CHAPITRE 3 : la mouette 2/3

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  Il n'y a pas longtemps à marcher pour rejoindre la maison des Trévien. Il suffit de remonter entre les dunes, longer quelques mètres une route bordée de maisons basses aux façades effritées de couleurs vives. Puis la rue s'élargit, se pave, s'habille de trottoirs et d'une allée de cercis en fleurs. Les maisons gagnent deux étages et s’apprêtent de briques rouges et d'ardoises. Une ceinture de fer forgé protège le numéro 4. Une ancre penchée, comme adossée, scellée dans le portail, la désigne comme la demeure de l'armateur.

 La porte d'entrée est ouverte, comme toujours, et l'on peut voir les domestiques aller et venir, rire parfois en repoussant les feuilles tombantes et les mulots qui tentent de se glisser à l'intérieur. Par la fenêtre du salon de musique, on peut entendre la voix de madame Trévien s'accompagner au piano. Une voix qui chevrote, s'étire dans les aiguës et se sécurise dans les graves. Léandre s'arrête devant cette maison si vivante, ouverte aux quatre vents, traversée des parfums naissants de l'automne. Une maison qui danse à chaque geste, qui chante pour chaque parole, où l'on mange et rit si facilement, et où l'on aime en le disant.

 Maarjani le pousse dans le dos pour qu'il franchisse le portillon. Enora est déjà sous le porche en bois peint, appelant son père d'une voix urgente, n'osant pas s'avancer plus à l'intérieur avec son triste fardeau. Léandre reste au ras des marches du perron et la peur retient son souffle. Et si monsieur Trévien se fâchait contre eux ? Peut-être ont-ils fait une bêtise, peut-être était-ce mal, peut-être qu'il les disputerait et jetterait les œufs ? C'est ce que sa mère ferait, il le sait. Et elle le punirait sûrement.

 Le visage du père d'Enora ne s'assombrit pas lorsqu'il paraît. Ses traits s'écartent sous l'effet de la surprise, se courbent par une sympathie sincère. Léandre hésite encore devant cette vulnérabilité ; il a depuis peu compris que les adultes peuvent se sentir blessés par elle. Mais monsieur Trévien entoure la tête de sa fille de sa main et dépose un baiser sur ce front têtu que tous deux partagent. Léandre s'en excuse et fuit son regard, comme si ce geste de tendresse nécessitait une intimité qu'il était en train de voler. Une timidité honteuse lui barre les joues de grenat lorsqu'il entend la voix souriante du père d'Enora, soudainement plus proche de lui :

 « Et voici le nid. Très bien les enfants. Enora, chérie ? »

 Par dessous une mèche de cheveux, il ose poser les yeux sur l'homme et sur sa fille qui le rejoint d'un seul grand pas.

 « Que dirais-tu de me laisser cet oiseau ? Léandre et moi allons nous occuper des petits et préparer un cercueil approprié aux événements. Pendant ce temps mademoiselle Maarjani t'aidera à te changer et tu prendras ton cours de harpe avec madame Daniel. Et ensuite, nous organiserons des funérailles avant le thé. Cela convient-il ? »

 Enora cherche l'approbation de Léandre, et c'est bien la première fois qu'elle attend de lui une quelconque décision. Monsieur Trévien le voit et le comprend. L'instant s'étire jusqu'à lui. Léandre hoche maladroitement la tête. Avec douceur, l'oiseau passe des mains de la fillette à celles de l'armateur. En raccompagnant Enora à l'intérieur, Maarjani inspecte ses mains qu'elle devra laver bien vite, car la mort est une souillure tenace. Monsieur Trévien se lisse la moustache.

 « Bien, suis moi. »

 Ils font le tour de la maison par le jardin, suivant une allée qu'accompagnent des azalées et des sapinettes taillées à l'orientale, jusqu'au bâtiment indépendant que forment les écuries. Elles n'abritent plus désormais qu'un jeune cheval plutôt petit, un âne qui lui tient compagnie, ainsi qu'une voiture légère que le couple utilise lors de promenades champêtres. Il leur arrive encore, quoique cela tende à se raréfier, de sortir en ville à son bord, par nostalgie du pas des chevaux sur les pavés bosselés. Près de l'attelage se trouve maintenant une voiture à moteur pour l'heure recouverte d'une grosse toile de chanvre. L'ancienne sellerie pend désormais aux poutres du plafond, et un établi jonché de pinces, de marteaux, de limes, de fusibles et de taches d'huile occupe la troisième partie de l'espace. Une étroite fenêtre à croisillon permet qu'un rai de lumière tombe sur le plan de travail et rend visible les poussières suspendues à l'atmosphère chaleureuse et textile. Monsieur Trévien y dépose l'oiseau mort pour se mettre à chercher, dans les différents rangements qui encombrent la partie basse du plateau, un objet particulier dont il ne s'est pas servi depuis longtemps.

 « Ça doit bien être là, quelque part... »

 Léandre l'observe sans s'approcher, tenant toujours contre lui le cordage et le nid. Il n'ose pas demander ce qui, de toute évidence, a été rangé ailleurs.

 « J'espère qu'Armélie ne l'a pas jeté... »

 Il se lisse la moustache, un geste parasite acquis depuis peu. Tout comme cette pilosité choisie et soignée. Léandre ne s'en étonne plus : son propre père a adopté cette mode jusqu'à peu désuète, et les adultes, parfois, sont des enfants à leur façon. Ils font ainsi que leur amis, voulant leur ressembler par des efforts touchants d'indiscrétion et de maladresse.

 « Mais non, elle n'aurait jamais fait ça. Ah ! La voilà ! »

 À deux mains, il sort de son recoin obscur un caisson de bois dont le vernis s'écaille, moucheté de céruse. Léandre tend le cou. Cela semble bien lourd, et monsieur Trévien se dépêche de le poser sur l'établi en soufflant dans l'effort. Il sourit avec fierté, sa moustache piquant ses joues, alors qu'il s'emploie à défaire les toiles d'araignées et chasser les cadavres de cloportes et de coccinelles de l'intrigant coffret.

 Le jeune prince serre un peu plus le nid contre son torse.

 « C'est pour faire quoi ? »

 L'homme a un sourire dont l'authenticité ride ses tempes.

 « Ça, c'est une couveuse. Cela sert à garder les œufs au chaud le temps qu'ils éclosent. Exactement comme le font les parents quand ils couvent. »

 Son regard est engageant. La lumière douce, l'odeur de paille et de foin, la respiration profonde des animaux somnolant participent à sa confiance. Léandre accepte de laisser une chance à cette couveuse et dépose son précieux fardeau près de l'incubateur. Le frottement des mains du père d'Enora l'une contre l'autre alors qu'il s'apprête, après avoir brancher l'appareil, à en régler le thermostat, éveille une chaleur presque coupable en bas de sa nuque. C'est d'une telle quiétude que ses yeux veulent se fermer, mais il se l'interdit strictement.

 « Tu vois, ici, tu règles les degrés, puis c'est une résistance électrique qui assure le maintien de la température, et tu n'as plus qu'à placer les œufs ici. »

 En forçant un peu, l'armateur ouvre le ventre de la couveuse qui cachait un tiroir au fond grillagé. Léandre hésite un peu avant de s'autoriser d'y déposer les œufs, soigneusement, les uns contre les autres. Le tiroir refermé, monsieur Trévien place ses poings sur ses hanches et sa satisfaction rayonne.

 « Et voilà, il n'y a plus qu'à attendre maintenant, et veiller l'heure de l'éclosion. »

 Léandre imite maladroitement sa pose. Mais le cheval s'ébroue. Le corps de la mère mouette tombe sous son regard et lui enlève toute joie. Ils peuvent bien naître, ces oisillons, ils n'en seront pas moins orphelins. La main de l'armateur semble deviner la tristesse de sa pensée et enveloppe son épaule par une pression et un poids d'une familiarité simple qui surprend souvent le garçon.

 « Tu as raison, occupons-nous d'elle. Voyons, il nous faudrait une boîte assez grande, un tissu blanc, et sans doute quelques fleurs. Je dois bien avoir une caisse dans tout ce fatras qui conviendra parfaitement. Et toi, que dirais-tu de trouver un linge et de quoi lui rendre hommage ? »

 Léandre acquiesce gravement, la bouche serrée, alors que dans son esprit un plan se prépare : les cuisinières lui trouveront très certainement un torchon blanc qui servira de linceul. Il quitte l'écurie en courant et s'arrête avant de franchir la porte de service qui mène aux cuisines. Courir dans la maison est interdit. L'armateur ne cache pas son sourire, l'index et le pouce aux bords de sa moustache.

 En franchissant le seuil, Léandre trouve la cuisinière et ses aides en train d'éplucher des pommes tandis qu'une pâte à tarte précuit dans le four. L'odeur éveille sa gourmandise, il ne se trouve déjà plus si pressé. Alors quand elles l'invitent à s’asseoir, après avoir épousseté la farine de la table, et lui donnent chacune un quartier de fruit, Léandre fait le choix d'énoncer plus tardivement sa demande et de profiter un peu de la chaleur et du confort des cuisines.

 Mâchant la chair juteuse et croquante, il observe leurs gestes simples et généreux qui chassent sans effort le tracas de son front. Il écoute leur conversation légère et profite qu'elles se tournent et surveillent la pâte pour tremper un doigt dans le grand saladier de compote. Le goût du sucre et de la cannelle arrondit l'acidité des pommes, leur texture granuleuse fond sur sa langue et il n'a plus qu'une hâte : que sonne l'heure du goûter.

 Alors que les trois femmes s'en reviennent pour disposer la compote et les tranches finement ciselées, Léandre pose enfin la question qui l'amène. Un linge propre, entièrement blanc si possible, et dont le manque ne serait pas trop regrettable. La cuisinière désigne la partie basse du gros buffet à la plus jeune de ses aides qui va y chercher un torchon répondant à ces critères. Elle demande :

 « Et qu'allez-vous faire de ça, monsieur Léandre ?

 – C'est pour les funérailles. »

 La servante échappe sa surprise.

 « Les funérailles ? Mon dieu, mais de qui ?

 – De la mouette, celle qu'Enora a trouvé sur la plage. »

 Les femmes se rassurent, la cuisinière se signe. Léandre ne comprend pas leur soulagement. Il ajoute :

 « Vous devriez venir, c'est important des funérailles. »

 Elles rient ensemble mais acceptent : leurs robes de domestiques sont déjà noires, prêtes pour le deuil.

 Léandre les quitte, un peu vexé que cela ne leur paraisse pas plus sérieux. Son torchon sous le bras, il cherche dans le jardin des fleurs qu'il pourra cueillir discrètement, sans alerter les jardiniers occupés à tailler les hortensias que l'automne a fané. Il en prend des bleues et des jaunes dans un parterre discret ; le ciel et la plage. La sève lui poisse les doigts.

 Lorsqu'il revient vers l'écurie, il trouve l'armateur une pelle à la main, occupé à creuser un trou dans la terre. Il a ôté son veston et retroussé les manches de sa chemise sous l’œil vigilant d'un valet de pied, inquiet du devenir des habits de son maître.

 « Ne vous inquiétez donc pas ainsi Edouard ! J'ai servi sur plus d'un navire je vous rappelle, j'ai les os plus solide que vous ne semblez le penser ! »

 Monsieur Trévien arrête son geste.

 « Léandre ! Je vois que tu as tout ce qu'il nous faut. »

 La sincérité de son enthousiasme est quelque chose que Léandre essaie d'apprendre.

 « Bien, nous sommes prêts dans ce cas. Il ne manque plus que ma fille. »

 Madame Daniel ayant jugé bon d'écourter sa leçon de musique, sentant bien que sa jeune élève souffrait d'une irrépressible impatience, ils n'ont pas à attendre longtemps. Après que les ont rejoint la professeur de harpe, les cuisinières ainsi que le reste du personnel de maison convié par monsieur Trévien à la mise en bière du désormais célèbre volatile, Enora, sa mère et mademoiselle Maarjani paraissent à leur tour. Toutes trois ont couvert leurs cheveux tressés d'un châle sombre et soyeux, suivant les prescriptions et les coutumes de Shindra. La robe écrue que la fillette portait ce matin sur la plage pend sur le dossier d'une chaise, attendant d'être dûment lavée. C'est désormais un tissu propre et noir qui l'habille.

 Léandre se glisse au côté d'Enora. Une idée soudain l'anime ; un détail, un manque qui pourrait se transformer en regret s'il ne lui demande pas :

« Tu as des coquillages ? Pour qu'elle se rappelle toujours la mer ? »

 La fillette le regarde avec intensité et effroi. Elle lui attrape la manche et l’entraîne à toutes jambes dans la maison. Ils traversent les cuisines, le couloir de service, le hall, se jettent dans les escaliers avec un vacarme de talons précipités jusqu'à la porte de la chambre d'Enora. Léandre s'y arrête, n'y entre pas. Il la regarde chercher en renversant ses livres dans le tiroir de sa table de chevet. Victorieuse, elle lui lance, par dessus le lit, un amas cliquetant de coquilles blanches passées à un fil qu'il réceptionne à deux mains, les yeux fermés craignant son échec. Mais le poids est là, dans sa paume, alors il court. Enora le presse dans son dos tandis qu'ils dévalent les marches et dérapent sur un tapis.

 « C'est bon ! crie-t-elle dans un souffle qui aurait dû être un murmure, lorsqu'ils jaillissent en trombe dans le jardin. »

 Monsieur Trévien pose un index sur sa bouche, en signe d’apaisement, avant de proposer quelques mots à l'assistance :

 « Nous sommes ici réunis, cet après-midi, pour rendre hommage quelques instants à cette mouette libre et marine. Quiconque regarde l'océan peut partager les pays qui les habitent et rire avec elles de l'immensité du monde. Celle-ci s'est tue, et c'est avec tendresse que nos enfants l'ont recueillie pour sa dernière demeure. La tendresse que nous devons à nos plus vieilles camarades. Qu'elle se repose de ses voyages. »

 Il tend la main vers sa fille et Léandre. Ensemble, ils enveloppent le corps de la mouette dans le torchon, le dépose dans la boite. Enora entoure sa tête du collier chargé de coquillages, Léandre place les fleurs jaunes et bleues, monsieur Trévien s'agenouille pour poser le cercueil au fond de la tombe et les enfants se reculent. Le jeune prince regarde les premières poignées de terre jetées dans le trou, les mains jointes devant lui. Enora y glisse la sienne, et entremêle leurs doigts. Elle serre si fort, mais il ne dit rien. Il est heureux que ce soit sa main à lui qu'elle ait saisi.

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— Je m'excuse mais je refuse. Déjà qu'on me prend pour une dingue, si je rajoute un grain de folie à celui existant, cela risque de devenir une vrai pagaille. Montons chez moi, je vais vous fabriquer un petit cocon chaud et nous discuterons calmement de tout ça.
— Bonne idée, cependant veillez à ne pas trop me comprimer avec votre main, je suis du genre fragile.
— D'accord.


Et voilà que je me retrouve à monter mes escaliers laissant ma voiture à moitié propre pour discuter avec un grain de folie...N'empêche cette chose est vraiment trop mignonne. Cela à la taille d'une graine toute ronde, translucide à l'intérieur mais renvoyant toute les couleurs de l'arc-en-ciel à la manière d'un prisme. Je lui trouve une petite boîte à bijou, et le pose sur un bout de coton. Je n'en crois pas mes yeux...Suis-je mûre pour l'hopital psychiatrique ?
Toute à mes pensée, le grain de folie soupire d'aise, il se plaît dans son couffin sur mesure.
— Disons que j'accepte de croire à ce que vous dites, que faisons-nous maintenant ? Je ne pense pas que cela soit bon pour vous de rester en dehors de votre cocon naturel.
— Peut-être bien, je me sens un peu patraque... Il faudrait me ramener à ma propriétaire et la convaincre de me reprendre.
— Ok mais de un, qui est votre propriétaire et de deux, pourquoi vous a-t-elle fait sortir ?
— Ma propriétaire est Christelle, vous l'avez emmenée dans votre voiture. Et pour répondre à votre deuxième question, disons que ce n'est pas conscient. Rare sont les personnes qui connaissent notre existence. Celle qui m'accueillait a connu des bouleversements dans sa vie et n'arrive pas à s'en sortir. Elle a cessé de s'écouter, de s'aimer...Il n'y avait plus de place pour moi dans sa vie et j'en suis sorti.
— C'est bien triste tout ça... Peut-elle continuer de vivre sans vous ?
— Oui, mais sans grain de folie les gens deviennent mornes, dépressifs ou agressifs. Ils sont coupés de leur enfant intérieur en fait, errant sans savoir ce qu'ils veulent vraiment car nous ne sommes plus là. On est le lien entre la personne et son enfant intérieur.
— Cela signifie que d'autres ont été dans votre situation ?
— Oui. Et c'est de pire en pire. Les gens sont stressés, anxieux... Ils oublient de lâcher prise, de rigoler, de penser à eux, de s'aimer tout simplement car cela commence ainsi, en s'aimant.
— Et comment font les autres ? Il y a des gens pour les aider ?
— Oui heureusement. Certaines personnes développent le don de nous voir dans le cerveau des personnes autour d'eux. Ils peuvent même nous invoquer et nous refaire apparaître dans le cerveau de la personne si elle en fait la demande.
— Et vous comptez que je fasse de même ?
— Vous m'avez trouvé ! Et puis vous connaissez la personne en question.
— Parlons-en de la personne en question. Des Christelle j'en transporte souvent étant chauffeur de taxi...Vous n'avez pas une description ?
— Brune aux yeux bruns. De jolie yeux pleins de douceur avec un beau sourire.
— On ne peut pas dire que ça m'aide beaucoup. Savez-vous depuis combien de temps vous étiez dans ma voiture ?
— Oh... je crois que...laissez-moi réfléchir...oui je dirais trois jours.
— Bon je vais essayer de me souvenir qui est la personne en question et voir dans mon carnets de réservation. Si je la retrouve, j'essaerai de la joindre. Je ne pense pas révéler mon vrai but car elle ne voudra pas me voir sinon. Faut dire que la situation est des plus inhabituelles.


Je fonce dans mon bureau où je laisse mon carnet quand je ne suis pas en train de travailler. Je le consulte et trouve une certaine Christelle que j'ai dû ramener chez elle il y a de cela exactement trois jours. Que lui dire qui la convaincra de nous rencontrer ? Ce n'est pas une personne que je transporte habituellement....Bon je n'ai qu'à me rendre chez elle directement, j'improviserai une fois là-bas. Si j'en crois ce que m'a dit cette chose, elle ne doit pas se sentir bien... Il est vrai que le jour où je l'ai transportée, j'ai senti une certaine mélancolie, une blessure bien dissimulée sous ses airs tranquilles et sympathiques.
Je prends mes affaires, mes clés ainsi que mon nouvel ami, et descend dans le garage. J'explique à ce petit grain de folie mon intention de me rendre chez elle. Il est enthousiaste, "cette solution demande justement un grain de folie" me dit-il. Il n'a pas tort... Je conduis tranquillement jusque chez Christelle tout en me triturant les méninges sur une technique d'approche. Quand bien même je saurais la convaincre que ce truc est son grain de folie, il faut encore le renvoyer dans son cerveau, et faire en sorte qu'elle le conserve. Oh lala, je sens que c'est compliqué. J'arrive enfin sur son parking. Je suis très nerveuse. J'essaie de me calmer, d'éxécuter des respirations sensées me détendre... Rien à faire, j'hyperventile et c'est donc pire...Bon quand faut y aller, faut y aller, autant elle ne sera pas chez elle !
Je sonne, elle m'ouvre. Elle est surprise de me voir. Tu m'étonnes, on ne s'est vu qu'une fois ! Je lui demande si je peux entrer, que j'ai une chose à lui dire. Elle me regarde étrangement mais m'invite poliment en me proposant un café. J'accepte mettant à profit le temps pour trouver une amorce à mon problème. Amorce que je n'ai pas été fichue de trouver durant le trajet en voiture alors maintenant sous la pression... Cela me rappel qu'ne personne que j'estime, m'a dit il y a quelques temps de faire ce que je savais faire et non ce que je ne sais pas faire. Sans le contexte cela semble couler de source, mais croyez-moi ce n'était pas le cas. Bref, en cet instant fatidique, je décide donc de faire ce que je sais faire le mieux : mettre les pieds dans le plat (c'est ma spécialité!) :
— J'ai trouvé un objet t'appartenant dans ma voiture et je tenais à te le ramener.
— C'est gentil de ta part mais il ne me semble pas avoir perdu quoi que ce soit...
— Regarde-le, peut être ça te dira quelque chose.
Je sors donc ma petite boite et l'ouvre devant ses yeux. Elle semble stupéfaite puis me regarde d'un air soupçonneux :
— C'est une blague ? Il n'y a rien dans ta boîte.
— Comment ? tu ne vois pas le grain de folie ?
— Le quoi ??? 
— Ce n'est pas possible, elle ne te voit pas
— Je te l'avais bien dit, me répond le grain de folie, que rare sont les personnes capables de nous voir.
— A qui parles-tu ? Me demande Christelle
— Et en plus elle ne t'entend pas... Écoute...
— Non toi écoutes. Tu me fais peur là mais comme j'ai bien accroché avec toi, je te laisse une chance de sortir de ma maison et d'oublier mon adresse sinon j'appelle la police.
— La police ? 
— Dehors espèce de folle !
— Folle ? Elle est bien bonne. Laisse-moi cinq minutes, j'ai une idée pour te convaincre que ce que je te dis est vrai.
Elle soupire. Cette femme est gentille de nature. Je sais que j'ai ma chance.
— D'accord, mais si tu fais quoi que ce soit de suspect, je te botte les fesses et j'appelle la police.
— C'est bon. 
Je regarde le grain dans ma boîte et lui demande de me dire quelque chose qu'il est le seul à connaître sur Christelle. Il réfléchit, un ange passe entre Christelle et moi. Puis il me répond :
— Dis-lui que tous les soirs, elle sort une peluche de son placard qu'elle enferme à clé la journée et dort avec dans ses bras pour se réconforter.
— C'est intime comme révélation.
— Ainsi, elle ne pourra que te croire.
— Il ne reste plus que deux minutes, me dit-elle sur un ton impatient.
— Il m'a dit que tu avais une peluche dans ton placard, avec laquelle tu dors la nuit pour te réconforter.
Ses yeux s'emplirent de larmes. Elle n'ose plus me regarder, elle sait que je dis la vérité...
— Que me veux-tu ? M'humilier ?
— Non, te rendre ce qui t'appartient et t'aider par la même occasion.
— Mais je n'ai rien perdu...
— Si. Cette chose que tu ne peux voir dans cette boîte est ce que l'on appelle un grain de folie. Chacun de nous en porte un dans son cerveau. Il apporte une touche enfantine à notre perception de la vie. Une manière de pouvoir rigoler, de lacher prise. Mais il arrive qu'à force de tristesse, de mauvaises décisions, on le perde. Le perdre signifie que tu ne pourras plus jamais rire, trouver de la joie, garder une âme d'enfant. J'aimerai te le rendre et t'aider à le conserver. Il est triste sans toi tu sais....
— Admettons que je crois ce que tu dis. Tu vas me le rendre comment ?
"Ah oui, la question à un million d'euros...Comment ? me dis-je mentalement, je vais faire pour le lui rendre ?". En même temps, s'il était passé par les voies dites "naturelles", elle l'aurait remarqué ? Rien que d'y penser...Berk. Tiens, j'ai une idée je vais essayer un truc que j'ai lu récemment dans un livre.
— Ouvres ta main, lui commandai-je, et fermes les yeux (donner des ordres fait croire que l'on sait alors qu'en dedans ce n'est pas le cas). Respire bien et répète après moi trois fois chaque phrase : "Je choisis d'être heureuse", "je choisis d'accueillir mon grain de folie et de le conserver".
Elle éxecute ce que je lui dis. Sa main s'illumine un court instant d'une lumière blanche qui réapparaît dans sa tête de manière tout aussi éphémère. Et elle sourit...
— Merci, me dit-elle très émue, en effet j'avais perdu quelque chose... 
— Le travail n'est pas fini tu sais. Pour le garder, il faudra que tu sorte de cet état.
— Laisse-moi le temps de digérer tout ça avant.
— Je comprends. Je te donnerai juste un conseil, ou plutôt une marche à suivre : répète ces phrases positives au moins une fois par jour, avant de dormir de préférence, toujours trois fois, bien concentrer, et sans aucun doute sur leur véracité. Ainsi, le grain de folie devrait pouvoir rester au chaud.
— Je vais le faire. Encore merci
— Au revoir.
Je rentre chez moi, le coeur un peu lourd. La balle est dans son camp à présent.


Quelques jours plus tard, le téléphone sonne. C'est Christelle. Elle réserve une place pour un prochain trajet. Elle semble hésiter...
— Tu sais j'ai réfléchi. J'ai décidé qu'il fallait que tout cela cesse. J'ai pris les choses en main. Je sais que cela me prendra du temps. Et surtout, je te remercie. On pourrait se voir ce week end, on mange ensemble et on se regarde un film !
— Ok, ça marche ! Samedi ?
— Samedi oui. A bientôt !
— A bientôt !
Le téléphone raccroché, je souris. C'était vraiment une folle aventure ! Des fois je me demande si je n'ai pas rêvé. Enfin, rêve ou pas, les choses de la vie doivent être faites et je dois sortir faire des courses sur le marché. Je prends donc ma voiture et une demi heure après, j'arrive sur le marché. Au moment où j'allais pour me diriger à un stand de fruits, j'entends une toute petite voix : "Eh oh, regarde où tu marches ! T'as failli me piétiner ! ". Je me retourne, personne... Je regarde à mes pieds et je vois... un petit grain de folie !









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