CHAPITRE 2  : un procès 3/4

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 Après des adieux des plus froids et formels, Léandre prit congé de son oncle.
 En quittant l'obscure demeure, il rencontra un ciel nuageux, lisse et bas. Un couvercle s'était abattu au-dessus de la ville impériale. Virgilien était là, au bout de l'allée, bien droit devant la voiture, tenant sur sa main un plateau où attendait un verre d'eau. Léandre l'en remercia d'un regard entendu, le vidant d'une traite et avec un soupir. Pour autant, lorsque le chauffeur lui ouvrit la portière, il refusa de monter.
 « Je suis navré de ne pas avoir pu vous faire prévenir, mais je crois que je vais marcher jusqu'au tribunal. »
 Virgilien fronça ses sourcils si susceptibles devant l'envie bien fantaisiste de son maître qui s'éloignait déjà, mains dans les poches.
 Cette marche s'avérait tout à fait nécessaire au cadet des Terman. Il avait besoin d'être seul et de dissoudre en lui le grand énervement qui secouait son flegme. Afin d'y parvenir, il s'autorisa une cigarette qu'il consuma à la hâte. La première bouffée se mélangea affreusement à son haleine mentholée, la deuxième chassa ce parfum pour de bon. Et avec lui le sel, le vin aigre, l'odeur de moisissure et de vieux tissus. Le Christ sur la cheminée, lui, s'accrocha encore quelques instants à ses paupières, avant qu'il n'exhale avec un sifflement contrarié.
 L'audience d'Andrea était fixée pour quinze heures, ce qui lui laissait tout loisir quant à son itinéraire et ses arrêts.
 Alors qu'il tournait à l'angle de la rue où résidait son oncle et de l'avenue Pertus de Rèmes, il s'affaira à remettre de l'ordre dans ses colères aphasiques. Cela faisait longtemps qu'il s'attachait à ne plus croire en Dieu, et encore moins aux gens convaincus de son existence. Une retraite à l'abbaye d'Androit, et puis encore ? Il l'avait déjà fait, et le souvenir en était bien trop clair pour qu'il consente à reproduire l'expérience. Pourquoi, alors, accordait-il toujours tant d'importance à ce que pouvait dire et penser son oncle ? Il avait beau savoir à quoi s'en tenir, lever des barricades à l'approche de ce fiel, il se trouvait toujours un détail sur lequel cédait sa haine et, avec elle, sa certitude.
 Cigarette. Il changea de trottoir en passant devant la basilique Saint-Paul et obliqua vers des rues plus étroites et moins fréquentées. Il traversa ainsi les ruelles alambiquées du quartier des tisserands, puis longea l'avenue piétonne des lilas, où se tenait réunie la communauté juive de la capitale. Au bout de cette allée, on entendait les cris du marché. Léandre remonta le col de sa veste contre son menton lorsqu'il passa entre les étalages de viande où les carcasses s'entassaient depuis le petit matin. Il se fraya un chemin dans la cohue et entre les dernières exclamations invitant à goûter les fruits mûrs que l'on commençait déjà à remballer pour le marché qui se tiendrait dans les quartiers de la rive sud le lendemain.
 Léandre fit un pas de côté lorsqu'il manqua de se faire arroser les pieds par un poissonnier qui avait entrepris de rincer son étal à grandes eaux. L'homme lança des excuses rieuses à la cantonade, et offrit un torchon à la femme qui, à la droite du jeune duc, avait manqué de vélocité. La domestique, reconnaissable à son habit de travail, sermonna le marchand d'une voix tonitruante. La scène apposa un sourire sur le visage de Léandre qui marqua une courte pause alors que s'offraient à lui trois trajets possibles. Le marché l'avait amené trop au sud. Il pouvait poursuivre jusqu'au fleuve et longer les quais jusqu'à l'artère principale de la cité ; ou remonter, dès à présent, vers les grands boulevards des quartiers bourgeois ; ou bien choisir de couper par le parc de la Roseraie.
 Il était en train de s'allumer une troisième cigarette après avoir opté pour les bords du fleuve, lorsqu'il le remarqua pour la première fois. Un homme. Il lui sembla tout de suite étrange, se tenant à une dizaine de mètres derrière lui, immobile devant le capharnaüm du marché, droit dans son costume noir léger à la coupe méridionale peu commune. Des verres solaires cachaient son regard, pourtant, Léandre était certain qu'il le fixait. Il ficha la cigarette entre ses lèvres soucieuses, puis se remit en route, un sentiment d'appréhension glissant contre sa nuque.
 Il descendit encore deux rues avant de voir se dessiner le dos vert-de-gris du fleuve. Quelques mouettes, à qui il arrivait de remonter si loin dans les terres, s'étaient postées le long du garde-fou qui encadrait la promenade. En contrebas, sur l'autre rive, s'étendait l'activité fluviale et industrielle. Les péniches y déchargeaient leurs cargaisons, les navires de pêche provenant de la côte y livraient leurs poissons, aussitôt vendus à la criée ou sur les étalages du port. De là où il se trouvait, Léandre entendait cette agitation rude et humaine qui toujours s'acharnait, qu'il pleuve ou qu'il vente. Il longea un moment le parapet, cherchant un banc où s’asseoir quelques instants. Il trouva son bonheur un peu plus en amont, et s'installa face au pont des victoires. Construction d'une blancheur combative, ornée de niches, peuplée d'idoles et de chevaux dorés. Une œuvre si large que fiacres, voitures et piétons y circulaient sans encombre.
 Léandre investigua le contenu de sa poche, puis celui de son paquet de cigarettes pour n'y rien trouver. Évidemment, il fumait trop. À plus forte raison lorsqu'il rencontrait une contrariété. L'oncle Césaire en était une, le paquet vide en était une autre. Il se laissa aller contre le dossier arrondi et résolut d'en acheter un nouveau sur le chemin du tribunal. Il attendrait d'ici là, et souffrirait ce manque pour occuper sa patience. Marcher d'un pas pressé à travers les rues indifférentes avait allégé son cœur du chaos fragmenté qui l'avait envahi plus tôt. Les paroles de son oncle s'étaient quelque peu atténuées, mais le sentiment brûlant de honte qui les accompagnait s'accrochait encore à quelques regrets tenaces et quelques failles de sa personnalité trop sage. Qu'importe. Elles se dilueraient bien vite, dès qu'il aurait quitté cette ville qui lui était hostile.
 La capitale de l'Empire offrait une vie et un panorama social bien différents de ceux de la riche province littorale qu'était Primaël. Les deux entités territoriales semblaient même, par bien des aspects, tout à fait incompatibles. Le rythme mondain, pour commencer. Poléon ne pouvait passer une nuit sans dîner, un week-end sans gala, une après-midi sans salon, une matinée sans thé. Partout, il était question de parler ; parler, montrer, avoir, et surtout bien le dire. Dire ce que l'on faisait et dire ce que l'on était, plutôt que faire et être réellement. La question était qu'être et faire prenaient du temps, et que le temps les oubliait tous. Primaël, au contraire, était une terre de silence. Les mots, rares, se devaient d'être durs, forts, véritables, pour traverser les étendues de sable ou de landes, franchir les murets et les cours d'eau, gravir les falaises et survivre aux nuits noires de la forêt de Bréssande. Faire et être, dictés par le sac et le ressac, dictés par le soleil pâle des matins accalmés. Les parures étaient plus simples, et les gens l'étaient aussi. Comme si la roche sombre qui composait ce sol érodé leur avait transmis ce dénuement de l'âme et cette force insensible à la flagornerie.
 La ville, cette ville, décidément, ne lui était plus d'aucun plaisir. Il eut fallu qu'elle soit déserte, qu'il y soit seul, pour en apprécier la composition. Qu'elle soit morte. Mais la ville grouillait, écartelée en son sein par des disparités de classes exacerbées de part et d'autre de l'Istrée.
 Aussi, lorsque Léandre sentit une nouvelle fois un regard étranger peser sur ses épaules, une crainte lui coula dans l'estomac. Il se retourna pour scruter la promenade, vaste, parcourue par quelques flâneurs, parsemée d'arbres, de bancs et de lampadaires. Il le vit de nouveau, ou crut l'apercevoir dans l'ombre d'un angle mort. L'homme aux verres solaires et au costume parvenu. Mais, alors qu'il plissait les yeux pour mieux voir, la contre-allée ne présentait aucune présence suspecte. Il ne lui restait plus qu'un picotement alerté cognant à la périphérie de sa rétine.
 Était-il suivi ?
 Les cas d'agression à l'encontre de la noblesse étaient rares dans l'Empire. Les quelques accidents que l'histoire moderne avait pu recenser ne concernaient que des attaques isolées, commises par quelques déséquilibrés bien vite pendus. En revanche, les classes aisées et les riches marchands étaient parfois victimes de braquages ou de coups montés. Se pouvait-il qu'on le prenne pour un bourgeois ? Non, l'homme qu'il avait aperçu plus tôt n'avait en rien la mise de ces voleurs à l'arraché et autres petites frappes. Pourquoi le suivrait-il alors ?
 Léandre décida qu'il n'avait pas particulièrement envie de le savoir. Il se leva d'un geste qu'il tenta d'habiller d'une sereine lenteur, et se remit en route. Tant pis pour la promenade, il n'était plus question de cela. Il se rendrait au tribunal par une avenue fréquentée et se contenterait d'un seul arrêt au premier tabac qui croiserait son chemin.
 Pour cela, il n'eut pas à marcher longtemps.
 La boutique dans laquelle il entra vendait des cigarettes, des journaux, des articles de papeterie ainsi que quelques alcools et rafraîchissements. Conséquemment, un vacarme incessant bousculait les murs. Des voix et des mains s'énervaient autour de paris hippiques, et l'apprenti du patron de l'établissement ne savait plus où donner de la tête entre la demande des clients, les cafés à servir et la monnaie à rendre. Parmi tout ce boucan, un rire clinquant sonnait plus que les autres. Et ce rire, en particulier, concentra sur lui toute l'aversion que Léandre avait pour les agitations de comptoir.
 Il ne cacha d'ailleurs pas sa mauvaise humeur quand, alors que son tour était venu de payer, un homme le poussa sur le côté pour appuyer son corps et ses coudes sur le présentoir.
 « Ah ! Lonnie ! Tu me mets la même chose qu'à monsieur, mais en double ? Oui, deux paquets, t'es un malin toi ! »
Il se tourna un moment vers Léandre avec un sourire qui pouvait vouloir dire plusieurs choses.
 « Pardon l'ami, ça ne vous ennuie pas ? Je suis pressé. »
 Léandre hocha la tête, d'une façon qui voulait dire plusieurs choses, mais surtout qu'il n'avait aucune envie d'entamer la moindre conversation avec cet importun. Il remarqua cependant, alors que le tricheur passait la porte pour quitter les lieux, qu'il portait le même costume provincial que l'homme qu'il avait plus tôt soupçonné de le suivre. Avec sa mauvaise humeur pliée au front, il régla son achat et sortit à son tour en extirpant une première cigarette de son paquet. Il n'eut pas le temps de faire deux pas qu'il fut de nouveau interpellé sans retenue.
 « Je ne voudrais pas abuser de votre bonté Monsieur, mais vous n'auriez pas du feu ? »
 Léandre releva le nez pour tomber de nouveau et sans surprise sur l'homme qui riait fort. Il était difficile de lui donner un âge, plus jeune que lui, de toute évidence, mais pas autant qu'on pourrait le croire. Quelque chose mentait dans ses traits fins, un peu osseux, qu'arrondissaient de grands yeux noirs. Ou bien cela venait de la souplesse de sa posture. Quoi qu'il en soit, cette ambiguïté le rendait, pour l'héritier Terman, d'autant plus antipathique.
 « Je croyais que vous étiez pressé, répondit-il sèchement.
 - Je le suis ! C'est vrai. Mais, vous savez, ce n'est pas comme si j'étais attendu par une autorité réellement importante et intraitable. Il faut prendre le temps de vivre ! »
 Comme l'homme s'était penché vers lui, clope au bec, Léandre sortit son briquet et consentit à l'en faire profiter. Il regretta néanmoins de ne pas avoir eu le courage de refuser lorsqu'il approcha ses mains du visage, de la bouche et des yeux rieurs de celui qui se présenta ensuite :
 « Arcade Galabril, avant que vous ne vous disiez que je suis tout à fait privé de manières. Et je vous remercie de ce fraternel partage, l'ami.»
 Léandre ne répondit pas. Soit cet Arcade savait qui il était, soit il l'ignorait. Dans les deux cas, l'en informer ne lui semblait pas pertinent. Il se contenta d'esquiver les regards, qu'il percevait comme moqueurs, que l'inconnu glissait sur lui. Comme un silence creusait son trou, ce dernier ajouta :
 « Et comme je ne suis pas un ingrat, tenez ! À mon tour de me montrer serviable. »
 D'un geste vif qui inquiéta Léandre, il tira de sa veste une petite carte, rectangulaire, écrite blanc sur fond noir, et la lui tendit, entre l'index et le majeur. Le duc s'en saisit lentement et avec méfiance. Il ne prit cependant pas la peine de lire ce qui y était inscrit. L'idée de quitter cet étrange personnage des yeux ne lui plaisait pas plus que cela.
 « Oui, bien sûr... Vous demanderez après moi et nous trouverons un accord avantageux, c'est certain ! Nous aurons, je crois, bien des choses à nous dire. »
 Léandre durcit son regard tandis que son interlocuteur souriait plus que jamais, pris dans le miel de sa propre voix.
 « Je ne voudrais pas paraître plus impoli que nécessaire, Monsieur Galabril, néanmoins, j'ai à faire... 
 - Évidemment, oui, vous êtes un homme important, cela se voit. Des gens vous attendent, c'est certain ! Je ne vous retiens pas plus longtemps ! »
 Le regard d'Arcade Galabril avait dévié par-dessus son épaule. En se retournant pour le suivre, Léandre eut la désagréable surprise de découvrir l'homme aux verres solaires qu'il avait aperçu au marché. Le nouveau venu ôta ses lunettes et vint se placer en silence derrière ce qui ne pouvait être que son frère jumeau. Malgré le sourire amical qu'il affichait, Léandre eut la singulière impression d'avoir été berné.
 « Merci pour le feu et, surtout, passez nous voir ! »
 Il rit encore, puis s'éloigna d'un pas léger en descendant l'avenue, suivit de son silencieux sosie. Léandre les observa d'un œil vexé jusqu'à ce qu'ils disparaissent dans le flot moucheté des passants. Il resta là jusqu'à ce qu'il soit certain que l'étrange duo ne reviendrait pas, et qu'aucune autre rencontre inopinée ne suivrait cette entrevue.
 La petite carte de visite noire était toujours fichée entre ses doigts, demandant à être lue, rangée ou jetée. Le Trinity Lou, un établissement de passes, sans aucun doute, à en juger par l'ironie du nom et le visuel sombrement envoûtant de l'impression. Suivait d'ailleurs une phrase, en guise de slogan : "Y entrent le père, le fils et le saint esprit". Un numéro de téléphone figurait au dos de la carte, ainsi qu'une adresse, à l'entrée du quartier sud, là où l'univers des plaisirs bourgeois s'enracinait dans la misère des docks, aux abords du fleuve. Sinistre.
 Léandre chassa l'air et l'agacement entre ses dents, pour y ficher, à la place, une cigarette. À quoi jouait-il, ce Galabril ? Devait-il prendre cette invitation comme une menace ou une mauvaise blague ? Trouver un accord avantageux, avait-il dit ? Que fallait-il y entendre ?
 Sans plus d'éléments de réponse, il reprit le chemin du tribunal et enfouit, autant qu'il put, la carte de visite et le souvenir de cette rencontre dans la poche de son veston.

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