CHAPITRE 3 : la mouette 3/3

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 La cérémonie s'achève, les domestiques se dispersent et Maarjani rappelle aux enfants, les mains sur leurs épaules, que c'est à présent l'heure du thé et de sa collation. Avec l'odeur de la tarte aux pommes, saupoudrée à la cannelle, le chagrin ne tient pas. Le sucre chasse la mort, et ils parlent maintenant des œufs à éclore. Enora en trépigne, elle s'imagine déjà une maman mouette, et cela fait rire sa mère.

 Mais l'après-midi ne dure jamais entre les deux enfants. Leur temps est organisé en pièces et en séparations. Cela plaît ordinairement à Léandre, qui trouve ainsi à se soustraire aux railleries de sa camarade, sauf aujourd'hui. Il suit pourtant l'armateur jusqu'à son bureau et s'installe, comme à son habitude, près du poêle, à une petite table d'appoint lui permettant d'étaler ses cahiers où l'attendent les exercices ordonnés par son précepteur. Aujourd'hui, sa tête est agitée et il ne sait qu'en faire. La compagnie d'Enora est un manque sensible, pareil à un geste inachevé, tendu entre des portes entrouvertes. Il commence à battre du pied ce temps qui s'enroule à ses chevilles. Il a maintenant trop de questions sur la vie, la naissance et la mort pour étudier la grammaire latine.

 Monsieur Trévien, s'il s'aperçoit de ce trouble, choisit de ne pas en tenir compte. À son fauteuil, il lit le journal et n'accorde que peu d'attention aux regards que le jeune prince insiste sur lui.

  « Excusez-moi, monsieur, vous pensez qu'elles naîtront bientôt les mouettes ? »

 L'armateur croit certainement comprendre le sens de cette question, mais il n'en est rien.

 « Difficile à savoir. Pour le moment, il faut attendre. Concentre-toi un peu sur tes exercices, le temps passera plus vite. »

 Il lui sourit, mais Léandre sait qu'une distance incommunicable s'est s'allongée entre eux. Monsieur Trévien est redevenu un adulte qui fume la pipe et se soucie de choses importantes, comme du latin, par exemple. C'est incontournable, en effet, puisque il s'agit de la seule langue que parle l'Impératrice. Comment pourrait-on envisager de s'exprimer devant elle autrement qu'en latin ? Aucune langue vernaculaire ne contient la rigueur divine et la noblesse nécessaire à traduire l'éminence de son statut et de sa parole. Et en tant que prince du sang de Primaël, on lui a suffisamment répété qu'il fallait qu'il sache le manier, que c'était éminemment important pour son avenir. Il veut bien le croire, et il veut bien fournir tous les efforts nécessaires mais, cet après-midi, il sent une urgence qui l'effraie s'installer en lui. Comme si son corps souffrait tout à coup d'un trop plein de réalité.

 Il est cinq heures quand on sonne à la porte pour le délivrer de ses obligations latines. Monsieur Trévien, bondit sur ses pieds, pliant son édition du matin alors que le soir tombe.

 « Ils sont déjà là ! s'exclame-t-il, et c'est une joie complète dans sa voix. »

 Léandre a blêmi, raide dans son dos. Voilà l'heure de rentrer. Pour le première fois, croit-il, cette pensée s'accompagne d'un sentiment glacé de vide.

 L'armateur a quitté le bureau avec le large sourire de celui qui s'en va retrouver un ami très cher, et le garçon l'entend, au centre de la demeure, saluer chaleureusement l'homme qui est son père. Léandre imagine ce qui se passe au bout du couloir, il connait les voix et les bruissements des gestes enthousiastes. On s'enlace, on s'embrasse, on se serre la main à ne plus se lâcher.

 Léandre prend tout son temps pour refermer son cahier et son livre. Il les range avec lenteur dans son cartable et passe la bandoulière d'un geste minutieux, lisse ses habits. Il éteint la lumière et ses doigts veulent rester un instant encore sur l'interrupteur. Un instant encore dans cette journée qui semble tellement plus longue que les autres. Mais déjà le temps lui glisse, et il rejoint le hall, les yeux bas, une contradiction dans le ventre.

 Madame Trévien et Enora ont elles aussi délaissé leurs activités pour se jeter dans l'entrée où se tient le duc de Primaël. Longeant le mur en passant derrière l'armateur occupé à flatter l'épaule de son invité, Léandre cherche à saisir le visage de son père sans en être vu. C'est un exercice dangereux qui le fascine : surprendre ces yeux et ces sourires, ces joies, cette proximité qu'il met à ses mains. Et la façon dont son corps devient leur monde, ici, à tous. Comme madame Trévien qui lui touche tout à coup le bras et le dérobe, lui glissant quelques mots d'un livre qu'il doit lire, et chacun, en son cœur, soudain, et jaloux de cela. Jaloux. Que son regard absolu les ignore avec l'insupportable politesse d'un faux hasard.

 Léandre le scrute sans en être vu. Peut-être que son père ne s'en rend pas encore compte, ou peut-être feint-il de ne pas le voir. L'enfant oscille entre perdre ou gagner.

 L'armateur parle de la mouette et propose qu'un récit complet, verre à la main, soit offert au salon. Le duc décline, avec une prévenance qui aurait pu rendre n'importe quel refus précieux, n'importe quelle insolence aimable.

 Dans la fracture du départ prochain, ses yeux d'ambre tombent sur Léandre.

 Il ne faut pas avoir peur du vide pour soutenir pareille brûlure.

*

 Le souvenir s'écharpa, butant sur lui-même alors que la voiture avançait dans les rues de Drev. Léandre se força pourtant à se rappeler du détail qui le toucha le plus et qui gardait pour lui un rassurant pouvoir.

 Lorsqu'il avait fait ses adieux à Enora ce soir-là, il y avait vingt et un ans de cela, il n'avait plus su quoi lui dire, ni comment agir devant elle. Elle l'avait regardé, le souffle bloqué dans sa poitrine, et il avait eu peur, absurdement peur pendant un instant, qu'elle ait un geste contre lui. Elle n'en eut pas, mais elle brisa tout à coup l'écart qui les séparait et le serra dans ses bras. Ce fut un mouvement brusque où elle manqua de lui porter un coup au visage et de le renverser en tirant sur sa nuque, mais il tint bon. Il ne s'en était évidemment pas rendu compte sur le moment, mais il s'agissait de l'instant exact où leur amitié était née.

 « À quoi dois-je m'attendre ? »

 La voix d'Andrea avait elle aussi une brusquerie maladroite et sauvage qui tira Léandre de ses mémoires. Comme il ne comprenait pas sa question et fronçait les sourcils, l'aîné s'irrita :

 « Avec ta femme, à quoi dois-je m'attendre ? Va-t-elle crier, me sauter au cou, me faire dormir dehors avec les carpes ? »

 Le fauve qui avait mordu prenait soudainement peur de la colère de celle dont il avait blessé le cœur. Bien sûr, depuis la nuit de leur dispute et de son départ, Enora avait versé les pensions nécessaires et accepté de lui fournir les acomptes qu'il demandait ; mais tout ceci n'était qu'un accord financier depuis longtemps conclu entre les deux frères, et elle n'y aurait pas dérogé, aurait-elle souhaité sa mort.

 « Je ne crois pas qu'elle t'en veuille encore, répondit-il, déconcerté par l'agitation qu'il sentait chez son frère. Pas vraiment. »

 La voiture s'arrêta devant le portillon à l'ancre posée, non loin de la plage.

 « Mais il faut que tu saches une chose. »

 Léandre s'entendit parler avec un grand étonnement. La densité de cet instant s'était précipité contre sa bouche. Ils étaient là, son frère et lui, dans l'espace confiné de l'habitacle, si près l'un de l'autre qu'il n'osait plus lever les yeux. Il pleuvait dehors et l'eau rayait les vitres et frappait le toit.

 Les mots s'étaient échappés de ses pensées, et il réalisait sur le tard que celles-ci n'avaient tourné qu'autour d'une idée aux cours dernières semaines, prenant des formes différentes, taisant leurs noms, leurs buts, leurs actions. Cette nouvelle qu'il n'avait pas encore comprise, qui l'avait poussé à partir voir son frère, à tout les prix, à toute vitesse.

 Andrea attendait, figé contre la portière qu'il avait commencé à ouvrir.

 « Enora est enceinte. »

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