CHAPITRE 2 : un procès 4/4

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 Le reste du trajet fut tranquille. Les avenues s'étendaient, ornementées et paresseuses, respirant une lente oisiveté. Les boutiques accueillaient les promeneurs dépensiers, et l'on allait d'un pas délié, dans une mélodie de froissements et de talons. Pourtant, le ciel s'était encore assombri, et une pluie lourde ne tarderait plus à tomber. Léandre se sentait pressé par ce large changement de lumière, comme si la tempête venait pour lui.
 Lorsqu'il déboucha sur la place de l'Oiseau noir, où s'imposait le palais de justice, les premières gouttes vinrent s'écraser sur les ailes couvertes de feuille d'or de l'aigle bicéphale. Ses deux gueules ouvertes semblaient rugir avec fureur et tenir tête au ciel.
 Léandre se mit à courir sur les pavés blancs et glissants. Cette marche lui avait-elle permis de réfléchir ? Non, mais il avait pu faire taire ces voix qui, en lui, n'étaient pas toujours siennes. Il errait maintenant dans une reposante solitude de l'âme, où la quiétude n'était pas étrangère à un sentiment d'identité lointaine, oscillant avec la disparition. La rêverie douce de n'être plus qu'une conscience de l'instant qui disparaît et se déplace de seconde en seconde.
 Il gravit les larges marches du palais de justice pour se mettre à l'abri de la pluie, qui s'abattait maintenant avec fracas, entre les colonnes doriques soutenant son tympan. Plusieurs messieurs et quelques dames avaient fait de même et s'employaient à égoutter leurs chapeaux et parapluies. "Comme c'est tombé vite ! Il faisait encore si doux il y a vingt minutes !" "C'est ça, vous savez, avec le vent d'ouest, la tempête vient de la mer. On le voit bien avec les mouettes, quand elles remontent comme ça !" "Ah ça, vous les aimez, ces mouettes !"
 Léandre se fraya un chemin à travers les habits mouillés et les cancans inutiles. Il passa les deux immenses portes de bois renforcées de fer et s'arrêta dans le hall, sous le lustre principal dont l'envergure subjuguait nécessairement le visiteur. Léandre se souvenait de la première impression que ce bâtiment avait ancrée en lui, des années auparavant. Un étrange sentiment de sécurité, de solidité, de puissance et de clarté qui l'avait rassuré quant à la justice de ce monde et la légitimité des hommes à se juger entre eux. C'était ainsi : l'espace, les objets, la structure même de ce lieu lui parlaient mieux, le convainquait plus que tous les discours et tous les codes de lois.
 Le hall du tribunal était grand, dégagé, symétrique. De chaque côté, des guichets et des bureaux étroits accueillaient et orientaient le mouvement de ce petit univers fait de prévenus, d'avocats, de juges, d'huissiers, de jurés et de journalistes. Les pas pressés et importants des maestro du barreau claquaient avec droiture sur damier carrelé noir et blanc. Tout occupé qu'il était dans l'admiration des caissons sculptés du plafond, Léandre se fit bousculer par l'un de ces grands représentants de la justice qui ne se prenait pas pour un homme commun, tenu de s'excuser pour sa maladresse. Le duc ne s'en formalisa pas. Après tout, il ne ressemblait pas à ce qu'il était aux yeux de l’État. Ses cheveux et vêtements avaient été trempés par l'averse, son visage était rosi par sa course, il avait le col froissé et la veste de travers. Il fut pourtant reconnu :
 « Votre Altesse ! »
 La voix était agréable et familière. Un homme, ou devrait-on dire un jeune garçon, encore adolescent de visage et de corps, le héla avec un sympathique sourire naïf. Trop naïf pour un tribunal, songea Léandre. Il s'approcha cependant de ce drôle d'enfant et de sa casquette molle, portée de côté.
 « La Gazette vous intéresse ? lança-t-il en brandissant un exemplaire du canard des tribunaux. »
 Derrière lui, bien rangés et soigneusement pliés, s'étalaient les exemplaires de ce papier très spécifique, où chaque affaire se voyait analysée et décortiquée, avec plus ou moins de l'intérêt qu'elle méritait.
 « Y parle-t-on de mon frère ?
 - Vous savez, avec lui, c'est comme un feuilleton ! Les gens finissent par aimer ça, ils achètent. Mais, ce n'est pas le principal. Voyez, il y a aussi une affaire de meurtre. Les gens, ils aiment ça, les meurtres. Votre frère passe après. »
 Léandre accepta le journal tendu en échange de quelques pièces de bronze. L'affaire qui opposait Andrea à la jeune étudiante figurait en troisième page et faisait l'objet d'un article bâclé s'étalant sur deux colonnes. Il n'y avait plus aucune surprise ni spontanéité à écrire sur le prince déchu. Les mêmes phrases toutes faites apparaissaient bien sagement dans l'ordre convenu.
 « Vous venez pour l'audience ?
 - Je viens rarement pour mon plaisir personnel.
 - Mais alors vous avez un quart d'heure de retard !
 - De retard ? »
 Léandre consulta sa montre qui lui donnait bien généreusement une demi-heure d'avance. A moins que.
 Évidemment ; Andrea lui avait indiqué un horaire fallacieux.
 « C'est le juge Abrott, n'est-ce pas ?
 - Oui, je crois bien que c'est lui. C'n'est pas une bonne idée de vous y rendre si tard. Il a horreur qu'on...
 - Oui, je sais. Merci, Victor. »
 Le garçon s'inclina prestement tandis que Léandre s'éloignait déjà pour vérifier que la salle d'audience précisée par son aîné était la bonne. Ce ne fut pas le cas, et le doux sentiment d'existence flottante et évasive au temps s'écharpa en un instant, déchiré par le poids de la fourberie fraternelle. Andrea s'était une nouvelle fois joué de lui, et le voilà, les joues rougies de honte, à courir dans les escaliers et remonter le couloir du premier étage du palais de justice. Le corridor était, heureusement, percé de fenêtres et meublé de bancs où patienter jusqu'à ce que les salles d'audience s'ouvrent et se referment sur l'intimité des crimes et délits qui s'y débattaient.
La Gazette des Tribunaux toujours en main, Léandre s'installa sur une de ces assises rudes et droites, et entama la lecture des colonnes en première page. Un meurtre, donc, passionnel à ce que voulait faire croire le canard. La beauté de la victime faisait l'objet d'un bon quart de l'article, deux autres se chargeaient de décrire en détail et par le menu la barbarie de son assassinat. Les faits étaient retracés à la manière d'un roman de gare : gradation stylistique pour les coups de couteaux répétés qu'avait subi la malheureuse, lyrisme des aveux et des sentiments coupables de l'amant trahi, véritable fou romantique et torturé. Pas un mot, en somme, sur la réalité de cette tragédie. Malgré la photo qui agrémentait le texte, présentant le couple souriant, c'était comme si ces deux personnes n'avaient jamais existé véritablement et qu'elle n'était pas morte pour de vrai. C'était là une histoire terrible, faussement belle, écrite pour donner le frisson.
 Le duc reposa le papier après l'avoir plié avec une application particulière, due en partie à l'ennui. Le couloir était désert, à l'exception du passage rapide de quelques fonctionnaires de la justice. En dehors de cela, seule la pluie drue qui battait le carreau lui tenait compagnie.
 Il lui fallut patienter encore dix minutes avant que la porte de la salle 104 ne s'ouvre et que s'en échappe une assemblée bruyante qui laissait enfin s'exprimer son excitation. Léandre n'essaya pas d'en saisir quoi que ce soit. Le brouhaha envahit le couloir l'espace d'un instant, frappant contre les murs de pierre et les carreaux de verre, s'étouffant contre les boiseries. Cependant, une figure atypique se détacha de cette horde journalistique et bourgeoise qui appréciait le spectacle judiciaire. Un homme d'une trentaine d'années, très propre sur lui, pourvu d'une fine moustache comme il était à la mode de les arborer chez les officiers de l'armée impériale. Par ailleurs, sa stature d'équerre et son pas réglé par l'obsession d'un ordre parfait ne trompaient pas plus longtemps quant à son activité professionnelle. Les traits du visage, autrement, lui aurait bien rappelé quelque chose, mais ce fut de le voir marcher ainsi qui permit à Léandre de fixer un nom sur ce corps d'homme. Eleuthère d'Eloy. Que pouvait bien faire le frère de mademoiselle Lénore au procès d'Andrea ? À sa connaissance, les deux hommes n'entretenaient aucun lien d'affection et ne s'entendaient sur aucun sujet. Pourtant, il était là, le regard clair et le front dégagé par le sentiment du devoir accompli.
 Quand les spectateurs et autres intervenants secondaires furent sortis, ce fut au tour de la plaignante de quitter les lieux. Une colère folle agitait ses yeux rougis et la honte tordait ses lèvres alors qu'elle tremblait sur ses jambes, accrochée à son père comme à un radeau. Léandre se leva lorsqu'ils passèrent à sa hauteur, ne sachant comment répondre au regard contrit et apitoyé du vieil homme. Cela voulait-il dire que son frère était acquitté des charges retenues contre lui ?
 Finirent par paraître Andrea et son avocat, maître Dumain. Un sourire doucereux s'attacha aux lèvres de l'aîné des Terman alors qu'il appréciait les effets de ses indications mensongères sur le visage de son frère.
 « Ma présence aurait-elle changé quelque chose au procès ?
 - Absolument rien, c'est pour cela que j'ai jugé préférable de m'en passer. »
 L'avocat émit un rire d'une détestable hypocrisie. Puis il comprit, sous le regard des deux aristocrates, qu'il serait de trop dans les instants qui suivraient. S'excusant, il s'éclipsa bien volontiers, sa sacoche noire tendue devant lui pour se frayer un chemin dans les escaliers.
 « J'ai aperçu Eleuthère d'Eloy alors qu'il quittait la salle d'audience, je me figure encore mal par quel biais il s'est retrouvé lié à cette affaire.
 - Je vais te laisser chercher encore un peu, il faut que tu t'affûtes l'esprit si tu veux un jour être un souverain tout au plus acceptable.
 - Quelques conseils seraient sans doute les bienvenus. Éclaire-moi, et peut-être ta boiterie te donnera un air de sagesse et plus seulement celui d'un ivrogne. »
 Andrea s'arrêta un instant, surpris comme amusé de retrouver le répondant de son cadet. Léandre fit semblant de ne pas y prêter attention, mais un sourire s'était invité sur son visage, éclipsant les aléas moroses de la journée. Cependant, alors qu'ils montaient tous deux dans la voiture avancée par Virgilien, sa main lissant sa veste vint à rencontrer la rigidité de la petite carte de visite qui y sommeillait toujours. Il laissa ses doigts en retracer les contours au travers du tissu pendant qu'il écoutait son frère détailler le procès dont il venait d'être blanchi.
 « C'était d'une décevante facilité en vérité, pour nous en tout cas. Les affaires des femmes, tu sais comment ça se joue ? Non, bien sûr, tu n'y connais rien. La tienne est un très mauvais exemple d'ailleurs. Voilà ce qui s'est passé : cette espèce de chèvre a misé sur la mauvaise pouliche. Il est certain que mes propos se sont englués dans un orgueil déplacé qu'elle porte haut, au niveau de la glotte. C'était bien mon intention, mais voilà qu'elle fut la sienne. M'accuser seule ne suffisait pas, il lui fallait encore une belle voix innocente et témoin pour appuyer son crime en jurant sur la Bible. Une amitié féminine sincère et loyale entre deux étudiantes, protégeant l'une et l'autre leur réputation avec les larmes aux yeux, avait de quoi émouvoir un jury. Deux menteuses valent mieux qu'une, pas vrai ? C'est là qu'une troisième, bien plus ingénieuse, intervint.
 - Lénore d'Eloy, devina Léandre.
 - Tu vois, tu n'es pas si niais. Il lui a suffi de convier chez elle la frêle ombre qui devait appuyer les accusations calomnieuses, et de lui faire un beau discours sur les bienfaits et mérites de l'honnêteté et de l'élégance. Une jolie jeune femme, non mariée, avec une belle dot mais sans nom, avait mieux à faire que de traîner des ivrognes au tribunal. Elle a promis un mariage avantageux - autant que puisse l'être le remariage d'un veuf qui a déjà deux fils - si elle acceptait de revenir sur sa déposition et d'avouer qu'elle avait menti par une amitié naïve. Je suppose que son frère n'a servi que de témoin à la bonne volonté de ce brave agneau. Et tu l'as vue, la bécasse ? Figure-toi qu'elle n'a pas su se retenir de geindre de la traîtrise et nous a gratifiés d'une scène de harpie en pleine audience. Dommage que tu aies raté cela. Ahah ! Petits esprits mesquins que les esprits bourgeois. »
 Léandre n'écoutait plus qu'à peine mais il comprit la pièce qui s'était jouée.
 « J'aurais pu intenter un procès pour diffamation, mais c'est venu tout seul. La garce et ses vieux parents me doivent de l'argent. C'est un beau jour de justice, tu ne crois pas !
 - Est-ce que tu ne connaîtrais pas un établissement qui s'appelle le Trinity Lou ? »
 Andrea ne répondit pas, mais s'écarta pour le fixer en coin.
 « Par hasard. »
 L'aîné fit la moue et haussa les sourcils.
 « C'est un bordel, mais je ne vois pas le rapport. »
 Léandre sortit la carte de visite de sa poche et la montra à son frère.
 « Un homme m'a donné ça. Enfin, ils étaient deux. Je ne suis pas certain de ce qu'ils voulaient me faire comprendre. Tu connais celui qui gère cette maison close ?
 - C'est rarement le gérant qu'on visite lorsqu'on se rend au bordel. Ce que je sais c'est que c'est mixte, et assez côté. Pas mal de grosses fortunes magistrates et parlementaires y vont comme à confesse. »
 Andrea lui rendit la carte. L'amusement succéda à la suspicion dans son regard.
 « Tu comptes t'y rendre ?
 - Quoi ? Bien sûr que non ! Je voulais savoir si tu...
 - Non, non, ce n'est pas mon genre, mais je peux aller y enquêter pour toi, si tu avances les frais et si c'est ce que tu désires.
 - Je ne crois pas que ça sera utile. »
 Il lui suffisait sans doute de déchirer cette carte pour en finir avec le souvenir de ces deux hommes. Mais il ne le fit pas et enfonça de nouveau le carton au fond de sa poche, sous le regard attentif d'Andrea.
 Lorsque la voiture s'arrêta devant le numéro 67, Léandre fut le premier à descendre et à s'élancer dans l'allée jusqu'à la porte qui ne tarda pas à s'ouvrir. Un soulagement certain rendait son corps plus léger. Le jour de procès était passé, pour lui comme pour son frère, et rien, plus une angoisse, ne le retenait ici. Un sentiment de joie entière le poussait vers Drev, sa ville, sa maison ; Enora. Une vie intime, une vie sans crainte, une vie de soirs paisibles et de travail régulier, loin de l’œil vitreux de l'oncle Césaire et du chantage de petits roitelets de bordel, l'aspirait avec ivresse.
 Andrea suivait à son rythme, comme déçu que le divertissement pour lui s'arrête ici. Il ne tarda pas à rejoindre son cadet dans le salon bleu, où l'horloge se taisait toujours. La querelle de la veille s'était effacée avec plus ou moins de vérité de leur esprit. Une trêve était offerte. Léandre le sentait, mais il décida de ne rien en faire lui-même. Il attendit que son frère s'installe dans le canapé face au fauteuil, dans l'exacte même disposition que le soir précédent. Mais cette fois Léandre n'était ni pris en faute ni écrasé. Bien au contraire.
 « Et avec Césaire ? »
 Léandre haussa les épaules.
 « Il ne changera plus. Toujours les mêmes sermons. Et toujours la même détestable cuisinière. »
 Andrea siffla en détournant un sourire.
 « Et toi, tu lui as dit quoi ?
 - Que je faisais grand cas de ses conseils. »
 Ils se regardèrent, complices en cet instant comme ils le furent enfants. Un silence entre eux s'étirait comme un vieux chat, tandis que la domestique - Marine, définitivement, ça lui était revenu - apportait un thé et un café. Ils burent en se brûlant un peu. Puis Andrea décida, en reposant sa tasse :
 « Demain, nous rentrons à Drev. Je t'accompagne. »

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