Chapitre 14: Correspondances

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Je m’assis sur la petite butte d’où j’avais observé la colonne des réfugiés quitter le quartier. Les traces des combats, des souffrances, des morts, avaient été effacées au mieux. Il subsistait toujours quelques marques, témoins oubliés de ces jours d’émeutes : un éclat d’obus, un mur effondré, un toit encore en partie défoncé, mais tout avait été fait pour que les mémoires effacent au plus vite ces souvenirs dérangeants.

Je dénouai avec précaution les ficelles qui liaient le paquet pour en dégager une petite pile de lettres. La correspondance d’Hortense ! Je dépliai avec le plus grand soin la dernière de ces missives, parcourus avec empressement ces lignes, tracées de l’écriture de mon amie :

« Atlanta, le 02 décembre 1864

Mon cher Pierre,

En ce jour de ton anniversaire, j’ai une pensée émue et chaleureuse pour toi.

Je n’ai reçu aucune nouvelle de ta part, et j’en suis inquiète. Est-ce que tu n’es pas en mesure de m’écrire ? Est-ce que mes courriers ne te parviennent pas ? Liras-tu même cette lettre ?

Comme je te l’ai déjà écrit, mon arrivée en Amérique ne s’est pas déroulée comme prévu : à peine débarquée, j’ai dû me cacher, les amis de la comtesse ayant eu vent de la présence d’espions à ma recherche. Comme j’ai eu peur ! On m’a immédiatement confiée à un autre groupe, puis à un autre encore. Tout juste arrivée dans une ville, je devais déjà la fuir. Je suis passée par Charleston, Washington, New York, et me voici à présent à Atlanta depuis hier.

À force de changer de place et d’hôtes, je crains que les amis de la comtesse ne sachent même plus où je me trouve...

(à partir de cette ligne, l’écriture devient hâtive, hachée)

J’ai dû interrompre mon courrier un instant, on est venu me chercher pour me prévenir que les hommes qui me suivent ont été aperçus dans le quartier. Je dois achever cette lettre maintenant, le temps presse.

Je n’en peux plus, Pierre ! J’ai peur, je suis épuisée. Je ne parviendrai jamais à les semer ainsi. J’y ai longuement réfléchi, et je sais que tu ne serais pas d’accord, mais je vais m’enfuir, seule, dès ce soir. Mes bagages sont prêts, j’ai de l’argent de côté — ils appellent ça des dollars, tu le savais ? - . Je vais partir vers l’Ouest, vers cette frontière encore inexplorée. J’espère que là-bas on ne me retrouvera pas !

On m’a dit que les paysages sont magnifiques. Comme j’aurais aimé que nous puissions découvrir ensemble ce pays incroyable !

Il est temps pour moi de te dire au revoir, mon tendre ami. Je ne sais pas quand je pourrai t’écrire à nouveau, je ne sais même pas si cela ne serait pas trop dangereux pour moi...

Je penserai à toi chaque soir, lorsque la lune se lèvera dans ce ciel que nous avons tant observé.

Je te souhaite, malgré tout cela, un très bon anniversaire, mon cher Pierre. Tu me manques terriblement.

Je t’embrasse du plus profond de mon être.

Hortense »

Je lus alors toutes les autres lettres, avec avidité, remontant le temps d’une correspondance à sens unique. Je louai le courage de la princesse qui avait osé affronter ses plus grandes peurs pour me permettre de les parcourir. Je maudis Duroc, Louvel, Louis et tous ceux qui l’avaient éloignée de moi. Je m’accrochai à ces quelques lignes, renouant avec l’espoir de retrouver ma chère Hortense.

Seul, au milieu des fantômes et des ombres de la nuit, je pleurai enfin, sans retenue ni crainte d’être entendu.

Au-dessus de moi, la lune s’était levée, me rapprochant en pensées de mon amie disparue.

FIN

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