Chapitre 15: Le rescapé

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Je m’éveillai en sursaut, les jambes parcourues de fourmillements, la tête appuyée contre un mur de briques. J’observai les alentours avec difficulté : un restaurant ou un café, à la vue des tables renversées et des chaises en partie détruites. Mes camarades se reposaient autour de moi, certains profondément endormis, d’autres épuisés, mais incapables de trouver le sommeil. Je m’étirai avec peine, les muscles endoloris, courbaturés.

Je clignai des paupières, retrouvant lentement mes esprits. Les combats, la boucherie, puis la mort du capitaine, l’ordre de stopper, prendre un peu de repos. Nous avions trouvé un abri. Je parvins à me rappeler que l’établissement s’appelait « l’or impérial ». Si cet endroit avait un jour contenu de l’or, il avait soit été pillé, soit profondément enseveli sous les débris et les cendres fumantes de plusieurs débuts d’incendie.

Je me levai avec lenteur, enjambai les corps de mes compagnons assoupis. J’en réveillai parfois un, d’un coup de talon malheureux, pour le voir aussitôt sombrer à nouveau. Charles se tenait dans l’ouverture béante de ce qui avait été un mur extérieur. Affalé sur une chaise, il fixait d’un œil morne les troupes défilant devant lui. Je m’approchai, heureux de retrouver mon ami, raclant la gorge à sa hauteur. Il quitta sa silencieuse observation pour poser son regard sur moi. Ses traits étaient tirés, son visage encore taché de suie et de sang. Ses cheveux, poisseux, collaient à son front. Plus aucune boucle n’habitait cette tignasse.

— Ah, Pierre, enfin debout ! me lança-t-il d’une voix sourde. Je m’apprêtais à te balancer un seau en pleine face, mon gros bébé.

Je souris avec difficulté, appréciant l’effort d’humour de mon ami.

— Tu n’as pas dormi ? m’enquis-je. Et… quelle heure est-il ?

— Dormi ? Tu rigoles ! Dès que je ferme les yeux, je vois des têtes qui éclatent et des membres qui volent en tous sens. Il fit un signe de la main en direction des militaires, dans la rue. Alors je préfère assister à la parade. Pour une fois que je suis aux premières loges. Pour ce qui est de l’heure, midi est passé, t’as raté le gueuleton, je suis désolé. Un repas de roi : pain sec, gourde d’eau, et gâteaux à vous en étouffer l’envie de manger.

Mon ventre criait famine, mais je me savais bien incapable d’ingurgiter quoi que ce soit.

— Martin ? Louis ? poursuivis-je.

— Le Gros est parti prendre des consignes, vu qu’on n’a plus de capitaine. Le f… Louis est là-bas, en train de rédiger des lignes et des lignes sur un carnet récupéré sur un cadavre.

— Des lignes ? m’inquiétai-je, portant mon regard un peu plus loin, pour trouver mon camarade assis à même le trottoir, adossé à un buffet défoncé, la tête penchée sur son ouvrage. Des lignes de quoi ?

— Qu’est-ce que j’en sais, moi ? Il pavillonne complètement, notre Gouvion. Depuis qu’il a vu ces foutues mitrailleuses, il pense plus qu’à ça. J’ai jeté un œil à ses trucs, c’est dément. Il réfléchit à comment mieux les positionner, combien de morts elles pourraient faire en plus, de quelle façon il serait possible de les améliorer encore. C’est complètement dingue. Il me file la frousse, je te jure.

La bouche sèche et pâteuse, je m’emparai d’une gourde d’eau posée aux pieds de Charles, espérant que mon estomac accepte le liquide sans trop rechigner. Je m’apprêtais à rejoindre Louis pour essayer d’échanger quelques mots avec lui, quand un mouvement attira mon attention. Une masse disparate se frayait un chemin à contre-courant parmi le flux des militaires.

— Des rescapés, lâcha mon ami. C’est comme ça depuis tout à l’heure. Les troupes de choc progressent lentement, mais réussissent à libérer régulièrement des habitants, cloîtrés chez eux, dans des caves ou des greniers.

Une silhouette émergea du flot, s’arrêtant à notre hauteur. L’homme nous observa, silencieux. Il portait une redingote déchirée, jadis anthracite, un haut-de-forme poussiéreux à la main. Son regard, vide et épuisé, devint de braise, glaçant mon sang. Je reconnaissais ces yeux. Ils m’avaient déjà dévoré de l’intérieur, des mois plus tôt. Charles, effrayé par cette vision, recula et fit basculer sa chaise en arrière, passant cul par-dessus tête pour atterrir avec brutalité dans les gravats.

Je me raidis, une saveur acide envahissant ma bouche. L’homme s’approcha encore, à présent redressé, ayant retrouvé son port altier et son assurance. Un sourire carnassier fendit en deux son visage, mettant à jour des dents prêtes à mordre et déchirer.

— Mais ne serait-ce pas là le jeune Sauvage ? tonna-t-il par-dessus les battements frénétiques de mon cœur. L’armée avait donc tant besoin de tous ses frêles bras pour mater ces gueux qu’elle a fait appel à ses petits protégés ? J’espère que vous n’avez pas été trop choqué au moins par tout cela, jeune homme. La guerre, paraît-il, vide les entrailles plus vite que la dysenterie.

Chacun de ses mots était autant de lames de rasoir se fichant dans mon esprit. La princesse avait raison. Cet homme était le diable.

— J’y pense, tout à coup, reprit l’apparition. Si vous êtes là, c’est que ma chère progéniture ne doit pas être bien loin ? Où est donc le sang de mon sang, la chair de ma chair ? Ah ! Mais la voilà ! s’exclama soudain l’homme en apercevant Louis, debout, pâle comme la mort, à quelques mètres de nous.

Gouvion-Saint-Cyr écarta les bras, comme pour le serrer contre lui. Il resta ainsi une poignée de secondes puis partit d’un sinistre éclat de rire, attirant sur nous tous les regards.

— Pas d’effusion, n’est-ce pas, mon cher fils ? ironisa-t-il. Si nous nous enlacions, je suis persuadé que l’un de nous deux finirait par essayer d’étouffer l’autre.

L’homme s’épousseta, redressa son couvre-chef, remettant son nœud de cravate d’un geste expert. Il affecta alors la bonhomie des bienséances de cours, serpent dissimulé sous les traits d’un courtisan affable.

— Messieurs, j’espère que vous me pardonnerez ma mise, mais nous avons, voyez-vous, rencontré quelques… désagréments, depuis deux jours. J’en remercie chaleureusement pour cela vos amis, qui ont su à la perfection laisser entrer ces misérables dans ce qui devait être la place la mieux protégée de tout l’empire. J’en tremble pour le reste de cette ville et de ce pays, conclut-il, cinglant.

Je n’osais bouger, observant cette scène tant redoutée des retrouvailles entre ce père et ce fils. Charles s’était redressé, frottant ses articulations douloureuses, tandis que Louis semblait tétanisé par la rage. Il respirait à peine, ses paupières ne cillaient pas, seuls ses yeux lançaient des feux ardents vers l’homme qui le défiait. Nos camarades s’étaient rassemblés autour de nous, se gardant cependant de trop s’approcher. Plusieurs militaires, dans la rue, attirés par le spectacle, avaient cessé leur marche, observant le curieux échange.

— Quoi qu’il en soit, mon cher fils, je ne suis guère étonné de te trouver ici même, siffla Gouvion-Saint-Cyr. Tu aimes le sang, je le sais depuis des années. As-tu raconté à tes chers camarades ce qu’était devenu ce brave petit garçon de tes amis… comment s’appelait-il déjà ? Qu’importe, il est mort, de toute façon. Tu aimes le sang, et tu es assez malin pour toujours te trouver du bon côté d’un couteau. Tu dois savourer cette victoire, je présume ? Voir l’homme que tu hais, errer parmi les réfugiés de ce misérable quartier.

Il s’était avancé, s’approchant dangereusement de Louis. Ils se ressemblaient tellement. Même profil, même chevelure, même port altier. Sans parler de ces yeux qui, déjà, m’avaient marqué. L’un était la parfaite copie de l’autre, séparée de seulement quelques dizaines d’années.

Louis tremblait. Je crus qu’il allait bondir sur son père à l’étrange évocation de ces souvenirs d’enfance. Il serra les poings, inspira profondément. Ses paupières se plissèrent, son buste se pencha légèrement en avant. Cet affrontement allait se terminer dans le sang. Je fis un signe à Charles, tout aussi conscient que moi de la tension et du danger. Deux autres camarades, parmi les plus courageux, s’étaient glissés derrière Louis, prêts à le ceinturer en cas de geste violent.

Un cri de rage bondit soudain de sa poitrine, nous faisant sursauter.

— Vous n’avez pas le droit ! hurla-t-il. Comment osez-vous proférer ces paroles ? Comment osez-vous évoquer ce souvenir ? Vous... Vous... Vous n’êtes qu’un monstre. Vous avez toujours été un monstre. Ma mère en est morte. Adélaïde est en train d'en mourir. Et vous n’avez jamais rêvé que de me voir périr à mon tour !

Gouvion-Saint-Cyr recula d’un pas sous le coup de la charge. Une ombre de surprise traversa son visage, immédiatement remplacée par un rictus arrogant. Il toisa l’assistance, prenant celle-ci à témoin.

— Mais c’est que le petit oiseau tenterait de se rebeller ? cracha-t-il. Éprouverais-tu finalement des sentiments ? Quel dommage, moi qui te pensais enfin prêt à affronter ce monde à mes côtés. Mais il est vrai que tu es parvenu, sans que j’arrive encore à le comprendre, à te faire des amis. Toi. Des amis. Quelle ironie. Quel exploit.

L’homme nous désigna tour à tour du doigt, parfaitement renseigné sur nos identités.

— Pierre, le brave orphelin que tu suis depuis Nancy. Charles, fils de tenanciers de bordel. Martin, bien sûr, ce lourdaud de militaire. Et il manque ce corniaud d’Armand. Est-il mort ? Des amis fidèles, dévoués. Prêts à se sacrifier pour toi, peut-être ?

Il marqua une pause, affectant le doute.

— Mais… savent-ils réellement qui tu es ? Savent-ils que tu les as trahis ? Pour quoi, d’ailleurs ? Vengeance ? Espoir de m’atteindre ? Mais sais-tu, mon cher rejeton, que rien ne peut m’atteindre. Qu’importe le vent, je suis assez puissant et avisé pour me placer toujours dans son sens. Ta traîtrise n’aura servi à rien. Sauf peut-être à encore un peu plus augmenter le nombre de morts. Le sang. Toujours le sang, n’est-ce pas ?

Louis bondit. Pris par surprise, aucun de nous ne parvint à le retenir. En deux enjambées, il fut sur son père, se ruant sur lui, enserrant son cou de ses deux mains. Son visage, cramoisi, exprimait une fureur incontrôlable.

— Espèce d’immonde pourriture ! Je vais vous tuer ! Comme j’aurais déjà dû le faire des années plus tôt.

Gouvion-Saint-Cyr suffoquait, son sourire transformé en grimace de douleur. Il tenait les poignets de son fils, tentant en vain de desserrer l’étau qui l’oppressait. Le duo chuta lourdement sur le sol poussiéreux, Louis surplombant son père de toute sa hargne. Lâchant sa prise, il frappa alors ce visage honni, faisant pleuvoir insultes et coups de poing en une marée furieuse.

Mes compagnons, enfin, se ressaisirent. Ils se précipitèrent sur le bourreau et sa victime, Charles le premier. J’étais pétrifié, incapable d’intervenir, mon esprit refusant tout mouvement. L’homme avait parlé de traîtrise. De quelle traîtrise parlait-il ? Envers qui ? Pour quoi ? Mes pensées se percutaient, des murmures oubliés donnaient à nouveau de la voix. Plongé dans mes doutes, j’assistais, impuissant, à la terrible scène.

Il fallut pas moins de six personnes pour contrôler la folie de Louis et libérer son père. Maintenu à terre, deux soldats assis à califourchon sur lui pendant que les autres maîtrisaient ses mains et ses jambes, il vociférait toujours, distribuant ses coups à qui avait le malheur de relâcher son étreinte. Deux grenadiers tentèrent de retenir son père, se ravisant aussitôt quand celui-ci leur adressât un regard glacial. L’homme reprit lentement son souffle, ramassa son haut-de-forme tombé à terre, essuya un filet de sang coulant de son nez. Son effroyable sourire ne tarda pas à réapparaître. Il se pencha vers son fils, satisfait de le voir cloué au sol, puis nous adressa un salut exagéré.

— Messieurs, prenez grand soin de mon cher fils, je ne voudrais pas qu’il lui arrive du mal, voyez-vous. Mon cher Louis, j’espère avoir le plaisir de te revoir bientôt, je reste à ta disposition.

L’homme se couvrit la tête de son chapeau, referma sa redingote, enlevant les traces de terre les plus visibles. Il se tourna vers moi, planta une dernière fois ses yeux de flamme dans les miens.

— Monsieur Sauvage, vous croiser est toujours un plaisir, ironisa-t-il. Mais je dois vous laisser, vous avez tant de choses à vous dire, j’en suis certain, avec ma progéniture. Vous pourrez, par exemple, parler de votre amitié, probablement plus chère à l’un qu’à l’autre. Il marqua une pause, savourant l’instant. Et qui sait, de cette… quel est son nom ? Oui, c’est cela, de cette douce et tendre Hortense qui doit tant vous manquer.

Il inclina brièvement la tête puis, sans un mot de plus, fit demi-tour pour se perdre dans le flux des militaires et des réfugiés.

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