Chapitre 8: Le sergent

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Je me débattais, tentant sans succès de dénouer les liens qui m’entravaient les poignets et les chevilles. Charles, pareillement ligoté, gigotait en tous sens, sans plus de réussite. Je rampai jusqu’à lui et parvins à détacher son bâillon, non sans grimaces et postures que la décence aurait pu réprouver en d’autre situation. Mon ami jurait, pestait, vociférait à chacune de ses vaines tentatives, se perdant en d’inutiles contorsions.

— Attends, soufflai-je, épuisé par notre lutte. Rapproche-toi de moi, je vais essayer de défaire tes nœuds.

Nos mains étant attachées dans notre dos, j’allais œuvrer en aveugle, mais toutes nos autres tentatives n’avaient été que de cuisants échecs. Dire que dans les romans d’aventures les héros parvenaient à se libérer de leurs liens en à peine deux lignes. J’en aurais ri, si je n’étais pas aussi inquiet. Une troupe progressait dans notre direction. Souliers ferrés résonnant sur les pavés, je percevais à présent le bruit de leur course, les grognements des plus fatigués, des ordres, secs, qui se détachaient du reste. Des coups de feu, les sons de rapides combats. Un cri, par instant, de mort ou d’agonie.

Nous nous débattions comme des damnés, toujours incapables de nous libérer quand un groupe de soldats fit irruption dans le hall. Ils étaient au moins dix, menés par un sergent, baïonnette au canon, leurs uniformes tachés de sang et de poussière. Je m’immobilisai, effrayé par leur terrible allure. Le sous-officier envoya une partie de ses hommes explorer les lieux avant de s’avancer vers notre pitoyable duo. Il nous observa avec attention, passant de l’un à l’autre, cherchant à deviner pourquoi nous nous trouvions ainsi ligotés et nous classer dans le camp des alliés ou des ennemis.

— Qui êtes-vous et que faites-vous... comme ça ? s’enquit-il, suspicieux.

Je l’étudiai à mon tour, détaillant ses traits, son allure, ses paroles. Je le reconnaissais à présent ! Notre sergent ! Le sergent de la poterne, celui qui nous avait laissé rentrer dans le palais. Je retins un sourire qui, en pareille circonstance, aurait pu être mal interprété. Je ne savais pas de quel bord il faisait partie, mais les derniers événements me poussaient à croire que le plan des conspirateurs ne s’était peut-être pas déroulé sans accroc. Je me redressai, m’appuyant sur le mur, fixant mon regard dans celui du militaire, dans l’espoir qu’il me reconnaisse à son tour.

— Nous sommes de la phalange de l’école polytechnique, répondis-je. Nous sommes là pour… je décidai de me jeter dans le précipice... pour porter un message à la comtesse de T.

— La comtesse ? intervint un des militaires. C’est qui cette comtesse ?

— Et l’école polytechnique, ajouta un deuxième d’une voix grave, c’est pas là où les copains ont été envoyés ?

— Tout juste ! affirma le premier en crachant un jet de salive brunâtre. C’est un des repères de ces foutus conjurés ! M’étonnerait pas que ces deux-là soient des espions qu’on nous servirait sur un plateau, conclut-il, pointant son fusil sur la poitrine de Charles.

— Mais fermez-la, bougres de couillons ! gronda le sergent. C’est des amis de la comtesse, qu’ils vous ont dit, espèce d’imbéciles !

— De qui ? reprit l’un des imbéciles en question.

— Tu sais très bien de quelle comtesse je parle ! Celle à qui on a ouvert la porte, sur ordre du maréchal Baraguey. T’as déjà oublié ça, foutre de corniaud ? asséna le sous-officier, impitoyable.

Il se pencha vers nous et, d’un geste adroit, dénoua nos liens. Je frictionnai mes poignets endoloris et à sang, tandis que deux bras me soulevaient de terre pour me redresser. Madame de T. avait eu un maréchal pour sauveur, j’avais un sous-officier. Chacun son rang, mais je m’en fichais tellement, à cette heure, que j’en aurais embrassé notre nouvel ami.

— Sergent Gavillon, me lança mon serviteur une fois debout devant lui. Troisième régiment de la garde.

L’homme semblait taillé dans le roc. Son regard, d’un noir profond, aux yeux enfoncés dans leurs orbites, sondait mon esprit. Un fin sourire sinuait sous ses épaisses moustaches. Il me tendit une main solide que je m’empressai d’empoigner.

— Mais avant toute chose, ajouta-t-il, il va falloir m’éclaircir sur votre présence ici. Ces deux idiots sont peut-être pas futés, mais ils ont raison au moins sur un point : vous pourriez être des espions des conjurés. Et par ces temps-ci, ils finissent la poitrine trouée, ou pendus à un lampadaire, alors soyez brefs et concis.

J’avais compris la mise en garde, aussi m’exécutai-je aussitôt, allant droit au but.

— Je me prénomme Pierre Sauvage, entamai-je d’une voix neutre, et voici mon ami, Charles Maupré. Nous avions un message, sergent. Un message pour la comtesse.

Je portai par réflexe la main à mon flanc, avant de poser mon regard sur la lettre gisant à nos pieds, abandonnée par le lieutenant en fuite. Le sergent nota mon geste instinctif et se pencha pour ramasser la missive.

— Poursuivez, ordonna-t-il alors qu’il en parcourait les premières lignes.

— Ce message... ce message parlait d’une menace. Une menace sur l’empereur. Ma voix se brisa. Des hommes voulaient en attenter à sa vie, et je devais... je devais le porter au plus vite à la comtesse pour... Je retins un sanglot, poursuivant d’un ton hésitant. Pour la prévenir. Mais nous avons été capturés. Par des hommes du général Duroc. Et puis, j’ai entendu ces cris. L’empereur... ils disaient que l’empereur avait été...

Le militaire fronça les sourcils, son visage se ferma en un instant. Il empoigna la crosse de son fusil, semblant revivre des combats récents.

— Mais ils n’ont pas réussi ! tonna-t-il. Il s’en est fallu de peu, mais nous avons été prévenus juste à temps pour déjouer leur complot ignoble.

Le sergent posa une main rassurante sur mon avant-bras. Il arborait un sourire avenant, réconfortant. Ses yeux s’étaient élargis, emplis de bonté.

— Votre mission n’a pas réussi, jeune homme, mais d’autres s’en sont chargés pour vous. L’empereur est sain et sauf, et à l’heure qu’il est, les conjurés sont chassés dans tout le quartier comme on le ferait de rats.

Une vague de chaleur m’envahit, j’en aurais ri, crié, pleuré. Je déplaçai mon regard vers mon ami Charles qui venait de lâcher un juron de soulagement, puis reportai mon attention sur le militaire.

— Sain et sauf, dites-vous ? C’est extraordinaire ! Mais comment est-ce possible ? L’homme qui m’a donné le message m’a assuré que personne d’autre n’était au courant. Qui aurait pu...

— Qu’est-ce que j’en sais, moi ? me coupa le sergent. Un traître dans leurs rangs, un informateur, un espion, le pape ? Toujours est-il qu’ils ont perdu, et qu’on va leur faire payer cher. Mais assez traîné, on doit encore nettoyer quelques rues avant de rentrer. Pilot ! tonna le militaire. Tu vas escorter ces deux jeunes gens à la poterne. La comtesse de T. les attend au palais, veille à ce que personne ne les importune en chemin, c’est compris ?

Le soldat, un colosse aux favoris noir comme le charbon, acquiesça sans un mot.

— Merci, sergent, bredouillai-je, incapable d’organiser mes pensées.

— Filez, jeune homme, conclut le sous-officier en me tendant la missive du professeur. Espérons que nos routes se croisent en de meilleurs moments.

Escortés par notre soldat, l’entrée par la poterne du palais ne fut qu’une formalité. Le bâtiment était sur le point d’exploser tant la foule rassemblée y était grande, mais la comtesse, eût égard à son rang, s’était vu attribuer des logements privés. Devant ses appartements, notre chaperon nous annonça à un valet, et la porte s’ouvrit sur Hans qui avait troqué son déguisement de combattant d’opérette contre son habituelle tunique stricte et sobre.

Je n’étais même plus surpris.

— Encore vous ! se lamenta-t-il.

Décidément, notre amitié ne faisait que se développer jour après jour.

— Je suppose que vous souhaitez voir Madame, poursuivit-il, dédaigneux. Dans cet état, bien évidemment !

Le jeu se mettait en place, mais il serait seul à s’amuser. J’étais las de palabrer, aussi adressai-je un signe à Charles. Celui-ci bouscula le Germain, tandis que je me faufilai le long de la porte, me précipitant vers l’intérieur de la pièce. Aux mains avec mon ami, Hans ne put cette fois-ci me poursuivre.

Je tombai nez à nez avec la comtesse et son mari, attirés par l’agitation. Je m’arrêtai devant eux, reprenant mon souffle.

— Que faites-vous ici ? s’exclama Madame de T. Comment avez-vous pu quitter l’école ? Comment avez-vous même pu entrer dans le palais ? Seriez-vous venu en compagnie... en compagnie de Duroc ?

Malgré l’énormité de la question, elle se pencha par-dessus mon épaule, se préparant à voir apparaître le directeur, claudiquant sur sa jambe artificielle. Elle fronça les sourcils, jeta un dernier regard derrière moi avant de reprendre :

— Non, bien sûr que non ! Comment aurait-il osé se présenter après ce que ce misérable personnage a ourdi. Cette ignominie ! Cette monstruosité !

Elle s’empourpra, hoqueta, manquant de peu de s’étouffer. Elle s’apprêtait à nouveau à tempêter, mais son mari, comme toujours à ses côtés, empoigna sa main avec douceur et parvint à la faire redescendre de son ire en un instant. La comtesse m’observa alors, me détaillant de pied en cap.

— Pardonnez-moi, mon cher ami, tout cela m’a tellement chamboulé que je ne parviens pas à décolérer. Mais cela ne répond pas à ma première question : comment êtes-vous arrivé jusqu’à nous ? Vous deviez rejoindre votre école, n’y êtes-vous donc pas allé ?

Je sortis de sa cache, où je l’avais à nouveau rangée, la missive de Descart, froissée et tachée.

— Cette lettre m’a été transmise par le professeur. Il… Il est…

Je ne parvenais pas à prononcer les mots. La comtesse lut la tristesse de mon regard, porta la main à sa bouche, retenant un cri de désespoir.

— Où ? Que s’est-il passé ? s’enquit son mari, pragmatique.

— Duroc l’a fait chasser de l’école, répondis-je d’une voix grave. Il l’a fait traquer, ses hommes ont réussi à le débusquer et... Je ne pus poursuivre. Mais… mais il a pu s’emparer de ce message. Ce message que je devais vous transmettre au plus vite. Mais j’ai échoué dans ma mission, conclus-je, dépité.

La comtesse parcourut la missive. Son visage s’attrista, une larme roula sur sa joue, traçant un sillon sur son maquillage. Elle resta de longues secondes immobile, le regard perdu dans les lignes du message. Elle repensait à son ami, le professeur Descart. À ce qu’il avait sacrifié, jusqu’à sa propre vie, pour ce courrier. Sacrifice rendu inutile par ma capture, songeai-je, par la mise à bas du complot sans mon aide, l’échec de leur terrible projet malgré mon échec.

— Quelle tristesse, reprit-elle, tendant le morceau de papier à son mari. Que de morts inutiles, au nom d’un idéal, au nom de la politique. Au nom du pouvoir.

— Nous savions que certains allaient tenter quelque chose, profiter de ce désordre, intervint le comte à la fin de la lecture. Mais… mais à ce point-là !

— Que s’est-il passé ? m’enquis-je. Comment l’empereur...

— Nous l’ignorons encore en partie, reprit Monsieur de T. Des informations seraient arrivées jusqu’à lui par un biais qu’il a gardé secret. Le palais s’est alors transformé en une fourmilière. Les soldats de la garde couraient dans tous les sens, chacun s’armait ou se claquemurait, selon ses dispositions.

— Ensuite, ce fut le silence, poursuivit son épouse. Un silence de mort, angoissant. Les couloirs étaient à nouveau déserts, les salles de réception vides. Puis il y a eu des cris, le bruit d’une foule montant à l’assaut des grilles. Nous avons su que pendant ce temps des groupes de conspirateurs s’infiltraient en plusieurs points qui auraient dû être entre les mains de comparses. Mais au lieu de cela, ce furent les fusils de la Garde qui les accueillirent.

— Ils ont été fauchés, paraît-il, rugit le comte. Pas un ou presque n’est parvenu à en réchapper. Et ceux qui ont osé se rendre ont aussitôt été emprisonnés dans les geôles du palais. Ils seront punis, et payeront chèrement le prix de leur trahison, conclut-il, le visage dur, le regard de braise. Tous. Sans aucune pitié.

Pour la deuxième fois en quelques heures, j’assistais à la colère du comte. Une colère froide, subite, dévastatrice. Un vent glacial nous entourait, pétrifiant nos gestes, immobilisant nos pensées. Tout à plein dirigée contre les conspirateurs, je bénis le ciel qu’elle ne se posât un jour sur ma pauvre personne, tant elle semblait pouvoir fendre en deux la plus haute des montagnes.

Hans choisit cet instant précis pour faire son entrée. Ayant perdu superbe et aplomb, il s’avança vers ses maîtres, transpirant d’avoir pressé le pas. Il s’en serait fallu de peu pour qu’il triturât son calot de ses mains tremblantes, comme l’aurait fait un métayer au siècle dernier devant son seigneur. Mais la Révolution était passée par là, et ces images-là ne pouvaient bien sûr plus exister.

— Monsieur le comte, entama le valet de son accent guttural, l’empereur vient de dépêcher une estafette à votre attention. Il marqua une pause, tant pour ménager son effet que pour reprendre son souffle. Il vous convoque dans ses appartements séance tenante.

— Nous convoquer ? s’exclama monsieur de T., l’esprit encore embrumé par son emportement. Nous convoquer ? Comme on le ferait de simples serviteurs ? Ne sait-il donc pas…

— Mon ami, intervint son épouse d’un ton sec. Je vous en prie, déparez-vous de votre germanique irritation ! Vos nerfs sont tellement à vif que vous laissez à nouveau poindre cet accent d’outre-Rhin que je ne vous veux pas voir emprunter, vous le savez. L’empereur nous convoque, nous irons, cela ne se discute pas.

Elle se tourna vers moi, affichant un large sourire tranchant avec le visage d’autorité servi à son mari.

— Venez avec nous, Pierre, lança-t-elle comme pour faire diversion. Ce sera l’occasion rêvée, et peut-être unique, de vous approcher de notre monarque bien aimé.

Elle enserra mon poignet, me tirant à sa suite, sans même prendre la peine de laisser le comte répondre à sa remontrance.

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