Chapitre 4: Le souper (2)

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La belle mademoiselle Dutertre saisit mon trouble, comprenant le défi lancé par Saint-Just. Elle m’adressa un sourire chaleureux, se tourna vers le metteur en scène, en guise de diversion.

— Mon cher Henry, en évoquant tout à l’heure cette histoire de geôles, je me suis laissé dire que le ministre Baroche et la moitié de son gouvernement aurait déjà réservé l’aile ouest de la Conciergerie, y faisant transporter meubles, coffres-forts…

— Et maîtresses, la coupa l’un des deux comédiens.

— … et maîtresses, poursuivit la jeune femme, dans l’hilarité générale.

Saint-Just se renfrogna soudain, tandis que je captai le regard de remerciement lancé par la comtesse à la sylphide actrice. L’homme, visiblement, aimait à se moquer de ses ennemis, mais n’appréciait que fort peu de voir ses alliés ainsi attaqués.

— On raconte même, gloussa la chanteuse d’opéra jusqu’ici silencieuse, qu’il n’y aurait pas assez de place pour y déposer toutes les richesses qu’ils ont accumulées au fil des années.

— Mais qu’on les donne aux révolutionnaires milanais ! intervint, enthousiaste, l’Italienne. Ils sauront à coup sûr quoi faire de ces tonnes d’or.

— Ha, non ! Je m’insurge ! tonna le ténor. Pas d’iniquité entre les révolutionnaires, je vous en prie ! Que les socialistes, anarchistes, monarchistes, républicains et autres groupuscules se répartissent à parts égales le magot. Ils sont là, après tout, grâce à Baroche, ils peuvent donc tous prétendre un peu à cet héritage, que diable !

— Et puis, intervint, sarcastique, le metteur en scène, qui en voudrait, de cet or ? Le petit et sa clique ne rêvent que de gloires et de médailles, ils ne mangeraient pas de ce pain-là.

— C’est très juste, ponctua madame Dutertre. Eux ne souhaitent de toute façon que goûter au gros gâteau américain.

— Qui leur filera à coup sûr une courante mémorable, trancha le ténor dans un concert d’applaudissements chez ces messieurs et de contestations faussement offusquées chez ces dames.

Je me détendais enfin, comprenant, dans cet échange, que tous ici aspiraient à se gausser de tout et de chacun, sans considération des avis politiques des uns ou des autres. À l’exception, peut-être de Saint-Just, que je décidai d’ignorer jusqu’à la fin de la soirée. Un peu honteux et considérablement enivré par les verres d’alcool qui ne cessaient de défiler entre mes mains, je finis par passer un étrange, mais agréable moment.

Je gardais toutefois un prudent silence, ne répondant aux questions que par un ou deux mots, ou de simples hochements de tête : je ne me sentais pas encore prêt à me joindre aux piques et attaques déversées sur les hommes de pouvoir. Je n’aurais jamais pu l’avouer à quiconque, à cette époque, mais je me surpris à esquisser un réel sourire à plusieurs reprises, même lorsque les moqueries touchaient ceux que je considérais comme « les miens ». Je notais, à ces occasions, la satisfaction ressentie par mes deux voisines, le visage de Madame de T. s’illuminant parfois même d’une joie non feinte.


Le repas se déroula à l’image du début de la soirée. Le vin et les liqueurs coulèrent à flots, les propos échangés se faisaient plus osés encore, chaque convive enclin à se gausser un peu plus de la situation. Ils se trouvaient protégés dans cette parenthèse hors du temps, alors qu’en d’autres lieux ou à d’autres instants, chacun de leurs mots aurait pu les conduire en prison.

Je me sentis étrangement libéré, durant ces quelques heures, les tracas du quotidien consignés de l’autre côté de la double porte de ces appartements. Mon hôtesse, assise à table en face de moi, me glissait par instants d’énigmatiques sourires, avant de reprendre sa conversation avec l’un ou l’autre de ses invités.

La soirée, toutefois, finit par s’achever, à une heure avancée de la nuit. Les convives prenaient tour à tour congé, dans des éclats de rire et de voix. J’attendais avec impatience d’enfin me retrouver seul avec Madame de T., espérant échanger quelques mots avec elle, lever le voile sur le mystère de ce repas.

— Pierre, puis-je vous parler ?

Le comte. Il ne m’avait pas adressé la parole depuis mon arrivée, se contentant de m’observer en silence, visage de marbre. Je retins un soupir de résignation, contrarié dans mes espoirs.

— Bien sûr, monsieur, murmurai-je.

Je jetai un coup d’œil désespéré en direction du hall d’entrée, où se tenait Madame de T. en compagnie de ses derniers invités. À mon grand désarroi, mon hôte m’entraîna vers son bureau, que j’avais découvert lors du bal donné plusieurs mois auparavant. Il me convia à m’asseoir dans ce même fauteuil où j’avais pris place alors puis referma la porte derrière lui, me coupant de toute vision sur le couloir. Je l’attendis, les deux mains sur les genoux, renfrogné, le buste en avant, et les idées peu claires.

Le comte prit une éternité pour s’installer à son tour et, par bonheur, ne me proposa aucun verre de whisky : j’avais au cours de cette soirée ingurgité autant d’alcool qu’en mes lointaines virées de débauche, et je me sentais si grisé que je m’inquiétais de la façon dont j’allais retourner à l’école.

— Mon ami, entama enfin le comte. Permettez-moi avant tout de vous dire à quel point je suis heureux de vous revoir, et vous remercier d’être venu ce soir, malgré... vos différends passés avec ma chère épouse.

Je restai muet, me contentant d’un infime hochement de tête pour toute réponse, attendant avec une pointe d’appréhension la suite de notre échange.

— Ma douce Eugénie n’a cessé de se faire du mauvais sang à votre égard, poursuivit-il. La Noël approchant, elle tenait plus que tout à vous convier, pour vous signifier combien vous comptiez pour elle. Et j’oserai ajouter, combien vous comptez également pour moi.

Je me sentis soudain honteux. Le regard du comte se voila, et je résistai à la tentation d’essuyer l’humidité qui envahissait mes yeux.

— Bien sûr, reprit-il d’une voix plus dure, elle ne vous l’avouera pas ainsi, tant elle s’est sentie meurtrie par votre dispute et l’absence de vos nouvelles.

— Je... pus-je tout juste prononcer avant que mon interlocuteur ne levât un index impérieux.

— Pas de justification, c’est inutile. Vous aurez à vous en expliquer, plus tard, avec la comtesse. Il marqua une pause. Je comprends les sentiments qui vous traversent, Pierre. Je les respecte, même, bien que je ne puisse les partager.

Je m’enfonçai dans mon fauteuil, à la fois irrité par ce que je prenais pour un sermon et déstabilisé par la tournure de notre discussion. Le comte porta son regard vers la porte, dans mon dos. Il resta ainsi une poignée de secondes, puis m’observa à nouveau, les paupières plissées. J’entendis un bruit, en provenance du couloir, et je dus lutter pour demeurer immobile.

— Mais pas aujourd’hui, reprit-il. La comtesse est épuisée par toutes ces émotions, et elle m’a chargé de vous transmettre ses sentiments, ainsi que de vous souhaiter une bonne nuit.

Ha ! Le fourbe ! La traîtresse ! L’habile homme ne m’avait donc attiré ici que pour mieux permettre à son épouse de s’éclipser. Je tournai vivement la tête vers la porte close, prêt à me lever d’un bond, me précipiter dans les appartements de Madame de T., au mépris de tous les codes de la bienséance.

Quand je compris.

La pudeur de cette femme. Son courage de m’avoir invité à cette soirée. La force dont elle avait fait preuve. Sa joie non feinte de me revoir, cette force d’âme qui ne l’avait pas fait céder, malgré la tristesse et la déception. La douleur trop violente qu’elle aurait ressentie à m’accorder cette discussion que j’aurais souhaitée. Aurais-je d’ailleurs fait montre de la compassion nécessaire, emporté par les événements de ces dernières semaines ?

Je m’immobilisai, le regard fixé sur la poignée de laiton, puis me retournai vers le comte, la gorge serrée. Il m’observait, un sourire aux lèvres, sans aucune aménité.

— Je vois que vous avez enfin saisi, souffla-t-il.

Il se leva lentement.

— Avant que vous ne regagniez vos quartiers, poursuivit-il, un dernier message que mon épouse souhaitait vous transmettre, et que je ne peux qu’appuyer. Ces gens n’ont pas été invités par hasard, vous vous en doutez. Elle souhaitait vous faire comprendre que la politique est une chose bien trop sérieuse pour la laisser aux mains des seuls politiciens. Et qu’il faille parfois accepter d’en rire, ne serait-ce que pour lui redonner la distance nécessaire.

J’eus l’impression, à ces quelques mots, de m’enfoncer plus profondément encore dans mon fauteuil. Les paroles du comte dansèrent devant mes yeux, leur simplicité et leur justesse mêlées attaquant de plein fouet mes certitudes. Avait-il raison ? Avaient-ils raison ? Chacun des convives, même Saint-Just, voyait-il la vérité ? J’avais été emporté par le flot des crises et des tensions, balancé de part et d’autre de la rive d’un fleuve au courant violent et sournois. Me serais-je à ce point trompé ?

Le comte hésita. Il me fixa d’un regard profond, dans lequel brillait une flamme ardente. Ses yeux se plissèrent, il pinça ses lèvres, comme luttant contre lui-même. Il parut finalement céder, reprenant la parole comme à regret.

— Comme vous vous en doutez, l’orage gronde, murmura-t-il entre ses dents. Le peuple s’agite, l’armée piaffe d’impatience, et la police a soif de vengeance. Quoi que vous en pensiez, Pierre, il se joue sur cette scène une tragédie aux multiples acteurs, dont la plupart vous sont inconnus, et dont les intentions vous échappent. Prenez garde à ne pas trop vous avancer dans cette partie d’échec, les pièces bougent avec plusieurs coups d’avance, et les rois et reines ne vont pas tarder à tomber.

L’homme s’appuya contre le rebord de son bureau. Il reprenait sa respiration, comme après un effort violent, poings serrés et visage grave.

Je me tus durant de longues minutes. Rien d’autre que le crépitement du feu ne rompait le silence. J’organisais mes pensées, derrière le brouillard de l’alcool. Je revoyais chacun des moments importants de ces derniers mois, j’entendais chacune des paroles prononcées. J’assimilai, enfin, cette mise en garde péniblement exposée.


Le comte m’observait. À quoi pouvait-il songer en cet instant précis ?

Il m’invita à me lever d’un geste de la main, se dirigea vers la sortie.

Dans le couloir se tenait le Germain, aussi droit et revêche que possible.

— Hans va vous raccompagner jusqu’à votre école. Profitez-en, je suis sûr que vous avez des milliers de choses à vous raconter, ajouta mon hôte, fin sourire ironique aux lèvres.

Reprenant son sérieux, il enserra mes deux mains dans les siennes.

— Prenez garde à vous, Pierre. Ce n’est plus qu’une question de jours, d’heures, peut-être. Votre jeunesse est votre plus chère et plus précieuse alliée, ainsi que votre plus grand péril.

Il marqua une pause, chercha ses mots, hésitant, avant de conclure, d’une voix morne :

— Sachez que nous sommes et resterons vos amis, et que nous serons là en cas de besoin.

La porte de referma sur ces dernières paroles. J’étais seul dans le couloir sombre. Seul avec Hans.

Tout au long du chemin du retour, une interrogation me taraudait, par-dessus mes doutes et mes questionnements : « Qu’allais-je pouvoir raconter à Duroc ? »

Une autre, que je repoussais avec ardeur à chacun de ses assauts, revenait sans cesse : « Quand est-ce que Hans allait me planter un couteau dans la gorge ? »

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