, pour ma p'tite Sophia ! »
 Soledad l'avait entendue en silence et s'était écartée pour la laisser entrer. Elle avait lavé ses larmes et secouru ses mains tremblantes. Puis elle s'était assise là, dans cette même cabane, sur la chaise où se trouvait à présent Maria. Soledad s'était assise comme un homme, les jambes écartées et les coudes appuyés sur ses genoux par-dessus son ventre, rond des enfants qu'elle portait, arrachant au monde la place qu'elle méritait. Elle avait dit :
 « Tu vengeras ta fille. Je t'apprendrai. »
 Et ces mots-là avaient eu un pouvoir immense sur l'âme de Maria. Son corps massif s'était affaissé, ses larges épaules avaient déchargé le fardeau qu'elles ne porteraient plus seules. La vieille mère endeuillée de rage s'était couchée petite fille, confiante, entre les mains savantes de la sorcière. Un lien nouveau était né de ces paroles si simples ; une nouvelle fille, une nouvelle mère, toutes deux confondues dans cette voix profonde où la petite Sophia tenait toute entière. Une nouvelle lignée de femmes unies par une promesse sacrée, par une loi secrète. Tellurique. Un lien si véritablement salvateur que jamais plus Maria ne quitta Soledad, résolue à la servir chaque jour et chaque nuit, et que jamais plus elle ne parla. Les mots, ce soir-là, lui avait paru si puissants, capables de nouer et dénouer tant de souffrances, que leur emploi ne devrait plus se faire à la légère. Ce soir-là, la mère qu'elle était avait raconté tout ce que sa vie lui avait permis puis s'était couchée, libérée de l'esclavage des lois de Dieu. Rien, depuis, n'avait pu égaler cette liberté.
 « Les ombres sont des fils tendus entre le monde des vivants et celui des morts. Comme le fil, il faut les caresser avec précaution et les tisser avec minutie pour que ta volonté soit faite. Si ton cœur est sûr et ta main ferme, alors tu ne craindras rien de ce qui dort le jour et marche la nuit, et tu ne craindras plus les hommes qui se lèvent et se couchent avec le soleil. Mais si tes doigts tremblent sur l'aiguille et que tu te piques... »
 Soledad redressa sa tête et sa lourde chevelure respira comme un nid de serpents.
 « Tu ne seras plus rien que l'on puisse nommer. »

 La promesse fut tenue. Les ombres se lièrent une nuit et formèrent un geste, un acte, une danse, silencieuse et mortelle, cousue de leurs mains, au fil de leur volonté. Mais la mort d'un homme appelle une vengeance collective. Son corps est porté à bout de bras par une clameur guerrière, prête à tout retourner, à tout mettre à sang. Pas comme la mort de Sophia, portée sans bruit jusqu'à sa vieille mère veuve, abandonnée à elle, enterrée dans le silence, ensevelie au plus vite dans l'oubli comme un fantôme sage.
 Le corps du village se souleva devant ses morts. Des époux, des fils, des frères, mystérieusement frappés par la nuit, hurlant dans leur sommeil sans plus pouvoir en sortir. La révolte, la colère, l'inconcevable. Les doigts se tournèrent vers elle, Soledad, la sorcière des ombres. Elle, cette femme poison, cette faiseuse d'anges et son ventre impie qui s'arrondissait depuis des mois alors même qu'elle vidait celui des femmes. Elle, et cette vieille folle de Maria. Les mains saisirent des bâtons, les lèvres se relevèrent, les bouches enragèrent. Les épouses, les sœurs, les vieilles mères retroussèrent leurs jupons et ouvrirent la marche, comme pour s'innocenter de s'être un jour allongée, les cuisses écartées, dans cette cabane sur la colline. Les hommes suivirent tels des chiens excités que la faim talonne.
 Maria les entendit arriver à la tombée du jour, alors qu'elle cueillait des herbes dont elle commençait à connaître les vertus. Son couteau trancha la pulpe de son pouce. Elle courut, ses yeux et ses cheveux affolés, son souffle difficile, jusqu'à l'habitation de fortune. À l'intérieur, une femme hurlait. N'avait-elle pas couru assez vite, aussi vite que son corps raide comme le vieux bois qui craque le lui permettait ? D'un coup et dans un cri elle ouvrit la porte à la volée, prête à tremper son couteau grossier dans la chair d'un homme. Mais d'homme, il n'y en avait pas.
 Soledad était seule, pliée en deux contre la table au milieu de la pièce. Son buste, soulevé par les flots, les spasmes, les râles, chavirait d'avant en arrière. Ses épaules laissaient tomber ses cheveux si noirs, comme des lianes venimeuses entourant son corps. Le bras tendu, rigide, agrippé avec fureur, les jointures blanchies, les ongles écorchés sur le bois sec et fendu. De son autre main, elle  retroussait ses jupes. Elle avait les pieds nus, solidement ancrés dans le sol, écartés l'un de l'autre, et les jambes ruisselantes. L’apercevant entre ses mèches lourdes de batailles, elle souffla :
 « Maria. »
 La grande femme lâcha son couteau, ferma la porte qu'elle bloqua d'un loquet et se précipita auprès de la sorcière.

 Dehors, la foule vociférait en grimpant sur le chemin de terre. « Chienne païenne ! » « Putain du Diable ! » Toute entière et ivre de son nombre, elle moissonnait aux flancs de la colline de nouveaux chefs d'accusation repris à qui mieux mieux de l'avant à l'arrière du cortège. Mais lorsqu'elle arriva aux abords de la cabane de la sorcière et de son ogresse, la colonne de villageois s'étala et se fit hésitante. Les cris qui s'en échappaient avaient dissipé l'audace belliqueuse et refroidi les esprits les plus téméraires.
 Que se passait-il entre ces murs ? Quelle magie y était à l’œuvre ? Quel mauvais sort ? Un silence anxieux, agité par quelques rumeurs pressantes, s'était abattu sur l'assemblée vengeresse. C'était toutefois sans compter la hargne verveuse de la Dolores qui avait enterré un mari et un fils cette semaine.
 « Cette salope est en train de chienner ses bâtards ! »
 Elle cracha en avant, car la ponctuation était une chose importante pour elle. Son exclamation fut suivie d'une indignation coléreuse chez les autres femmes du village, mais aucune ne fit le moindre pas en avant. Les hommes aussi restèrent immobiles, guettant les hurlements de la sorcière, sursautant dans leur rage et leur sueur devenue froide. Qu'elle mette bas ou non, cela ne rendait pas la situation plus rassurante. Qu'est-ce que c'est, hein, une sorcière qui met bas ? Quelles sortes de monstres cela peut-il bien donner ? Ils étaient peut-être bien les rejetons du Diable, alors comment savoir si le père ne ferait pas le déplacement ? Mais Dolores n'était pas décidée à en rester là. Un mari et un fils, ce n'était pas rien. Elle attrapa le bras de l'aînée de ses filles, Carolina, et la tira avec elle en avant. La jeune fille poussa un glapissement affolé. Pourquoi elle ? Pourquoi sa mère n’entraînait-elle pas Carlito à sa place ? Plantant ses talons dans le sol, elle marcha derrière Dolores jusqu'à la maison de fortune, lançant à la foule des regards suppliants. Dans son corps remuait la peur la plus concrète qu'elle ait jamais éprouvée.
 Dolores tourna la poignée, mais la porte ne s'ouvrit pas. Carolina épousa l'ombre des planches, s'aplatit le plus possible contre le mur, tandis que sa mère se postait devant l'unique fenêtre pour voir de ses yeux ce qui se passait à l'intérieur.

 Les cris, la panique et la chaleur de l'âtre ne lui laissaient aucun repos. Maria sentait tout son corps fondre comme la cire exposée à un feu ardent. Un linge à la main, elle essuya en désespoir le front rougeoyant de la future mère qui, entre deux plaintes déchirées, râlait des syllabes inversées, dépourvues de sens, des mots d'une langue primitive qui rendait ses yeux fous. Délirait-elle ? Maria se souvenait de son premier accouchement. Elle aussi avait usé ses cordes vocales, mais elle s'était allongée, elle avait soufflé comme on le lui avait indiqué, elle avait pleuré. Soledad restait debout et tout son corps, à présent nu, se redessinait de muscle en muscle. Chaque contraction roulait sous sa peau huilée par la sueur. Difforme et sensuelle, brûlante et abyssale. Maria était terrifiée. Son silence l'étouffait, précipitait son cœur contre sa cage et faisait trembler ses mains calleuses.
 Il fallait qu'elle se reprenne, qu'elle ne regarde pas, ou alors seulement cette tête sale et poisseuse qui faisait soudain son apparition entre les cuisses tendues de sa mère. Le visage en chiffon, des cheveux déjà aussi noirs que ceux de la sorcière. Les mains de Maria cessèrent de danser la gigue lorsqu'elles se refermèrent sur le crâne fragile, lorsqu'elles tirèrent doucement et dégagèrent les épaules. Elles devinrent sourdes aux hurlements et à leurs propres prières lorsqu'elles accompagnèrent le dos, soutinrent les fesses et extirpèrent les jambes. Un garçon.
 Maria pleurait, mais pas l'enfant. Il ne bougeait pas lorsque la pauvre femme coupa le cordon de son couteau. Elle l'enveloppa dans un linge, les yeux noyés de colère. Une question haletante se précipita de la bouche de l'accouchée :
 «  Est-ce qu'il vit ? »
 Des mots lourds d'un sens funeste se précipitèrent contre les dents gâteuses de la vieille mère. Ils remontaient en elle comme un chant depuis longtemps oublié, le chant de la douleur du ventre lorsque se confondent mort et naissance. Mais, malgré leur âge et les absentes dans leurs rangs, ses dents restèrent obstinément serrées, ne laissant passer ni mensonge ni vérité, aucun son. Soledad trancha, détournant son regard :
 « Il dort. »
 Maria se hâta de poser l'enfant emmailloté sur la table et retourna s’accroupir près de la sorcière. C'est à ce moment-là qu'elle le remarqua : toutes les ombres de la pièce avaient disparu.

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Les thèmes étaient : Jeunesse, fantastique, expérience, gouvernement, pouvoir.

Et celui de la nouvelle histoire que vous pouvez retrouver, là encore, dans la partie du même nom :
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