Chapitre 3: Le souper (1)

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21 décembre 1864


J’étais convoqué chez Duroc. En pleine journée, la chose restait rare. Sous l’œil interrogateur de mes camarades, et passablement suspicieux de mon professeur de physique, je me levai au beau milieu de son cours pour suivre le soldat chargé de m’escorter jusqu’au bureau du colonel.

— Entrez ! m’ordonna-t-il lorsque je me présentai à sa porte.

Il arborait son visage des mauvais jours, ses doigts tambourinaient avec nervosité sur une feuille de papier posée sur la table.

— Vous m’avez fait demander ? osai-je glisser, au garde-à-vous.

— J’ai reçu tout à l’heure cette... missive, se contenta-t-il de grogner. Elle te concerne.

Je haussai un sourcil étonné.

— Elle me concerne, Monsieur ?

Son index se ficha sur la signature apposée au bas de la lettre. Cachée à ma vue, je tendis le cou, dans l’espoir de la reconnaître. L’écriture, toutefois, me paraissait familière, et je ressentis un pincement en croyant identifier ces courbes et ces déliés.

— On... sollicite ma bienveillance afin de t’autoriser à assister à un souper. Ce soir, répondit le colonel. Ma bienveillance ! Pour qui se prend-elle ? De quel droit, d’ailleurs, m’écrit-elle pour de pareilles futilités ? En cette période ! Un souper, quand tout menace de s’effondrer autour de nous. Un souper !

Duroc se leva, le visage empourpré, tenant à la main la feuille de papier, soumise à ses gestes furieux.

— Qu’est-ce qu’elle insinue ? Que vous seriez, quoi ? Mes prisonniers, captifs dans cette école, pour qu’elle doive en référer à son directeur afin qu’il libère pour quelques heures un de ses élèves ? Comme on le ferait d’un vulgaire détenu de droit commun ?

Le colonel jeta la missive froissée, victime expiatoire de sa colère, à l’autre bout de la pièce. Je conservai une immobilité et un mutisme parfaits, espérant laisser filer ce dangereux orage.

— Mais tu iras ! rugit Duroc après un instant. Tu iras ! Ne serait-ce que pour lui clouer le bec, et savoir ce qu’elle a en tête. Sois prêt pour dix-sept heures, un fiacre passera te chercher devant l’école. Il marqua une pause. Et habille-toi en grande tenue, qu’elle se rappelle d’où tu viens et qui tu représentes !

La situation, une fois de plus, m’échappait totalement. Je pris une brève inspiration, rassemblant mon courage.

— Mais, monsieur... osai-je à peine articuler.

— Quoi ? hurla presque Duroc, emporté par son courroux.

— Vous ne m’avez pas dit... la missive, bredouillai-je. De qui vient-elle ? Est-ce…

— Mais c’est évident ! Tu n’as pas encore compris ? C’est elle, bien sûr ! Cette comtesse ! Elle t’attend ce soir, pour souper, chez elle !


Hans, sans surprise, s’était chargé de mon accueil aux portes de l’école. Glacial, comme il se devait. Teinté d’une bonne dose de colère, également, tout juste retenue. Je rentrai la tête dans les épaules, mes yeux fixés sur le bout de mes chaussures et montai sans demander mon reste. Piteux.

J’aurais tout donné pour ne pas me retrouver assis sur cette banquette de velours. Tout donné pour éviter de me retrouver face à Madame de T. Tout donné pour que ce voyage d’une poignée de minutes durât un siècle, au moins. Mais j’étais aussi impatient de revoir mon amie, impatient de lui reparler, d’entendre à nouveau son rire et ses exclamations. Les rues défilaient bien trop vite, je n’avais pas le temps d’organiser mes pensées, trier mes émotions, les écouter, les observer. Pourquoi cette invitation ? Pourquoi le lendemain même de ma rencontre avec le professeur Descart ?

Le fiacre s’arrêta. Je relâchai le coussin que je triturais sans même m’en rendre compte depuis le début du voyage. La porte s’ouvrit sur le visage de Hans. Sans un mot, il me fit signe de descendre. Non sans avoir pris soin, défi mesquin mais efficace, de ne pas abaisser le marchepied pour faciliter ma sortie. Je ne fis aucune remarque, il aurait été bien trop heureux de cela.

Je posai le pied sur le trottoir, le souffle court.

Les fenêtres des appartements de Madame de T. étaient illuminées. Closes, elles laissaient toutefois échapper des rires et, parfois, des cris de joie.

Je serrai les poings, tentai de reprendre contenance, et osai enfin affronter le regard de Hans.

J’étais prêt. Qu’il essaye de me défier à nouveau !

Mon hôtesse en personne m’accueillit en haut des escaliers. Elle resplendissait. Irradiait. Mon cœur s’arrêta. Je sentis mes jambes fléchir, mes mains devenir moites. J’avais présumé de mes forces. Je m’apprêtais à battre piteusement en retraite lorsqu’elle s’avança vers moi, me prit par le poignet et, dans un énigmatique sourire, m’entraîna vers le salon.

— Ah ! Pierre ! C’est parfait, il ne manquait plus que vous ! s’enthousiasma-t-elle, accentuant encore mon incompréhension et mes doutes.

Une dizaine de convives occupaient fauteuils et canapés. Des hommes et des femmes, certaines d’entre elles d’une beauté époustouflante. Je crus reconnaître des visages, sans parvenir à les identifier avec précision. Ils ne ressemblaient en rien à des politiciens ni, je le savais bien pour les fréquenter depuis des semaines, à des militaires. Je suivis en silence la comtesse, bien trop perturbé pour aligner deux mots ou poser une quelconque question.

— Mes amis, voici enfin notre tant attendu Pierre Sauvage, annonça-t-elle dans un concert de « Oh ! » et de « Ah ! ».

Mais quelle était donc cette mascarade ?

Elle se dirigea vers le plus proche des invités, assis avec nonchalance dans une causeuse.

— Pierre, venez par ici, que je vous présente. Voici monsieur de Saint-Just, célèbre auteur d’opérettes et de pièces comiques.

Je saluai l’homme, grand et sec, fleurant bon la vieille aristocratie, mâtinée d’une couche évidente de goût pour l’amusement et la boisson. J’osai à peine un « enchanté » de rigueur tandis que, déjà, la comtesse m’entraînait vers l’une des femmes. Altière, d’un teint aussi clair que sa chevelure platine, elle ne me quittait pas de ses prunelles azures, un sourire à se damner posé sur son délicat visage, diamant dans un écrin.

— Voici mademoiselle Élisa Dutertre, l’immense actrice, et amie très chère, qui nous honore de sa présence après une tournée flamboyante dans tout l’empire.

La femme se fendit d’un sourire plus large encore, ses yeux pétillant tandis qu’elle levait sa coupe de champagne dans ma direction.

— Ma bonne Eugénie, glissa-t-elle dans un rire, assez de flatteries, ou je m’offusque. Monsieur Sauvage, c’est un réel plaisir.

Je bredouillai un « Moi de même » à peine audible, alors que Madame de T. poursuivait, impitoyable, les présentations.

À côté de l’actrice se tenait une autre femme de théâtre, brune de chevelure comme de peau, tout en formes et en rondeurs. Je reconnus Aurelia Riva, étoile montante de la scène transalpine, dont j’avais déjà pu voir une représentation.

Deux comédiens populaires, occupés à fumer à l’écart pour ne pas importuner ces dames, devisaient en aparté. Un metteur en scène, une chanteuse et son pianiste, un ténor d’opéra, une meneuse de revues des folies bergères, ainsi qu’un propriétaire de cabaret complétaient le tableau. Je m’étonnai de cette assistance composée uniquement d’artistes et de gens du spectacle, accentuant mon malaise, bien peu habitué à ce type de société.

Enfin, mon calvaire touchait à sa fin. Monsieur de T., assis dans son fauteuil, et dernier des convives, m’adressa un sourire que je ne parvins pas à interpréter. Il donnait, comme bien souvent, l’impression de se trouver là sans y être, assistant de son regard amusé à une scène dont il ne faisait pas partie.


Les présentations achevées, chacun reprit sa place et les conversations, animées et joyeuses, repartirent aussitôt. La comtesse m’invita à m’asseoir entre elle et mademoiselle Dutertre. Je m’empressai de fixer mon verre de champagne, luttant contre l’envie de dévisager l’une ou l’autre de mes deux voisines, chacune pour une raison bien différente.

Je n’y comprenais rien. J’aurais voulu m’isoler avec Madame de T., lui demander le pourquoi de cette invitation après toutes ces semaines de silence. J’aurais souhaité lui reparler de notre terrible soirée, m’excuser, même. M’expliquer. Mais la comtesse ne semblait pas l’entendre ainsi. Experte en comédie humaine, elle riait, s’extasiait, sans que je ne puisse déceler le moindre signe trahissant ses réelles pensées.

Une seule certitude dans cette étrange situation : l’austère présence du valet Hans, debout à deux pas derrière moi. Je l’imaginais sans peine fixer de son regard noir un point sur ma nuque, où il aurait probablement voulu enfoncer un poignard effilé. Je frémissais à cette pensée et luttais contre la tentation de me retourner et vérifier que le Germain ne fût pas en train de s’approcher de moi en silence.

— Saviez-vous, chère comtesse, lança d’une voix tonitruante le metteur en scène, que j’ai été contacté récemment pour écrire une ode à la toute-puissance de notre empire bien aimé ?

— Comment cela ? s’enquit l’intéressée.

— Il s’agirait de relater les dernières conquêtes et victoires, compléta-t-il tout en se lissant des moustaches impressionnantes.

— Voilà qui peut s’avérer difficile, intervint un des deux comédiens, jovial, entre deux bouffées de cigare.

— Comme vous le dites ! ponctua le metteur en scène. J’ai répondu qu’entre l’enlisement au Mexique, les troubles en Angleterre, et le froid qui gelait nos soldats sur pied dans l’Oural, le choix était bien trop grand, et qu’il m’aurait fallu pour cela écrire une épopée !

— Mais vous êtes fou ! s’exclama la sublime mademoiselle Dutertre, dans l’hilarité générale. On va vous mettre en prison !

— Dans ce cas, premier arrivé, premier servi, rétorqua le moqueur. Sous peu, les geôles vont se remplir à en craquer, j’aurai au moins eu le temps de m’y ménager un coin douillet.

Nouvelle envolée de rires.

Je prenais soin de rester coi, me retenant d’intervenir au milieu de ce parterre gagné par l’ironie et la désinvolture. Était-ce là, la vengeance de la comtesse ? M’attirer dans ce guet-apens mondain, pour que je m’y fasse écharper à coup de liqueur et de petits fours ?

— Avez-vous lu le dernier écrit de monsieur Hugot ? intervint monsieur de Saint-Just, l’auteur aristocrate.

— Ho ! Oui !, s’enthousiasma le ténor d’opéra de sa voix grave et profonde. Ce surnom de « petit » attribué à qui vous savez, je ne m’en remets toujours pas.

— Il n’est pourtant pas si petit que ça, gloussa la meneuse de revues. On raconte même, dans les loges, qu’il serait fort bien équipé…

On s’esclaffa, battit des mains d’enthousiasme. Je restai muet, ne comprenant pas qui était ce petit dont on se moquait. L’actrice romaine paraissait aussi perdue que moi, mais elle eut le courage de poser la question qui me brûlait les lèvres :

— Mais de qui parlez-vous ? s’enquit-elle se son charmant accent.

— De qui ? répliqua Saint-Just. Mais voyons ma chère Aurelia. Un homme petit par son physique, et petit par ses actes, qui n’arrivera jamais à la hauteur de son illustre ancêtre.

Le regard de l’aristocrate, à cette évocation, se posa assez de temps sur moi pour que j’y déchiffre une volontaire provocation.

— Ah, mais oui ! s’écria l’Italienne. Bien sûr ! Le petit ! Comme c’est bien trouvé. Et comme c’est toucher juste. Il ne sera jamais que dans l’ombre de son oncle...

— Même s’il aspire à se jucher sur les épaules du Corse, la coupa Saint-Just.

Je compris enfin. On parlait de l’héritier, du prince Louis-Napoléon Bonaparte, l’homme que j’avais juré protéger et servir.

Je m’apprêtai à bondir, les muscles tendus et le visage rouge de colère, quand je perçus la main de la comtesse se poser avec fermeté sur ma cuisse. Hans, dans mon dos, se racla ostensiblement la gorge. Cette simple pression, et cette audible mise en garde, m’intimaient clairement de ne pas relever l’affront. Je me sentais humilié, soudain brûlant de l’envie de quitter cette assistance décadente.

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