CHAPITRE 2 : un procès 2/4

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 Léandre ne put détacher son regard de cette bouche odieuse, flasque en bas, précieuse en haut, broyant consciencieusement ses aliments, comme on accomplit un rituel sordide. L'estomac soulevé de dégoût, il céda de nouveau à la soumission tacite qui le clouait à cette place et entra à reculons dans le partage du repas.

 Il n'y avait jamais rien d'agréable ou d'heureux lorsqu'il s'agissait de rendre visite à l'évêque de Poléon. C'était un fait bien connu et solidement unanime. Le cadre était lugubre, la conversation pénible et la nourriture détestable. Le vin servi à table était une piquette tirant au vinaigre. Il accompagnait à grand mal quelques plats de légumes fades, tristement agrémentés, et de viandes filandreuses, trempant dans des sauces grasses et écœurantes. Le tout recouvert d'un excès pervers de sel grossier. Le sel, celui de la Terre, asséchait la langue et allumait une soif toujours plus pressante que l'alcool ne pouvait étancher. Il n'y avait guère que Césaire, habitué à ce supplice, qui conservait, des hors-d’œuvre jusqu'aux fruits secs, la faculté et la conviction de débiter ses sermons. Un repas, comme une épreuve de sélection divine. Parlera qui pourra.

 Léandre, lui, ne pouvait pas. Le sel piquait sa langue avec trop de férocité alors qu'il achevait à grand mal un filet de faisan. Aussi se contentait-il d'observer en silence la vaisselle vide et abâtardie par le temps. Assurément, son oncle, en s'élevant dans la hiérarchie de Dieu, avait renoncé à sa place parmi celle des hommes. Le clergé avait effacé la noblesse de son sang.
 Le silence fut rompu quand arriva le plat de viande.
 « Nous parlions des femmes. Comment se porte votre épouse ? J'ai entendu certaines rumeurs à son sujet... »
 La conversation poursuivait sa glissante entreprise. Léandre vida de moitié son verre de vin en grimaçant, alors que le mauvais alcool lui râpait la gorge. Il répondit :
 « Des rumeurs ?
 - Elle aurait passé quelques mois loin du foyer conjugal.
 - Oui, chez ses parents. Sa mère était souffrante. »
 Les sourcils étrangement délicats de Césaire se rejoignirent, pressentant le mensonge.
 « Elle s'est bien remise, fort heureusement.
 - Grâce à Dieu, assena l'ecclésiastique, comme s'il n'existait aucun autre bonheur possible.
 - Grâce à Dieu, répéta son neveu. »

 Le couteau de l'oncle grinça contre l'assiette alors qu'il s'employait à découper la viande maigre. Il y eut un silence pendant lequel Léandre ne se sentit pas autorisé à bouger. L'odeur de la sauce grasse était vomitive.
 « Des projets d'enfantement ? »

 La nausée battit plus fort au bord de ses lèvres, alors que son estomac se resserrait sur lui-même. Voilà le sujet qu'il aurait voulu s'épargner : celui de l'héritier du duché de Primaël. Un point de plus en plus difficile à différer aux yeux du monde, plus encore à ceux de l'oncle. Léandre avait une conscience cuisante du regard que l'épiscopale faisait peser sur lui. Il l'entendait mastiquer sa pitance, imperturbable et insensible, alors que lui-même s'efforçait, le visage bas, de ne pas rendre son vin et ses bouchées aux anchois. Un regard scrutateur qui avait l'insistance du berger supervisant son troupeau, surveillant chaque bête, isolant les animaux galeux, les marquant du trait rouge de la honte. C'en était presque une perversion, ce voyeurisme ultime et moral qui dénudait ainsi, au milieu de la salle à manger, les corps et les âmes jugés malades. Aborder ce pan de son intimité, et de celle d'Enora, au-dessus du plat en sauce répugnant et face à la rumination sans plaisir de Césaire, crispait jusqu'à ses tripes. Mais il fallait répondre. Malgré la colère, malgré l’inflammation de ses joues, malgré sa langue endolorie et alourdie par le sel.

 « Toujours.
 - Vous devez vous en soucier, mon neveu. Tant que la question ne sera pas réglée et menée à son terme, vous devez persister. Il est toujours délicat pour une femme d'essuyer tels échecs, comme nous le disions plus tôt, mais ne perdez pas de vue que ce sont là les rôles de l'homme et de la femelle. Devant Dieu. Si la fertilité de votre épouse, ou ses compétences pour porter un enfant s'avèrent insuffisantes à remplir leur office, il vous faudra songer à la répudier. Ne soyez pas fainéant sur la question. Il n'est rien de plus sérieux ni de plus raisonnable. Certaines affaires méritent amplement que l'on mette de côté ses inclinations. »

 Léandre aurait voulu, précisément à cet instant, alors que ses ongles s'enfonçaient contre ses paumes, que son frère soit présent. Lui ne se sentait pas de relever la tête et de remettre, par un regard fort, cet homme, dont l'âge se confondait avec l'aigreur, à sa place. Le rabrouer, détruire ses paroles, les éparpiller dans un torrent.

 Au lieu de cela :

 « J'entends vos arguments, mon oncle. Et je les tiens pour ce qu'ils sont : avisés et bienveillants. Cela dit, je ne vois pas de raison de croire que mon épouse soit incompétente, comme vous dites, en la matière. »

 Il porta un bout de viande à sa bouche et se força à le mâcher, tentant de jouer un quelconque détachement. Il fixa l'évêque avec une bienséance apprise, et ce dernier, sans être dupe, sembla se satisfaire de cette réponse.

 « Nous pouvons donc espérer un proche baptême ? »
 Le sourire de Césaire était la chose la plus effrayante et sinistre de cette demeure. Les dents, petites et pointues, pâles, dépassaient entre ses lèvres trop fines, étirées sur son visage comme une balafre. Une bouche de requin, et le même regard morne et ahuri.

 Léandre s'appliqua à sourire en retour.
 « Il vous serait très certainement profitable, mon neveu, de vous consacrer quelque peu à vous également. »
 Césaire baissa les yeux et les muscles de son visage abandonnèrent toute expression pour se consacrer à l'assiette encore à moitié pleine. Entre deux bouchées, il reprit :
 « Vous connaissez mon opinion sur la question de la retraite. Dans votre cas, passer de nouveau un peu de temps auprès de Dieu, à l'abbaye d'Androit ou bien à celle du Mont-Cevin que je vous recommande tout particulièrement, serait tout indiqué. Un examen de conscience régulier et une âme raisonnable dans un corps réglé vous tiendront éloigné des tares héréditaires auxquelles vous êtes exposé, ainsi que des penchants qui pourraient obscurcir votre jugement et entraver votre devoir. Ne soyez pas dupe de cela.
 - J'en demeure averti par vos soins. »
 Léandre joignit à ces mots une légère inclination de la tête dont il sentit la raideur. Épinglé comme il l'était, il dut se contraindre à finir la portion qui lui avait été servie. Sa main faisait l'aller-retour entre sa bouche et son verre, dans le silence seulement rompu par les toussotements d'un valet de pied enrhumé et le raclement des couverts contre la porcelaine. Mais il n'eut bientôt plus la possibilité d'étancher sa soif, car chez l'oncle Césaire, on ne servait que du vin à table, et qu'une seule coupe. La privation était son seul loisir.
 Le repas s'acheva en silence. L'évêque ne servait jamais ni fromage, ni dessert, seulement des fruits sec trop mous ou des pastilles de menthe qu'il était de bon ton de savourer assis, contre les dossiers raides de deux fauteuils faisant face à la cheminée massive. Devant la gueule noire et béante de l'âtre, Léandre faisait danser sa langue au-dessus du bonbon mentholé, tentant vainement d'en fuir le piquant. Un bonbon ou des fruits secs, et l'impression cuisante d'être traité comme un enfant. C'est ce moment que choisit son hôte pour lancer son dernier assaut.
 « Je ne peux m'empêcher de songer avec compassion aux épreuves qui furent et demeurent les vôtres. Les responsabilités que vous avez endossées sans révolte ne sont pas celles que nous voulions pour vous, votre mère et moi. Vous avez été volé à vous-même, je sais bien cela. Votre position de cadet aurait pu vous assurer la voie salvatrice des ordres, dans laquelle je ne doute pas que vous eussiez trouvé la sage sérénité qui sied à votre caractère. Et vous auriez été sauvé des vices et dégénérescences qui frappent, fort justement, vous devez l'avouer, la lignée de votre père. »
 Césaire posa sur son neveu un regard insistant. S'attendait-il vraiment à ce qu'il avoue et dénigre devant lui l'ascendance de son père ?
 « Pourtant, je ne puis vous soulager de ces responsabilités et, sans votre soumission à mes conseils, je ne puis non plus vous soulager de la charge de votre frère. »
 Léandre s'était figé. Sur sa langue, la pastille distillait son arôme acide et glaçait sa respiration.
 « Vous savez que je n'ai pas pour habitude de considérer qu'une âme puisse être corrompue au point que, par certaines méthodes bien spécifiques, il ne soit pas possible de la faire revenir à la raison de Dieu. Mais votre frère... Si vous ne faites rien, son entêtement vous perdra vous aussi. Vous ne pouvez pas l'ignorer plus longtemps en reculant davantage l'heure de prendre une décision concrète à son sujet. »
 L’ecclésiastique monta deux doigts qu'il appuya contre sa tempe comme pour soutenir une douleur, alors qu'un long soupi vidait sa poitrine.
 « Nous avons tous deux nos torts, mon neveu, je ne désire pas vous affliger plus que de raison. Nous avons fauté par affection filiale. C'est d'un naturel humain, néanmoins un amour filial trop grand peut se révéler immoral et contre-nature ; il peut aller à l'encontre du Très-Haut et de Sa loi. Nous avons fauté par orgueil autrefois sur cette question : l'amour de votre mère pour son fils, et notre amour pour votre mère nous a fort mal conseillé. Et nous voilà encore à en payer le prix. »
 L'oncle et le neveu adressèrent un même regard au tableau de la Vierge à l'Enfant. Un autre portrait s'était trouvé à sa place jusqu'à ce que Césaire ne décide d'effacer de sa maison tous les visages de sa sœur défunte, comme on cherche à laver une tache carmine d'un vêtement blanc. Léandre savait qu'à cet instant, le cœur du vieil évêque était tout aussi douloureux que le sien. Mais cette peine n'avait jamais su, et ne saurait jamais, être entre eux partagée. Son oncle avait choisi de s'y rendre sourd, ou du moins essayait-il de l'être. Toutes les souffrances de Clémente n'étaient-elles pas à présent confiées aux soins de Dieu qui seul jugerait de son âme ? Et n'avait-elle pas été sa faiblesse, ne l'avait-elle pas détournée par ses brisures ? Pensait-il être parvenu à échapper à son souvenir ?
 « Le cœur des femmes est si corruptible à l'amour mortel et bestial. Nous ne pouvons blâmer trop sévèrement votre mère de ses révoltes. Cela fait partie de la Création ; il n'y eut guère que la Vierge qui fut si pure et si sainte qu'elle supporta de voir périr l'homme qu'elle avait enfanté. Mais voyez ce que nous avons fait... Le crime impuni est une abomination. La loi divine et les lois des hommes se rejoignent à ce sujet.
 - Et que proposez-vous ? »
 Le bonbon éclata entre ses dents.
 « Cette nouvelle accusation est allée trop loin. Vous ne devez plus céder. Suspendez sa pension et enfermez-le loin de Poléon. Vous avez bien un petit château dans les marais primalois ? Cela ferait très certainement l'affaire. Le plus raisonnable, je ne vous le cache pas, serait que vous demandiez pour lui la Grande Mort Civile, vous savez bien que n'importe quel juge vous l'accorderait. Confiez-moi cette tâche si cela vous est trop difficile, mais vous ne pouvez plus le laisser se jouer de vous, de votre patience et de votre pardon. Votre rôle vous l'interdit formellement. »
 Il acquiesça, les yeux rivés sur la main trouée du Christ en stuc.
 « Si par bonheur, cette affaire actuelle devait se conclure par une condamnation, n'intervenez pas. Laissez-le purger sa peine. Faites-lui comprendre que vous ne serez plus de son côté. Faites-le comprendre à l'Empire. »
 Bien évidemment, oui, l'Empire regarderait. Et bien sûr, Léandre savait que, partageant le même sang, l'oncle et ses neveux étaient des vitrines les uns des autres. Autant que lui, Césaire souffrait des regards tacites de reproches ouverts et de compassion hypocrite. Un duc, s'il ne pouvait pas se faire obéir de son propre frère, comment imaginer qu'il impose ses décisions entre les murs de la haute chambre du Parlement ? Et quelle valeur avaient les sermons de l'évêque de Poléon alors que son neveu enfreignait une à une toutes les limites de la morale et de la décence ?
 La conclusion de l'oncle siffla comme un couperet :
 « Il aurait dû mourir ce jour-là. »

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