CHAPITRE 2 : un procès 1/4

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  Il était midi précis lorsque la porte de l'austère demeure s'ouvrit devant Léandre. Son regard n'eut pas l'occasion de s'accrocher à celui du domestique qui s'écarta d'une révérence vertigineuse, les yeux obstinément baissés et mi-clos. Il fut prié d'entrer par une voix sifflante et cardiaque, douloureuse de ne plus servir assez souvent. Puis, la maison l'avala.

  Entre les hauts murs du hall, tout était sombre. À commencer par ces boiseries noires ceinturant la pièce et lui donnant un air tout à fait sinistre. Et cette toile tendue, rectiligne et verdâtre, qui s'élevait entre le bois et le plafond comme une peau flasque. Deux imposants vaisseliers d'ébène mal dégrossis achevaient de manger l'espace et dessinaient de leurs corps massifs des abysses de noirceur que Léandre renonça à sonder. Il chercha en vain, en levant les yeux, quelques consolations et secours auprès du lustre massif, coulé dans un métal brut, primitif. Peut-être celui-là même qui avait servi à forger les clous du Christ.

  Alors que le douzième coup de midi s'éteignait dans le silence sépulcral de la bâtisse, les battements sévères d'un pan de tissu s'annoncèrent depuis le couloir. Césaire De Colbriant surgit, grandiose dans sa sécheresse et sa robe d'évêque, terrifiant dans son regard qui, semblait-il, portait en lui le courroux même du Très-Haut.

  « Mon oncle. »

  Léandre inclina la tête, soumis au double respect dû à un homme de sa famille et à un homme d'église.

 « Mon neveu, souffla Césaire entre ses lèvres inégales. »

 Puis il tourna brusquement les talons pour indiquer d'un geste à son majordome de disparaître à d'autres occupations. L'homme, dont l'âge ne permettait plus qu'il redresse tout à fait la nuque, s'en fut, suivit du raclement de ses chaussures.

 La conversation débuta ensuite, sur le ton le plus bas et insipide qui soit.

 « Avez-vous fait bon voyage, mon neveu ?
  - Aussi plaisant que les circonstances le permettaient. »

  Léandre connaissait suffisamment son oncle pour savoir que la voix de Césaire était une araignée tissant sa toile dans l'ombre des conversations, pendant que chacun regarde ailleurs, là où la parole badine. Il fallait se méfier de ses détours, de ses politesses, et ne pas se laisser prendre par son verbe prosélytique. Il pouvait bien ponctuer ses phrases en donnant du « mon neveu », Léandre savait qu'il n'existait plus qu'une ruine rêche de sentiment filial dans la distance qui séparait leurs deux êtres. L'un et l'autre depuis des rivages incommunicables, ne s'approchant jamais plus ; il fallait cette distance pour que la répulsion de la chair brûlante et l'angoisse du pur esprit dévot ne s'entre-détruisent point. Alors oui, peut-être qu'il se cachait encore, dans les discours de l'oncle, la volonté solide de faire lien et, sans doute, de sauver son âme, mais cet amour épiscopal et inquisiteur avait depuis longtemps pris la forme d'un écorchement.

  Il faut dire que la question de la croyance en Dieu n'avait jamais constitué, pour Léandre, un terrain propice à une relation apaisée. Il s'était toujours agi d'un bois dur, qui ne servait qu'à soutenir le corps du crucifié ou frapper le dos et les doigts des enfants trop peu dociles. Croire, oui, mais croire en quoi si ce n'est en la main qui oppresse la gorge et rougit la joue ? Devant Césaire, bien des humiliations de la sorte remontaient à sa mémoire. Il ne les chassa pas. Elles étaient devenues sa défense contre l'insidieux discours de cet oncle amaigri par une haine qu'il nommait amour de Dieu. Une haine du corps, une haine de tout ce qui ne dure pas, jusqu'à la vie elle-même. Ses yeux ronds, fixement exorbités, et son regard halluciné qu'amplifiait un large front fuyant et chauve, s'étaient déjà tous tournés vers l'élévation de son âme dans cet au-delà de l'existence qu'il attendait de tout son être. Là était la brûlure de son désir.

  Césaire para la direction frontale que voulut prendre Léandre et écarta son bras avec autorité, indiquant à son neveu de s'avancer vers la salle où il était d'usage de prendre le repas. C'était une pièce démesurément inhabitée, qui remplissait pourtant bien des fonctions. L'évêque de Poléon y recevait ses visites officielles aussi bien que ses rares intimes, il y prenait ses repas seul ou accompagné, et y écrivait ses sermons à la lumière des flammes de la cheminée, au-dessus de laquelle siégeait un imposant Christ en croix à la peau grisâtre et luisante.

  Léandre s'avança les mains jointes dans le dos, empruntant une allure plus assurée qu'il ne l'était, jusqu'à cette sculpture de stuc maladive. Son regard glissa de la main déchirée jusqu'à l'épaule, affaissée par le poids du supplicié, où les os devenaient saillants comme ceux d'un mort. L’œuvre ne pouvait cependant pas se targuer d'être de bonne facture. Plusieurs détails grossiers en gâchaient la réalisation : mal centré, il semblait que la partie gauche, celle-là même tournée vers l'agonie et la passion, souffrait d'une disproportion avoisinant le grotesque. Pour ne rien arranger, certains traits anatomiques se trouvaient mal représentés – comme la symétrie du bassin, la forme des côtes, les bras trop longs et, ici, la jambe trop courte. Mais c'était surtout la face du crucifié qui signait brillamment l'incompétence de l'artiste : aucune expression n'y était clairement identifiable. Le Christ faisait benêt, là, sa face blême, sa bouche ouverte, ses sourcils levés et ses yeux mi-clos, planté au-dessus de cette cheminée, témoin malheureux et passif des sinistres repas du vieil évêque de Poléon.

  Dans cette pénible besogne, il était assisté de deux grands tableaux peints à l'huile, où la lumière noircissait d'année en année. Bientôt, se disait Léandre, les teintes pourpres des drapés et les profondeurs obscures d'un décor rocheux se seront confondus, et il ne restera plus qu'un corps de vieillard crucifié à l'envers ici, à droite, et à gauche, léchés de bleu nuit, le halo grisâtre de la Vierge, la nudité de sa main et celle des bras potelés de l'enfant qu'elle porte. Encore une fois, des œuvres dont la médiocrité serait facile à démontrer si l'on s'en donnait le temps. C'étaient pourtant les seules images d'art admises en cette demeure. Des reliques sans talent, outils d'adoration.

  Léandre n'eut pas le temps de se perdre davantage en observations ; il sentait le regard et la présence de son oncle dans son dos. C'était un regard total et pénétrant qui pesait lourd sur les épaules et ne s'en tenait pas aux apparences et autres textiles qui recouvrent l'intimité des secrets aveugles à la raison. Et il respirait fort, comme s'il eut été de son devoir d'aspirer à lui tout l'air de la pièce pour le purifier d'un séjour dans sa poitrine. Un souffle de noyé, avec quelque chose dans le nez qui rendait ses expirations persiflantes. L'âge, sans aucun doute.
  « Imaginez-vous, mon neveu, une mère et que ce soit ici votre fils crucifié. Voyez avec quelle beauté les desseins du Très-Haut atteignent l'intelligence et le cœur des hommes. »

  Léandre n'était pas certain de voir quelque beauté au plâtre approximatif, ni au deuil d'une femme qui enterra son enfant. Aussi resta-t-il silencieux.

  « Quelle pureté... »
  Il entendit son oncle s'éloigner dans un froissement de soutane, suivi du grincement d'une chaise que l'on tire. Léandre ne se retourna pas tout de suite. Il n'avait aucune envie de croiser le regard fanatique de son parent, ni de s'imposer la vue de son visage sec où survivaient, avec un sentiment d'invraisemblance, quelques courbures féminines. D'autre part, il savait que Césaire n'ignorait rien des frasques d'Andrea, et le coup, à ce sujet, viendrait de biais. Il n'était donc pas nécessaire de le recevoir de plein fouet.

  Comme l'attente s'intensifiait, le jeune duc lui offrit le seul dénouement possible : il fit face et approuva, en serrant les dents, l'assertion sur la Vierge. Son oncle eut un mouvement de la tête très lent, où il ferma les yeux en arquant ses sourcils délicats : c'était ainsi qu'il recevait la soumission. Pourtant, ce n'était pas cette expression de victoire doucereuse que Léandre redoutait le plus à cet instant, mais bien la rémanence, sur ses traits, du front et de la bouche de sa mère.

  Dans un geste faussement ample, l'évêque invita son neveu à prendre place à sa droite et Léandre se hâta d'obtempérer, espérant chasser son trouble. L'ecclésiastique poursuivit une fois assis :
  « C'est le destin duquel toute femme banale doit s'inspirer. Il existe d'humbles saintetés dans le mariage et la maternité que la Vierge guide avec piété, comme Elle guide avec ferveur le règne chaste et bienheureux de notre sainte Impératrice. »

  Césaire se signa avec déférence, et Léandre inclina la tête, comme il était d'usage de le faire lorsque le caractère sacré de l'Impératrice Kaltrina était solennellement évoqué.

 « L'Empire avait besoin du regard fort, juste et miséricordieux d'une vierge mère en ces temps à la moralité troublée. »

 Si l'Impératrice tenait son pouvoir du droit divin, et si une seule et unique religion était tenue pour officielle sur les terres de l'Empire, son assise ne jouissait pas d'un pouvoir aussi implacable qu'on aimait le faire croire. Car l'Empire n'existait nulle part ailleurs qu'ici, à Poléon, sa capitale. Tout le reste du vaste corps étatique s'organisait en provinces fédérées, régies par une noblesse qui, à plusieurs égards, était aussi royale, si ce n'est plus, que la figure souveraine consacrée. Autant de princes pour un seul dieu, tout cela devenait de la politesse. Sauf ici, bien sûr. Ici, tout était affaire publique. Foi et maintien de l'ordre s'étaient épousés sous l’œil bienveillant d'une vieille mère qu'on appelait morale et qui recevait, en sous-main, l'or de la couronne. Cependant, Césaire était persuadé de ce pouvoir religieux et convaincu de l'universalité du rôle qui était le sien. Un authentique croyant, sincère dans sa foi jusqu'à la douleur. Ignorait-il tout à fait qu'il était le seul de son espèce ? Et pouvait-on, d'ailleurs, véritablement parler de foi, lorsque plus aucune question ne nourrit de dialogue, et lorsqu'il ne reste qu'une certitude apprise par cœur, répétée encore et encore jusqu'à ce qu'elle devienne solide, tranchante, impitoyable, et enfin, jusqu'à s'en mordre la chair et s'en rompre le dos ?

 Le premier plat fut bientôt servi, et avec lui se répandit dans l'air une odeur sèche et âcre. Son oncle reprit le chapitre des femmes où il l'avait laissé :

  « C'est ce qui rend les relations entre les sexes si difficilement harmonieuses. Lorsqu'un homme rencontre une femme, c'est un animal qu'il rencontre, ou un enfant. Un être sauvage, immature, étranger aux affaires de l'esprit. Enfant et femme partagent cette animalité primaire qu'il nous faut, avec patience, bonté, mais aussi avec poigne et discipline, amener à la conscience de Dieu. Par l'éducation pour les enfants, et par un chemin qui leur est naturel lorsqu'ils croissent et deviennent hommes. Par le mariage et l'enfantement pour les femmes. C'est un devoir que l'homme doit à Dieu comme il le doit à la créature femelle : l'épouser et en faire une mère. Un devoir d'évangélisation pourrait-on dire. Sans cela, elles deviennent des bêtes lascives, immorales et agissent comme des enfants égarées sur les chemins du diable. Leurs âmes sont notre responsabilité. »

  Il s'interrompit, montant religieusement un anchois piqué sur sa fourchette jusqu'à l'ourlet de ses lèvres. Avant de s'en repaître, il ajouta :

  « Tout comme la vôtre est la mienne. »

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