Chapitre 1: Sauvetage

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La victoire à la barricade avait ouvert une brèche dans les défenses des insurgés. Les troupes s’engouffrèrent dans ce passage, regagnant les rues et les bâtiments un à un. Les émeutiers refluaient, pris à leur tour au piège des murailles du quartier. Un long et pénible travail de nettoyage s’imposait : il fallait visiter chaque immeuble, chaque appartement, chaque cave. Un adversaire pouvait surgir de derrière une porte, une embuscade risquer de nous surprendre en haut d’un escalier. Les troupes de choc avaient effectué le plus gros, il nous restait la fastidieuse tâche de tout ratisser.

Nous remontions la rue de Longchamp : le nouveau capitaine du peloton nous avait assigné, à ma phalange et aux cadets, cette zone relativement tranquille. Nous venions d’achever l’exploration d’une demeure qui finissait de se consumer dans une épaisse colonne de fumée noire. Aucun révolté n’avait pu trouver refuge dans ces décombres brûlants.

Les murs d’enceinte du palais de Chaillot se dressaient à cinquante mètres sur notre gauche. Des soldats nous observaient depuis les défenses érigées à la hâte, nous adressant des signes amicaux de la main. Nous leur répondions à peine, tendus, épuisés par les récents événements. J’avançais au milieu de mes camarades, submergé par un insupportable cauchemar. Mon corps hurlait de douleur, de fatigue, mon esprit ressassait les mots, les invectives, cherchant en vain à trouver un sens à ce qui venait de se produire. Nous étions tous encore choqués par nos épreuves, nos combats, la violence de l’affrontement avec Louis, et aucun de nous ne parvenait à parler. Chacun, solitaire, restait prisonnier des images gravées dans sa mémoire.

J’avais déjà emprunté cette rue. Les appartements de Madame de T. se trouvaient au prochain croisement, sur notre droite. Mes pensées, enfin distraites, se portèrent vers son immeuble. Je me penchai vers Charles, marchant à mes côtés.

— Je dois y aller, lui murmurai-je.

Mon ami, passé la surprise de m’entendre prononcer mes premiers mots depuis plusieurs heures, m’adressa un regard compréhensif. Il avait très bien saisi de quoi je parlais.

— Je viens avec toi, répondit-il d’un ton ferme.

Impossible de négocier. Nous accélérâmes le pas pour nous porter à hauteur de Martin, à la tête de notre petite colonne. Je lui expliquai brièvement notre projet. Il fronça les sourcils, pas tant parce que nous allions désobéir aux ordres, que par la crainte de nous voir embarqués dans une situation dangereuse.

— Vous voulez pas qu’on y aille tous ensemble ? tenta-t-il. Pierre, je suis pas sûr que ça soit le meilleur moment pour toi de partir à l’aventure, ajouta-t-il.

— Merci, rétorquai-je d’une voix douce. Mais à deux on pourra plus facilement nous faufiler qu’à cinquante. Et je préfère encore partir à l’aventure, comme tu dis, que de laisser mon cerveau tourner en roue libre dans ma tête, conclus-je d’une voix morne.

— Bon, finit-il par accepter après une poignée de secondes. Si on s’aperçoit de votre absence, je dirai que tu t’es blessé à la cheville, et que Charles t’a conduit à l’infirmerie.

Il m’adressa un clin d’œil complice. Je compris sans peine quel rôle on attendait de moi. Je fis mine de trébucher, m’affalai de tout mon long sur les pavés, lâchant même un juron de protestation. Charles se plaça aussitôt à mes côtés, repoussant nos camarades qui voulaient apporter leur aide.

— Ça va, les gars, feintai-je de grogner. C’est rien.

— C’est rien ? Tu parles ! rétorqua mon ami, faisant semblant de m’examiner. Tu t’es cassé la cheville, mon cochon ! Va falloir que je t’emmène te faire soigner.

Je soupirai, tournai mon regard vers le Gros qui assistait à la scène, en apparence impassible.

— Martin, je peux te confier la phalange ?

— Allez-y, me répondit mon ami. Je vais m’occuper de tes petits gars.

Il m’adressa un sourire inquiet puis reprit la marche, préférant ne pas s’attarder près de nous : plusieurs camarades me jetaient déjà des regards interrogateurs, surpris par cette blessure suspecte. Donnant malgré tout le change, je m’éloignai, boitant et m’appuyant sur l’épaule de Charles, en direction de la rue de Madame de T.

L’immeuble de la comtesse était en partie dévasté. Une fumée épaisse sortait des fenêtres brisées du rez-de-chaussée. La double porte d’entrée gisait, défoncée, sur le trottoir. Dans le hall, des traces de combat, le même spectacle de pillage et de destruction que dans tous les autres bâtiments visités depuis le matin. Le corps du gardien, le torse transpercé d’un pieu, barrait le passage. Il agrippait encore un antique sabre de cavalerie, dressé telle une croix mortuaire. Nous l’enjambâmes avec précaution, les armes à la main. Un silence sépulcral régnait dans tout le bâtiment.

— Ça a chauffé, par ici, lança mon ami.

Je gravis avec prudence les marches de l’escalier menant au premier étage, Charles sur mes talons. Les portes de l’appartement, elles aussi, avaient été forcées. Dans le vestibule reposait le cadavre du majordome, pistolet à ses côtés. Les tentures étaient arrachées, les tapis souillés par des dizaines de semelles crottées. Les précieux bibelots, brisés, recouvraient le parquet taché, quand ils n’avaient pas été dérobés par des mains avides.

J’accélérai le pas. Dans le salon principal, la même scène se répétait, plus impressionnante encore. Tout avait été mis sens dessus dessous. Plusieurs émeutiers avaient été tués à leur tour, à ma grande satisfaction. Les meubles étaient renversés, les sofas percés de balles ou de coups de lame. Du sang, répandu partout. Je frémis. Les combats avaient été terriblement violents. Je priai pour ne pas reconnaître un corps, étendu sur le sol ou affalé sur une table ou un fauteuil éventré.

— Je sais pas ce qui s’est passé ici, murmura Charles, mais ils se sont pas laissé faire, c’est sûr.

Ces paroles, étrangement, me réconfortèrent. Mes amis s’étaient défendus. Ils ne s’étaient pas fait surprendre par les émeutiers. Peut-être avais-je encore une chance de les trouver ici, quelque part ?

D’instinct, je me dirigeai vers un nouvel escalier, celui des appartements privés de la comtesse et de son mari. Mes pas résonnaient dans ce lieu d’habitude empli de joie, habitué aux festivités et à la légèreté. Je m’arrêtai devant la porte du bureau de Monsieur de T. À ma grande surprise, elle paraissait intacte. Je tentai de l’ouvrir, sans succès. Charles se joignit à moi pour lui asséner un solide coup d’épaule quand une balle tirée de l’intérieur transperça le panneau de bois, passant à moins de deux centimètres de ma tête. Nous nous repliâmes à l’abri du mur, le souffle court, nous adressant des regards stupéfaits.

— Partez d’ici, um Himmels Willen ! gronda une voix que je reconnus, pour une fois à ma grande satisfaction. Emportez ce que vous voulez, mais allez-vous en avant que je vous fracasse, Arschloch !

— Hans, cessez tout de suite ce langage grossier ! grogna une voix féminine qui fit battre mon cœur dans ma poitrine.

— Aber, Gräfin...

— Aber rien du tout, coupa la femme. Combien de fois déjà vous ai-je dit de ne pas jurer ainsi ? Vous allez avoir droit à votre nettoyage de bouche au savon, émeute ou pas émeute !

Je manquai de pouffer de rire tandis que Charles affichait un haussement de sourcils interrogateur. Je perçus encore quelques grognements de dépit, le raclement de meubles que l’on plaçait en hâte devant la porte, puis à nouveau le silence. Je n’osais bouger, de peur de recevoir un nouveau tir, retenant mon rire, nerveux et soulagé.

— Êtes-vous toujours là ? reprit la comtesse, de l’autre côté de l’huis. Comme ce malotru de valet vient de vous le dire, vous pouvez voler tout ce que vous voulez, s’il reste de quoi piller. Mais ne tentez pas de franchir cette porte, nous sommes mieux armés qu’un régiment de la garde, il vous en coûterait.

— Ma chère, intervint une autre voix masculine, celle du comte, à n’en pas douter. Puis-je me permettre de mener cette négociation ? Je ne doute pas de vos talents diplomatiques, mais je pense qu’une once de pondération nous aiderait tous, en cette situation.

— Oh ! Mon mari ! De la pondération, dites-vous ? s’offusqua Madame de T. De la pondération ? Comme si j’en étais dépourvue ! Ne faut-il pas être pondérée pour survivre comme je le fais à la cour ? Pondérée pour affronter ces mille coups bas et autant de traîtrises ? Pondérée afin de maintenir un semblant de présence auprès de l’empereur ? Je crois rêver ! Je n’aurais jamais pensé être ainsi humiliée. Et par vous, de surcroît, mon aimé ! J’en mourrais !

— Hum… osai-je, me grattant la gorge ostensiblement.

— Quoi ? reprit la comtesse, aux antipodes de la pondération.

— Si je peux me permettre, Madame, poursuivis-je, nous ne sommes pas venus ici pour piller quoi que ce soit, nous sommes au contraire…

— Ah ! Mais je vais en mourir ! Cette voix, cette voix ! s’exclama mon amie. Un silence. Pierre, est-ce vous ?

— Moi-même, madame, répondis-je. Pour vous servir.

— Hans, ne restez donc pas là les bras ballants ! Dégagez cette porte, que diable ! À moins que vous ne souhaitiez que je le fasse moi-même ?

Le bruit des mêmes meubles, poussés dans l’autre sens, le grincement d’une clé dans une serrure, puis la porte s’ouvrant sur le visage fatigué, mais rayonnant de la comtesse.

— Pierre ! s’écria-t-elle en me prenant dans ses bras, au risque de m’étouffer. Comment est-ce possible ? Je suis si heureuse de vous voir sain et sauf. Vous êtes bien sain et sauf, n’est-ce pas ? Quel malheur que tout cela ! Comment êtes-vous arrivé jusqu’à nous ? Et votre ami, qui est-ce donc ? Un de vos camarades de l’école ? Que venez-vous faire par ici ? Êtes-vous seul ? Ces mécréants sont-ils partis ?

La comtesse n’avait presque rien perdu de sa superbe. Bien sûr, sa coiffure avait souffert des épreuves récentes et sa robe était froissée, déchirée par endroits, mais elle semblait pleine encore de cette force qui ne la quittait jamais. Les questions fusaient, sans que je ne puisse répondre à aucune d’elles, tandis que Madame de T. s’éloignait pour mieux m’observer, me prenait par les mains, se rapprochait puis se reculait à nouveau, jetant un œil inquiet dans le couloir.

Bientôt ce flot de paroles se tarit sans que j’aie prononcé le moindre mot. Mon amie m’entraîna dans le bureau transformé en camp retranché. Une lourde armoire, une table et une console s’entassaient sur le côté de la porte, utilisées certainement pour en défendre l’accès. Le sofa avait été renversé, rempart de fortune contre une éventuelle incursion. Hans se tenait en retrait, armé comme un grenadier en campagne, antique shako prussien sur le chef, le sourcil froncé et la mâchoire serrée. Un autre valet le flanquait, équipé d’une cuirasse de dragon, le crâne couvert par un casque jadis étincelant qui avait dû connaître la campagne d’Angleterre.

Le comte s’avança vers moi, tenant encore un pistolet dans chaque main. Il semblait furieux de la situation, visage grave et fermé, mais se détendit légèrement en s’approchant de moi. Il me prit à son tour dans ses bras, s’enquit lui aussi de mon état, me posa des questions, moins nombreuses et moins pressantes que son épouse, sur ce que j’avais vécu ces derniers jours, sur la situation actuelle, la progression de la révolte.

Je ne savais plus où donner de la tête, tout à ma joie de retrouver ces visages amis et à ma satisfaction de les voir saufs.

Hans et Charles sortirent inspecter le reste de l’appartement. La comtesse s’installa sur un des deux fauteuils de cuir, tandis que son mari m’intimait de prendre place à mon tour.

Je leur contai mes derniers jours, épargnant les points les plus sanglants pour les oreilles de la comtesse. Ils me détaillèrent leur histoire : les émeutiers avaient fait irruption dans tout le quartier protégé en même temps, la milice s’était retrouvée débordée en moins d’une heure. Et ensuite, les pillages, les meurtres, les incendies.

— La plupart des domestiques se sont enfuis dès les premières violences, certains même ont rejoint les révoltés, se lamenta la comtesse. Nous avons trop attendu, et lorsque nous avons dû nous résigner à fuir, il était déjà trop tard, ajouta-t-elle après avoir jeté un regard vers son mari.

— J'en suis fort navré, ma chère, s'excusa celui-ci. C'est de ma faute. Je ne voulais pas me résigner à quitter nos appartements sans avoir mis à l'abri certaines de nos affaires. Et ils sont arrivés si vite. Malgré tout, nous nous sommes organisés. Nous avons réussi à repousser une bande armée. Notre majordome, hélas, y a perdu la vie, et nous avons dû trouver refuge dans mon bureau. Son visage se durcit. Cela n’aurait jamais dû arriver ! Jamais ! poursuivit-il comme pour lui-même. Nous retrouver ainsi piégés, et risquer nos vies. L’armée devait intervenir, ne pas laisser prendre le quartier protégé. C’est incompréhensible, gronda-t-il alors. Intolérable ! Inacceptable ! Il faudra tirer tout cela au clair. Ce n’était pas ce qui...

Il s’empourprait, prompt à une colère aussi soudaine qu’inattendue chez cet homme d’habitude posé, détaché, maître de ses émotions en toutes circonstances. Il allait reprendre ses vociférations quand il sembla enfin nous voir à nouveau. Il changea alors en un instant d’attitude, retrouvant son calme en une poignée de secondes. La comtesse, perturbée par ces revirements, posa une main délicate sur le poignet de son époux.

— Mon ami, je vous en prie.

— Je crois que c’est ce qui vous a sauvés, intervins-je, lugubre. J’ai vu les malheureux qui avaient tenté de s’échapper, et…

Ma voix se brisa.

J’étais épuisé par toute cette tension accumulée, confortablement installé dans un capiteux fauteuil. Mes muscles se relâchèrent, ma vision se troubla. Je devais parler à la comtesse, lui expliquer ce que j’avais appris. Je tentai de me maintenir éveillé, essayai d’articuler des mots qui ne voulaient pas sortir. Je n’entendais plus que des sons étouffés, des bribes de mots incompréhensibles. Mes paupières s’alourdissaient, ma conscience, lentement, se repliait.

Je fermai les yeux. Juste un instant. Quelques secondes...

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