CHAPITRE 2 : un procès 4/4

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 Le reste du trajet fut tranquille. Les avenues s'étendaient, ornementées et paresseuses, respirant une lente oisiveté. Les boutiques accueillaient les promeneurs dépensiers, et l'on allait d'un pas délié, dans une mélodie de froissements et de talons. Pourtant, le ciel s'était encore assombri, et une pluie lourde ne tarderait plus à tomber. Léandre se sentait pressé par ce large changement de lumière, comme si la tempête venait pour lui.
 Lorsqu'il déboucha sur la place de l'Oiseau noir, où s'imposait le palais de justice, les premières gouttes vinrent s'écraser sur les ailes couvertes de feuille d'or de l'aigle bicéphale. Ses deux gueules ouvertes semblaient rugir avec fureur et tenir tête au ciel.
 Léandre se mit à courir sur les pavés blancs et glissants. Cette marche lui avait-elle permis de réfléchir ? Non, mais il avait pu faire taire ces voix qui, en lui, n'étaient pas toujours siennes. Il errait maintenant dans une reposante solitude de l'âme, où la quiétude n'était pas étrangère à un sentiment d'identité lointaine, oscillant avec la disparition. La rêverie douce de n'être plus qu'une conscience de l'instant qui disparaît et se déplace de seconde en seconde.
 Il gravit les larges marches du palais de justice pour se mettre à l'abri de la pluie, qui s'abattait maintenant avec fracas, entre les colonnes doriques soutenant son tympan. Plusieurs messieurs et quelques dames avaient fait de même et s'employaient à égoutter leurs chapeaux et parapluies. "Comme c'est tombé vite ! Il faisait encore si doux il y a vingt minutes !" "C'est ça, vous savez, avec le vent d'ouest, la tempête vient de la mer. On le voit bien avec les mouettes, quand elles remontent comme ça !" "Ah ça, vous les aimez, ces mouettes !"
 Léandre se fraya un chemin à travers les habits mouillés et les cancans inutiles. Il passa les deux immenses portes de bois renforcées de fer et s'arrêta dans le hall, sous le lustre principal dont l'envergure subjuguait nécessairement le visiteur. Léandre se souvenait de la première impression que ce bâtiment avait ancrée en lui, des années auparavant. Un étrange sentiment de sécurité, de solidité, de puissance et de clarté qui l'avait rassuré quant à la justice de ce monde et la légitimité des hommes à se juger entre eux. C'était ainsi : l'espace, les objets, la structure même de ce lieu lui parlaient mieux, le convainquait plus que tous les discours et tous les codes de lois.
 Le hall du tribunal était grand, dégagé, symétrique. De chaque côté, des guichets et des bureaux étroits accueillaient et orientaient le mouvement de ce petit univers fait de prévenus, d'avocats, de juges, d'huissiers, de jurés et de journalistes. Les pas pressés et importants des maestro du barreau claquaient avec droiture sur damier carrelé noir et blanc. Tout occupé qu'il était dans l'admiration des caissons sculptés du plafond, Léandre se fit bousculer par l'un de ces grands représentants de la justice qui ne se prenait pas pour un homme commun, tenu de s'excuser pour sa maladresse. Le duc ne s'en formalisa pas. Après tout, il ne ressemblait pas à ce qu'il était aux yeux de l’État. Ses cheveux et vêtements avaient été trempés par l'averse, son visage était rosi par sa course, il avait le col froissé et la veste de travers. Il fut pourtant reconnu :
 « Votre Altesse ! »
 La voix était agréable et familière. Un homme, ou devrait-on dire un jeune garçon, encore adolescent de visage et de corps, le héla avec un sympathique sourire naïf. Trop naïf pour un tribunal, songea Léandre. Il s'approcha cependant de ce drôle d'enfant et de sa casquette molle, portée de côté.
 « La Gazette vous intéresse ? lança-t-il en brandissant un exemplaire du canard des tribunaux. »
 Derrière lui, bien rangés et soigneusement pliés, s'étalaient les exemplaires de ce papier très spécifique, où chaque affaire se voyait analysée et décortiquée, avec plus ou moins de l'intérêt qu'elle méritait.
 « Y parle-t-on de mon frère ?
 - Vous savez, avec lui, c'est comme un feuilleton ! Les gens finissent par aimer ça, ils achètent. Mais, ce n'est pas le principal. Voyez, il y a aussi une affaire de meurtre. Les gens, ils aiment ça, les meurtres. Votre frère passe après. »
 Léandre accepta le journal tendu en échange de quelques pièces de bronze. L'affaire qui opposait Andrea à la jeune étudiante figurait en troisième page et faisait l'objet d'un article bâclé s'étalant sur deux colonnes. Il n'y avait plus aucune surprise ni spontanéité à écrire sur le prince déchu. Les mêmes phrases toutes faites apparaissaient bien sagement dans l'ordre convenu.
 « Vous venez pour l'audience ?
 - Je viens rarement pour mon plaisir personnel.
 - Mais alors vous avez un quart d'heure de retard !
 - De retard ? »
 Léandre consulta sa montre qui lui donnait bien généreusement une demi-heure d'avance. A moins que.
 Évidemment ; Andrea lui avait indiqué un horaire fallacieux.
 « C'est le juge Abrott, n'est-ce pas ?
 - Oui, je crois bien que c'est lui. C'n'est pas une bonne idée de vous y rendre si tard. Il a horreur qu'on...
 - Oui, je sais. Merci, Victor. »
 Le garçon s'inclina prestement tandis que Léandre s'éloignait déjà pour vérifier que la salle d'audience précisée par son aîné était la bonne. Ce ne fut pas le cas, et le doux sentiment d'existence flottante et évasive au temps s'écharpa en un instant, déchiré par le poids de la fourberie fraternelle. Andrea s'était une nouvelle fois joué de lui, et le voilà, les joues rougies de honte, à courir dans les escaliers et remonter le couloir du premier étage du palais de justice. Le corridor était, heureusement, percé de fenêtres et meublé de bancs où patienter jusqu'à ce que les salles d'audience s'ouvrent et se referment sur l'intimité des crimes et délits qui s'y débattaient.
La Gazette des Tribunaux toujours en main, Léandre s'installa sur une de ces assises rudes et droites, et entama la lecture des colonnes en première page. Un meurtre, donc, passionnel à ce que voulait faire croire le canard. La beauté de la victime faisait l'objet d'un bon quart de l'article, deux autres se chargeaient de décrire en détail et par le menu la barbarie de son assassinat. Les faits étaient retracés à la manière d'un roman de gare : gradation stylistique pour les coups de couteaux répétés qu'avait subi la malheureuse, lyrisme des aveux et des sentiments coupables de l'amant trahi, véritable fou romantique et torturé. Pas un mot, en somme, sur la réalité de cette tragédie. Malgré la photo qui agrémentait le texte, présentant le couple souriant, c'était comme si ces deux personnes n'avaient jamais existé véritablement et qu'elle n'était pas morte pour de vrai. C'était là une histoire terrible, faussement belle, écrite pour donner le frisson.
 Le duc reposa le papier après l'avoir plié avec une application particulière, due en partie à l'ennui. Le couloir était désert, à l'exception du passage rapide de quelques fonctionnaires de la justice. En dehors de cela, seule la pluie drue qui battait le carreau lui tenait compagnie.
 Il lui fallut patienter encore dix minutes avant que la porte de la salle 104 ne s'ouvre et que s'en échappe une assemblée bruyante qui laissait enfin s'exprimer son excitation. Léandre n'essaya pas d'en saisir quoi que ce soit. Le brouhaha envahit le couloir l'espace d'un instant, frappant contre les murs de pierre et les carreaux de verre, s'étouffant contre les boiseries. Cependant, une figure atypique se détacha de cette horde journalistique et bourgeoise qui appréciait le spectacle judiciaire. Un homme d'une trentaine d'années, très propre sur lui, pourvu d'une fine moustache comme il était à la mode de les arborer chez les officiers de l'armée impériale. Par ailleurs, sa stature d'équerre et son pas réglé par l'obsession d'un ordre parfait ne trompaient pas plus longtemps quant à son activité professionnelle. Les traits du visage, autrement, lui aurait bien rappelé quelque chose, mais ce fut de le voir marcher ainsi qui permit à Léandre de fixer un nom sur ce corps d'homme. Eleuthère d'Eloy. Que pouvait bien faire le frère de mademoiselle Lénore au procès d'Andrea ? À sa connaissance, les deux hommes n'entretenaient aucun lien d'affection et ne s'entendaient sur aucun sujet. Pourtant, il était là, le regard clair et le front dégagé par le sentiment du devoir accompli.
 Quand les spectateurs et autres intervenants secondaires furent sortis, ce fut au tour de la plaignante de quitter les lieux. Une colère folle agitait ses yeux rougis et la honte tordait ses lèvres alors qu'elle tremblait sur ses jambes, accrochée à son père comme à un radeau. Léandre se leva lorsqu'ils passèrent à sa hauteur, ne sachant comment répondre au regard contrit et apitoyé du vieil homme. Cela voulait-il dire que son frère était acquitté des charges retenues contre lui ?
 Finirent par paraître Andrea et son avocat, maître Dumain. Un sourire doucereux s'attacha aux lèvres de l'aîné des Terman alors qu'il appréciait les effets de ses indications mensongères sur le visage de son frère.
 « Ma présence aurait-elle changé quelque chose au procès ?
 - Absolument rien, c'est pour cela que j'ai jugé préférable de m'en passer. »
 L'avocat émit un rire d'une détestable hypocrisie. Puis il comprit, sous le regard des deux aristocrates, qu'il serait de trop dans les instants qui suivraient. S'excusant, il s'éclipsa bien volontiers, sa sacoche noire tendue devant lui pour se frayer un chemin dans les escaliers.
 « J'ai aperçu Eleuthère d'Eloy alors qu'il quittait la salle d'audience, je me figure encore mal par quel biais il s'est retrouvé lié à cette affaire.
 - Je vais te laisser chercher encore un peu, il faut que tu t'affûtes l'esprit si tu veux un jour être un souverain tout au plus acceptable.
 - Quelques conseils seraient sans doute les bienvenus. Éclaire-moi, et peut-être ta boiterie te donnera un air de sagesse et plus seulement celui d'un ivrogne. »
 Andrea s'arrêta un instant, surpris comme amusé de retrouver le répondant de son cadet. Léandre fit semblant de ne pas y prêter attention, mais un sourire s'était invité sur son visage, éclipsant les aléas moroses de la journée. Cependant, alors qu'ils montaient tous deux dans la voiture avancée par Virgilien, sa main lissant sa veste vint à rencontrer la rigidité de la petite carte de visite qui y sommeillait toujours. Il laissa ses doigts en retracer les contours au travers du tissu pendant qu'il écoutait son frère détailler le procès dont il venait d'être blanchi.
 « C'était d'une décevante facilité en vérité, pour nous en tout cas. Les affaires des femmes, tu sais comment ça se joue ? Non, bien sûr, tu n'y connais rien. La tienne est un très mauvais exemple d'ailleurs. Voilà ce qui s'est passé : cette espèce de chèvre a misé sur la mauvaise pouliche. Il est certain que mes propos se sont englués dans un orgueil déplacé qu'elle porte haut, au niveau de la glotte. C'était bien mon intention, mais voilà qu'elle fut la sienne. M'accuser seule ne suffisait pas, il lui fallait encore une belle voix innocente et témoin pour appuyer son crime en jurant sur la Bible. Une amitié féminine sincère et loyale entre deux étudiantes, protégeant l'une et l'autre leur réputation avec les larmes aux yeux, avait de quoi émouvoir un jury. Deux menteuses valent mieux qu'une, pas vrai ? C'est là qu'une troisième, bien plus ingénieuse, intervint.
 - Lénore d'Eloy, devina Léandre.
 - Tu vois, tu n'es pas si niais. Il lui a suffi de convier chez elle la frêle ombre qui devait appuyer les accusations calomnieuses, et de lui faire un beau discours sur les bienfaits et mérites de l'honnêteté et de l'élégance. Une jolie jeune femme, non mariée, avec une belle dot mais sans nom, avait mieux à faire que de traîner des ivrognes au tribunal. Elle a promis un mariage avantageux - autant que puisse l'être le remariage d'un veuf qui a déjà deux fils - si elle acceptait de revenir sur sa déposition et d'avouer qu'elle avait menti par une amitié naïve. Je suppose que son frère n'a servi que de témoin à la bonne volonté de ce brave agneau. Et tu l'as vue, la bécasse ? Figure-toi qu'elle n'a pas su se retenir de geindre de la traîtrise et nous a gratifiés d'une scène de harpie en pleine audience. Dommage que tu aies raté cela. Ahah ! Petits esprits mesquins que les esprits bourgeois. »
 Léandre n'écoutait plus qu'à peine mais il comprit la pièce qui s'était jouée.
 « J'aurais pu intenter un procès pour diffamation, mais c'est venu tout seul. La garce et ses vieux parents me doivent de l'argent. C'est un beau jour de justice, tu ne crois pas !
 - Est-ce que tu ne connaîtrais pas un établissement qui s'appelle le Trinity Lou ? »
 Andrea ne répondit pas, mais s'écarta pour le fixer en coin.
 « Par hasard. »
 L'aîné fit la moue et haussa les sourcils.
 « C'est un bordel, mais je ne vois pas le rapport. »
 Léandre sortit la carte de visite de sa poche et la montra à son frère.
 « Un homme m'a donné ça. Enfin, ils étaient deux. Je ne suis pas certain de ce qu'ils voulaient me faire comprendre. Tu connais celui qui gère cette maison close ?
 - C'est rarement le gérant qu'on visite lorsqu'on se rend au bordel. Ce que je sais c'est que c'est mixte, et assez côté. Pas mal de grosses fortunes magistrates et parlementaires y vont comme à confesse. »
 Andrea lui rendit la carte. L'amusement succéda à la suspicion dans son regard.
 « Tu comptes t'y rendre ?
 - Quoi ? Bien sûr que non ! Je voulais savoir si tu...
 - Non, non, ce n'est pas mon genre, mais je peux aller y enquêter pour toi, si tu avances les frais et si c'est ce que tu désires.
 - Je ne crois pas que ça sera utile. »
 Il lui suffisait sans doute de déchirer cette carte pour en finir avec le souvenir de ces deux hommes. Mais il ne le fit pas et enfonça de nouveau le carton au fond de sa poche, sous le regard attentif d'Andrea.
 Lorsque la voiture s'arrêta devant le numéro 67, Léandre fut le premier à descendre et à s'élancer dans l'allée jusqu'à la porte qui ne tarda pas à s'ouvrir. Un soulagement certain rendait son corps plus léger. Le jour de procès était passé, pour lui comme pour son frère, et rien, plus une angoisse, ne le retenait ici. Un sentiment de joie entière le poussait vers Drev, sa ville, sa maison ; Enora. Une vie intime, une vie sans crainte, une vie de soirs paisibles et de travail régulier, loin de l’œil vitreux de l'oncle Césaire et du chantage de petits roitelets de bordel, l'aspirait avec ivresse.
 Andrea suivait à son rythme, comme déçu que le divertissement pour lui s'arrête ici. Il ne tarda pas à rejoindre son cadet dans le salon bleu, où l'horloge se taisait toujours. La querelle de la veille s'était effacée avec plus ou moins de vérité de leur esprit. Une trêve était offerte. Léandre le sentait, mais il décida de ne rien en faire lui-même. Il attendit que son frère s'installe dans le canapé face au fauteuil, dans l'exacte même disposition que le soir précédent. Mais cette fois Léandre n'était ni pris en faute ni écrasé. Bien au contraire.
 « Et avec Césaire ? »
 Léandre haussa les épaules.
 « Il ne changera plus. Toujours les mêmes sermons. Et toujours la même détestable cuisinière. »
 Andrea siffla en détournant un sourire.
 « Et toi, tu lui as dit quoi ?
 - Que je faisais grand cas de ses conseils. »
 Ils se regardèrent, complices en cet instant comme ils le furent enfants. Un silence entre eux s'étirait comme un vieux chat, tandis que la domestique - Marine, définitivement, ça lui était revenu - apportait un thé et un café. Ils burent en se brûlant un peu. Puis Andrea décida, en reposant sa tasse :
 « Demain, nous rentrons à Drev. Je t'accompagne. »

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C'est cela qui donne l'excitation


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J'en ai fini des équations
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Un jour alors que je lave ma voiture, je trouve une étrange petite bille. Je la prends dans la main pour la contempler et surprise, ce minuscule objet se met à parler : "Bonjour !". Sur le coup je lâche l'objet, tourne ma tête partout, et me recule pour observer le garage où je me trouve, à la recherche d'un éventuel intru. Rien, le garage est fermé, je suis seule à la maison, une maison qui plus est, se situe à la campagne, loin de tout voisinnage. Je regarde à nouveau la petite bille maintenant sur le sol, totalement ébahie. Ce truc m'a parlé ? Non, ce doit encore être dû à mon imagination débordante ! Je la ramasse et la contemple à la recherche d'une quelconque explication et là j'entends : "Vous savez, ce n'est pas très polie de m'avoir laissé tomber ainsi comme une vulgaire bille. J'apprécierai à l'avenir que vous contrôliez votre maladresse".

"heu... j...je...suis dé...désolée..." m'entends-je balbutier.
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— Ah, voilà que moi aussi j'oublie mes bonnes manières, je suis un grain de folie. D'habitude, je me trouve bien au chaud dans un cerveau mais il se trouve que j'en suis sorti...
— Un grain de folie ? C'est clair que je dois en tenir un bon compte tenu que je parle à une drôle de petite chose. Et en plus, vous êtes tombé de mon cerveau ?
— Non, pas du votre, mais j'ai bien froid à l'extérieur de mon cocon, peut être pourriez-vous me faire de la place chez votre grain de folie à vous ?
— Je m'excuse mais je refuse. Déjà qu'on me prend pour une dingue, si je rajoute un grain de folie à celui existant, cela risque de devenir une vrai pagaille. Montons chez moi, je vais vous fabriquer un petit cocon chaud et nous discuterons calmement de tout ça.
— Bonne idée, cependant veillez à ne pas trop me comprimer avec votre main, je suis du genre fragile.
— D'accord.


Et voilà que je me retrouve à monter mes escaliers laissant ma voiture à moitié propre pour discuter avec un grain de folie...N'empêche cette chose est vraiment trop mignonne. Cela à la taille d'une graine toute ronde, translucide à l'intérieur mais renvoyant toute les couleurs de l'arc-en-ciel à la manière d'un prisme. Je lui trouve une petite boîte à bijou, et le pose sur un bout de coton. Je n'en crois pas mes yeux...Suis-je mûre pour l'hopital psychiatrique ?
Toute à mes pensée, le grain de folie soupire d'aise, il se plaît dans son couffin sur mesure.
— Disons que j'accepte de croire à ce que vous dites, que faisons-nous maintenant ? Je ne pense pas que cela soit bon pour vous de rester en dehors de votre cocon naturel.
— Peut-être bien, je me sens un peu patraque... Il faudrait me ramener à ma propriétaire et la convaincre de me reprendre.
— Ok mais de un, qui est votre propriétaire et de deux, pourquoi vous a-t-elle fait sortir ?
— Ma propriétaire est Christelle, vous l'avez emmenée dans votre voiture. Et pour répondre à votre deuxième question, disons que ce n'est pas conscient. Rare sont les personnes qui connaissent notre existence. Celle qui m'accueillait a connu des bouleversements dans sa vie et n'arrive pas à s'en sortir. Elle a cessé de s'écouter, de s'aimer...Il n'y avait plus de place pour moi dans sa vie et j'en suis sorti.
— C'est bien triste tout ça... Peut-elle continuer de vivre sans vous ?
— Oui, mais sans grain de folie les gens deviennent mornes, dépressifs ou agressifs. Ils sont coupés de leur enfant intérieur en fait, errant sans savoir ce qu'ils veulent vraiment car nous ne sommes plus là. On est le lien entre la personne et son enfant intérieur.
— Cela signifie que d'autres ont été dans votre situation ?
— Oui. Et c'est de pire en pire. Les gens sont stressés, anxieux... Ils oublient de lâcher prise, de rigoler, de penser à eux, de s'aimer tout simplement car cela commence ainsi, en s'aimant.
— Et comment font les autres ? Il y a des gens pour les aider ?
— Oui heureusement. Certaines personnes développent le don de nous voir dans le cerveau des personnes autour d'eux. Ils peuvent même nous invoquer et nous refaire apparaître dans le cerveau de la personne si elle en fait la demande.
— Et vous comptez que je fasse de même ?
— Vous m'avez trouvé ! Et puis vous connaissez la personne en question.
— Parlons-en de la personne en question. Des Christelle j'en transporte souvent étant chauffeur de taxi...Vous n'avez pas une description ?
— Brune aux yeux bruns. De jolie yeux pleins de douceur avec un beau sourire.
— On ne peut pas dire que ça m'aide beaucoup. Savez-vous depuis combien de temps vous étiez dans ma voiture ?
— Oh... je crois que...laissez-moi réfléchir...oui je dirais trois jours.
— Bon je vais essayer de me souvenir qui est la personne en question et voir dans mon carnets de réservation. Si je la retrouve, j'essaerai de la joindre. Je ne pense pas révéler mon vrai but car elle ne voudra pas me voir sinon. Faut dire que la situation est des plus inhabituelles.


Je fonce dans mon bureau où je laisse mon carnet quand je ne suis pas en train de travailler. Je le consulte et trouve une certaine Christelle que j'ai dû ramener chez elle il y a de cela exactement trois jours. Que lui dire qui la convaincra de nous rencontrer ? Ce n'est pas une personne que je transporte habituellement....Bon je n'ai qu'à me rendre chez elle directement, j'improviserai une fois là-bas. Si j'en crois ce que m'a dit cette chose, elle ne doit pas se sentir bien... Il est vrai que le jour où je l'ai transportée, j'ai senti une certaine mélancolie, une blessure bien dissimulée sous ses airs tranquilles et sympathiques.
Je prends mes affaires, mes clés ainsi que mon nouvel ami, et descend dans le garage. J'explique à ce petit grain de folie mon intention de me rendre chez elle. Il est enthousiaste, "cette solution demande justement un grain de folie" me dit-il. Il n'a pas tort... Je conduis tranquillement jusque chez Christelle tout en me triturant les méninges sur une technique d'approche. Quand bien même je saurais la convaincre que ce truc est son grain de folie, il faut encore le renvoyer dans son cerveau, et faire en sorte qu'elle le conserve. Oh lala, je sens que c'est compliqué. J'arrive enfin sur son parking. Je suis très nerveuse. J'essaie de me calmer, d'éxécuter des respirations sensées me détendre... Rien à faire, j'hyperventile et c'est donc pire...Bon quand faut y aller, faut y aller, autant elle ne sera pas chez elle !
Je sonne, elle m'ouvre. Elle est surprise de me voir. Tu m'étonnes, on ne s'est vu qu'une fois ! Je lui demande si je peux entrer, que j'ai une chose à lui dire. Elle me regarde étrangement mais m'invite poliment en me proposant un café. J'accepte mettant à profit le temps pour trouver une amorce à mon problème. Amorce que je n'ai pas été fichue de trouver durant le trajet en voiture alors maintenant sous la pression... Cela me rappel qu'ne personne que j'estime, m'a dit il y a quelques temps de faire ce que je savais faire et non ce que je ne sais pas faire. Sans le contexte cela semble couler de source, mais croyez-moi ce n'était pas le cas. Bref, en cet instant fatidique, je décide donc de faire ce que je sais faire le mieux : mettre les pieds dans le plat (c'est ma spécialité!) :
— J'ai trouvé un objet t'appartenant dans ma voiture et je tenais à te le ramener.
— C'est gentil de ta part mais il ne me semble pas avoir perdu quoi que ce soit...
— Regarde-le, peut être ça te dira quelque chose.
Je sors donc ma petite boite et l'ouvre devant ses yeux. Elle semble stupéfaite puis me regarde d'un air soupçonneux :
— C'est une blague ? Il n'y a rien dans ta boîte.
— Comment ? tu ne vois pas le grain de folie ?
— Le quoi ??? 
— Ce n'est pas possible, elle ne te voit pas
— Je te l'avais bien dit, me répond le grain de folie, que rare sont les personnes capables de nous voir.
— A qui parles-tu ? Me demande Christelle
— Et en plus elle ne t'entend pas... Écoute...
— Non toi écoutes. Tu me fais peur là mais comme j'ai bien accroché avec toi, je te laisse une chance de sortir de ma maison et d'oublier mon adresse sinon j'appelle la police.
— La police ? 
— Dehors espèce de folle !
— Folle ? Elle est bien bonne. Laisse-moi cinq minutes, j'ai une idée pour te convaincre que ce que je te dis est vrai.
Elle soupire. Cette femme est gentille de nature. Je sais que j'ai ma chance.
— D'accord, mais si tu fais quoi que ce soit de suspect, je te botte les fesses et j'appelle la police.
— C'est bon. 
Je regarde le grain dans ma boîte et lui demande de me dire quelque chose qu'il est le seul à connaître sur Christelle. Il réfléchit, un ange passe entre Christelle et moi. Puis il me répond :
— Dis-lui que tous les soirs, elle sort une peluche de son placard qu'elle enferme à clé la journée et dort avec dans ses bras pour se réconforter.
— C'est intime comme révélation.
— Ainsi, elle ne pourra que te croire.
— Il ne reste plus que deux minutes, me dit-elle sur un ton impatient.
— Il m'a dit que tu avais une peluche dans ton placard, avec laquelle tu dors la nuit pour te réconforter.
Ses yeux s'emplirent de larmes. Elle n'ose plus me regarder, elle sait que je dis la vérité...
— Que me veux-tu ? M'humilier ?
— Non, te rendre ce qui t'appartient et t'aider par la même occasion.
— Mais je n'ai rien perdu...
— Si. Cette chose que tu ne peux voir dans cette boîte est ce que l'on appelle un grain de folie. Chacun de nous en porte un dans son cerveau. Il apporte une touche enfantine à notre perception de la vie. Une manière de pouvoir rigoler, de lacher prise. Mais il arrive qu'à force de tristesse, de mauvaises décisions, on le perde. Le perdre signifie que tu ne pourras plus jamais rire, trouver de la joie, garder une âme d'enfant. J'aimerai te le rendre et t'aider à le conserver. Il est triste sans toi tu sais....
— Admettons que je crois ce que tu dis. Tu vas me le rendre comment ?
"Ah oui, la question à un million d'euros...Comment ? me dis-je mentalement, je vais faire pour le lui rendre ?". En même temps, s'il était passé par les voies dites "naturelles", elle l'aurait remarqué ? Rien que d'y penser...Berk. Tiens, j'ai une idée je vais essayer un truc que j'ai lu récemment dans un livre.
— Ouvres ta main, lui commandai-je, et fermes les yeux (donner des ordres fait croire que l'on sait alors qu'en dedans ce n'est pas le cas). Respire bien et répète après moi trois fois chaque phrase : "Je choisis d'être heureuse", "je choisis d'accueillir mon grain de folie et de le conserver".
Elle éxecute ce que je lui dis. Sa main s'illumine un court instant d'une lumière blanche qui réapparaît dans sa tête de manière tout aussi éphémère. Et elle sourit...
— Merci, me dit-elle très émue, en effet j'avais perdu quelque chose... 
— Le travail n'est pas fini tu sais. Pour le garder, il faudra que tu sorte de cet état.
— Laisse-moi le temps de digérer tout ça avant.
— Je comprends. Je te donnerai juste un conseil, ou plutôt une marche à suivre : répète ces phrases positives au moins une fois par jour, avant de dormir de préférence, toujours trois fois, bien concentrer, et sans aucun doute sur leur véracité. Ainsi, le grain de folie devrait pouvoir rester au chaud.
— Je vais le faire. Encore merci
— Au revoir.
Je rentre chez moi, le coeur un peu lourd. La balle est dans son camp à présent.


Quelques jours plus tard, le téléphone sonne. C'est Christelle. Elle réserve une place pour un prochain trajet. Elle semble hésiter...
— Tu sais j'ai réfléchi. J'ai décidé qu'il fallait que tout cela cesse. J'ai pris les choses en main. Je sais que cela me prendra du temps. Et surtout, je te remercie. On pourrait se voir ce week end, on mange ensemble et on se regarde un film !
— Ok, ça marche ! Samedi ?
— Samedi oui. A bientôt !
— A bientôt !
Le téléphone raccroché, je souris. C'était vraiment une folle aventure ! Des fois je me demande si je n'ai pas rêvé. Enfin, rêve ou pas, les choses de la vie doivent être faites et je dois sortir faire des courses sur le marché. Je prends donc ma voiture et une demi heure après, j'arrive sur le marché. Au moment où j'allais pour me diriger à un stand de fruits, j'entends une toute petite voix : "Eh oh, regarde où tu marches ! T'as failli me piétiner ! ". Je me retourne, personne... Je regarde à mes pieds et je vois... un petit grain de folie !









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