Chapitre 5: Charles

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— Pierre ! Où étais-tu passé ?

Charles, voisin de chambrée avec qui j’avais très vite lié amitié, s’était précipité vers moi avant que je ne pénètre dans le réfectoire. Originaire de la capitale, il en connaissait tous les recoins comme sa poche, et m’avait promis de me faire visiter le cœur palpitant de sa ville. Ses parents étaient, selon ses dires, de petits commerçants installés dans le quartier du Marais. J’avais voulu savoir ce qu’ils vendaient, mais il s’était contenté de m’adresser un fin sourire, me répondant que je le découvrirai bien assez tôt.

J’observai sa tignasse brune jamais coiffée, ce nez busqué qui semblait sans cesse fureter au vent. Je l’imaginais, enfant, à déambuler dans les rues de Paris, porter des messages de l’un à l’autre, chaparder au passage une pomme ou un quignon de pain, se jouant de la maréchaussée ou des malfrats. Il avait grandi depuis, mais il persistait encore chez lui cette once d’espièglerie qui trahissait sa nature profonde.

— Tu étais avec le professeur ? On va finir par se demander ce que tu peux bien fabriquer avec…

— Je te rappelle que c’est toi qui nous as présentés, rétorquai-je. Tu lui as dit qu’il devait absolument faire ma connaissance, que mon histoire personnelle et mon expérience de la province pourraient lui apporter énormément. Ce sont tes propres mots. Et tu as même ajouté que j’apprendrais beaucoup à le fréquenter.

— T’as raison, tout est de ma faute. Si on pense que tu en es, j’assumerai entièrement... ou pas, ponctua-t-il d’un rire franc.

— En est ?

— Ben oui, mon petit lapin, si tu es de l’autre bordée, quoi, s’amusa mon ami.

Il m’adressa un large sourire, l’œil brillant de malice.

— Je te fais un dessin, ou ça ira ? Si tu le souhaites, va faire un tour du côté des sanitaires du troisième, il y a quelques croquis assez explicites.

Je rougis, honteux de ma naïveté. Je bombai le torse, cherchant à retrouver contenance.

— Ça va, mentis-je, je sais très bien ce que ça veut dire ! J’ai pas besoin de tes explications ou de mauvais dessins pour savoir de quoi tu parles !

— Bien sûr, rétorqua Charles. Tu savais tellement que tu as fait semblant d’afficher ton regard de mérou face à l’hameçon du pêcheur, c’est ça ?

N’ayant jamais vu de mérou de ma vie, je me trouvais bien incapable d’imaginer son regard, mais me doutai sans peine qu’il s’agissait là d’une pique assénée par mon ami. Je devais à tout prix reprendre l’ascendant.

— Poisson ou pas, en attendant, je me fiche bien de savoir quels sont les penchants du professeur.

— C’est sûr que vu comme tu reluques la première paire de seins qui passe à ta portée, on peut pas trop avoir de doute, répondit Charles, mimant de ses mains une opulente poitrine.

— Ce n’est pas ma faute, grognai-je, faussement irrité, si la mode est aux décolletés pigeonnants.

— Pas ta faute, c’est sûr, mais ça t’arrange, n’est-ce pas ? Né dix ans plus tôt, tu n’aurais pu admirer que des cols boutonnés jusqu’au menton.

— Quelle tristesse ! m’amusai-je.

— Ah, ça ! Mais peut-être aurais-tu pu regarder de l’autre côté du pont et voir ce qu’il y a de l’autre bord, ponctua Charles. Tant pis.

Il haussa les épaules, mimant la déception. Je plissai les paupières, ne parvenant plus à discerner le vrai du faux dans les propos de mon ami. Sans me laisser le temps de répondre, il me tourna le dos, pénétrant dans le réfectoire de l’école.

J’entrai à sa suite, happé par le brouhaha et l’agitation qui y régnaient, et m’assis à ses côtés à l’une des tablées.

Les première-année, dont nous faisions partie, s’étaient regroupés dans un coin de la salle. Les seconde-année occupaient les meilleures places, proches des fenêtres en été, ou de la cheminée en hiver. Ils nous adressaient des regards emplis d’un sérieux inquiétant, chuchotaient entre eux en désignant l’un ou l’autre d’entre nous. Ils éclataient parfois d’un rire bruyant, tambourinant sur les tables ou frappant le sol de leurs talons. Le vacarme s’amplifiait alors, couvrant toutes les conversations. Nous plongions aussitôt la tête dans nos assiettes. Les plus courageux osaient regarder dans leur direction et recevaient en réponse une flopée d’invectives, rentrant bien vite dans le rang.

Il restait encore tout juste de quoi manger, le repas finissait de refroidir, mais j’avais si faim que j’aurais pu engloutir tout ce qui m’aurait été présenté. Par habitude, j’avalai les premières bouchées, sans même essayer d’identifier ce que j’ingurgitais. Des années de mauvaise pitance m’avaient appris à remplir mon estomac au plus vite, avant que mes papilles ne m’ordonnent, dégoûtées, de ne plus rien avaler.

Je levai finalement la tête de mon assiette, entre deux bouchées. Charles m’observait, touchant à peine à son repas. Une lumière terne voilait son regard, perdu dans ses rêveries. Je me redressai, posai mes couverts sur la table.

— Quoi ? lui lançai-je, tout à la fois irrité de m’être interrompu et préoccupé par son expression.

Il cligna des yeux, secoua imperceptiblement la tête.

— Quoi, quoi ? rétorqua-t-il.

— À toi de me le dire. Tu me regardes d’un air bizarre, depuis tout à l’heure. J’ai même dû m’arrêter de manger à cause de ça, ajoutai-je.

— Quel scandale, s’amusa-t-il, chassant ma réplique d’un revers de la main, une moue de dérision sur le visage. Mais ce n’est rien, conclut-il, après un court silence. Rien que tu ne doives savoir pour le moment.

Il m’adressa un sourire forcé puis se pencha vers moi, jeta de rapides coups d’œil par-dessus son épaule et me chuchota, sur un ton de conspirateur, changeant volontairement de sujet :

— Tu sais pour l’absorption ?

— Quoi, l’absorption ? répondis-je.

— C’est pour bientôt. J’ai entendu ceux de seconde année en parler hier soir, dans un couloir. Paraît qu’ils sont sur les dents et que ça va pas tarder à tomber.

L’absorption était une tradition de l’école, l’intégration par laquelle tous les nouveaux passaient. Menée par les anciens, elle se voulait la garante de l’histoire de l’institution et de la cohésion de ses membres. Mille fois condamnée par le directeur Duroc, elle renaissait inlassablement de ses cendres. Par dépit, l’encadrement la tolérait, y voyant même l’occasion de nous endurcir à bon compte.

Je haussai les épaules, affectant un détachement assuré.

— Depuis le temps qu’on en parle, je vais finir par croire qu’on a autant de chances de la voir que la jambe droite de Duroc !

Nous sourîmes tous deux à cette boutade.

On se répétait, année après année, le mystère de la perte de la jambe de notre directeur. Ce mystère demeurait entier, tout juste pensait-on qu’il l’avait laissée sur un champ de bataille, quelque part dans l’empire. Pour le reste, mille histoires circulaient à ce sujet : arrachée par un boulet, tranchée par un hussard, rongée par la gangrène, ou par lui-même, elle avait connu autant de vies que de morts différentes.

— En attendant, quand ça va tomber, on risque de ne pas trop rigoler, reprit Charles.

— Tu parles ! Regarde-les, là-bas, à se moquer de nous.

— J’ai presque hâte que ça commence, qu’on en finisse une bonne fois pour toutes ! grinça mon ami.

Je soupirai. Je me serais bien passé de cette absorption. Et même si elle devait se produire, je préférais encore la repousser le plus loin possible. Avec un peu de chance, il surviendrait quelque événement majeur, d’ici là, qui l’empêcherait. Un tremblement de terre, un débarquement anglais, le Jugement Dernier ? N’importe quoi.

Ce rite initiatique nous inquiétait bien plus que nous ne voulions bien nous l’avouer. Certains d’entre nous avaient des grands frères passés entre ces murs. Ils nous rapportaient ce qu’ils avaient vécu, légendes amplifiées par les années et la volonté d’effrayer des cadets impressionnables.

Mais même si ces histoires ne s’avéraient qu’à moitié exactes, cela nous laissait augurer bien des épreuves à traverser au cours des semaines à venir.

Un hurlement, du côté de la cheminée, repris aussitôt par trente ou quarante poitrines vociférantes. Nous tournâmes d’instinct la tête vers l’emplacement occupé par les seconde-année. Ils se tenaient debout sur leurs bancs, mimaient les gesticulations d’orangs-outans, se frappaient le torse de leurs poings. Sur le signe de l’un d’entre eux, ils sautèrent à terre, se précipitant vers nous. Ils bondirent entre nos rangées, grimpèrent sur nos tables, renversant tout sur leur passage. Les assiettes volaient en tous sens, les verres s’écrasaient contre les murs. Je tentai de me lever, une main ferme se posa sur mon épaule, me forçant à rester à ma place.

— Bouge pas, le rôuje ! me hurla un gaillard de seconde année.

Il nous avait affublé de ce surnom de rôuje, tradition désignant les promotions entrées une année paire, le jône étant réservé pour les promotions impaires.

Charles me jeta un regard inquiet, m’indiquant, d’un signe de tête, d’obéir. J’obtempérai, réfrénant l’envie de répondre à l’aîné. Il était déjà loin, poursuivant sa course folle.

La horde s’écoula au milieu de nous, torrent furieux et gesticulant. Ses derniers éléments quittèrent le réfectoire, hurlant tels des forcenés, leurs cris se répercutant dans les couloirs.

La salle ressemblait à un champ de bataille abandonné aux vaincus. Des restes de nourriture et des débris de vaisselle jonchaient le sol. Nos uniformes étaient souillés, poisseux. Nous nous regardions, hébétés par la scène à laquelle nous venions d’assister. Elle n’avait même pas duré cinq minutes.

J’observai Charles, les yeux dans le vide. Je sentais mon cœur battre dans ma poitrine, ma respiration ralentissait progressivement. Mon ami esquissa un sourire, me glissa un clin d’œil complice.

— À mon avis, ça ressemble à un coup de semonce, annonça-t-il.

Je n’eus pas le temps de répondre. Le lieutenant de l’école, accompagné de deux préfets, entra d’un pas vif dans le réfectoire.

— Que s’est-il passé ici ? hurla-t-il. Vous vous croyez encore chez maman ? Nettoyez-moi ce foutoir, sinon va y avoir la queue à la tour de l’horloge !

— Mais ce n’est pas... tenta l’un d’entre nous.

Il reçut pour réponse un coup de badine sur l’échine.

— Vous disiez, monsieur ? s’enquit, ironique, le préfet, auteur du coup.

— Vous avez quinze minutes pour tout remettre en ordre, clama l’officier. Passé ce délai, le directeur sera averti de votre désobéissance, et ça sera une autre histoire !

Sans un mot, le trio sortit de la salle, nous laissant seuls avec notre déconvenue.

— Le déroulé était parfait, tu trouves pas ? me lança Charles.

— Quel déroulé ?

— Les anciens saccagent tout, et même pas deux minutes plus tard, le lieutenant de Duroc arrive avec ses deux gros bras. À mon avis, ils attendaient sagement dans le couloir que les autres aient fini avant d’intervenir. Coordination impeccable.

J’écarquillai les yeux, décontenancé.

— C’était un coup monté, tu veux dire ?

— Non, juste une tradition bien orchestrée, asséna mon ami.

Autour de nous, nos camarades avaient commencé le nettoyage du réfectoire. Pour injuste que nous parût la tâche, la sanction n’en restait pas moins réelle, et aucun de nous ne souhaitait affronter le courroux du directeur.

Je soupirai, déjà lassé de cette journée et de cette absorption puis me levai, essuyant les plus importantes taches de mon uniforme.

— En attendant, grinçai-je, il ne doit pas nous rester plus de dix minutes, on ferait bien de s’y mettre.

Rejoignant nos compagnons, nous nous hâtâmes de nettoyer la salle, guettant l’approche redoutée du pas claudicant du directeur Duroc.

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