Chapitre 6: La marée

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24 décembre 1864


Veille de Noël. Nous arpentions les rues de notre quartier, comme nous le faisions depuis deux jours, parfois accompagnés de patrouilles militaires ou d’autres phalanges d’écoles impériales. Les festivités du réveillon nous semblaient bien éloignées, la capitale elle-même ayant comme oublié de se parer de ses habituels atours.

Paris avait changé. Les rues restaient désertes, et les rares passants se pressaient de rejoindre leur domicile ou leur travail. Le ciel se chargeait, ceint d’une chape grise qui obscurcissait la vue. Il avait neigé, la nuit précédente. De lourds flocons avaient recouvert la cité d’un linceul uniforme. Peu de pas avaient sali cette blancheur immaculée, quelques traces de charrettes sur la chaussée, tout au plus. Nous étions seuls, à avancer sur ce trottoir craquant sous nos pieds.

Les journaux racontaient que les faubourgs grondaient, attisés par des agitateurs. Républicains enragés, monarchistes nostalgiques, anarchistes ou sympathisants libéraux, personne ne pouvait le dire avec précision. Probablement un délicat mélange d’un peu tout cela : les troubles attiraient toujours les rapaces prêts à fondre sur une proie fragilisée, et tous avaient intérêt à créer des débordements.

La police elle-même avait cédé la place. Noyautée par les serviteurs du ministre déchu, elle n’offrait plus la fiabilité nécessaire et demeurait cantonnée dans les commissariats, sous bonne garde : l’armée, sous l’impulsion du gouverneur de Paris et des chefs de l’état-major, veillait à la sécurité de la capitale. Celle-ci faisait montre d’une efficacité redoutable : plusieurs caches de révolutionnaires, débordants de fusils et d’explosifs, avaient été découvertes, et des leaders, pour la plupart libéraux, placés sous les verrous.

Aucun trouble majeur n’avait pour l’heure éclaté, et même le Quartier latin patientait dans un calme lourd et angoissant. La loi militaire restait de loin la plus efficace en pareille situation, et on dénombrait peu de faits de violence ou de pillages perpétrés par des habitants profiteurs, ou par des soldats désœuvrés : tout manquement conduisait à la cour martiale, et bien souvent à la peine de mort.


Le colonel nous avait attribué un secteur précis, et nous nous relayions par groupes de six, afin d’y maintenir une présence permanente. Ainsi que mon camarade de l’académie militaire nous l’avait annoncé, nous fûmes équipés dès notre retour à l’école. L’aigle trônait fièrement sur nos poitrines, et nos bâtons, croyions-nous, inspiraient le respect. J’avais, en tant qu’enseigne, le privilège de porter le pistolet réglementaire des officiers de l’armée. Duroc lui-même me l’avait remis deux jours plus tôt :

— Te voilà investi d’un grand pouvoir, et de grandes responsabilités, avait-il affirmé. J’ai confiance en toi, et je suis sûr que si tu dois t’en servir, ce sera avec justesse et raison.

J’avais observé l’arme, apprécié son poids entre mes mains et ressenti le sentiment de puissance qu’elle me procurait. Je peux aujourd’hui avouer que deux grandes craintes m’occupaient à son sujet, à cette époque : celle de ne pas réussir à la dégainer sans la faire choir, et celle de me tirer par maladresse une balle dans le pied. Peu reluisant. Je domptai la première en m’entraînant des heures durant devant un miroir, et la seconde en prenant soin de manipuler l’objet avec d’infinies précautions. Dans cet état d’aveuglement et de certitude qui m’habitait alors, je ne me posais aucune question sur ma capacité à tirer en cas de danger, et surtout sur les conséquences d’un tel acte. Initié depuis des années à l’utilisation des armes à feu, je ne m’étais pourtant encore entraîné que sur des cibles de bois ou de papier.

Je sentais le pistolet battre dans son étui contre ma cuisse. Mes cinq compagnons marchaient derrière moi, et nous observions avec attention chaque rue traversée, chaque porche franchi. Des patrouilles avaient déjà été attaquées : elles avaient essuyé des jets de pierre lancées depuis les fenêtres des maisons, et nous comptions plusieurs blessés dans nos rangs.

Le soleil se levait à peine, nous n’avions croisé que trois passants, pressant le pas à notre arrivée. Le silence nous oppressait, rajoutant à la peur qui nous taraudait, malgré notre assurance de façade. Je me sentais nerveux, obligé par moment d’inspirer de grandes bouffées d’air.


Un grondement, dans le lointain. Je m’arrêtai, tendis l’oreille. Cela provenait du sud. Machinalement, j’observai le ciel, lourd et cotonneux. Nulle trace d’orage. Durant de longues minutes, je restai ainsi, immobile, mes camarades adoptant la même attitude.

— Pierre, c’est quoi ? me lança André, un rouje de seconde année.

— J’sais pas, lui répondis-je, dressant l’oreille. Mais il va falloir qu’on en ait le cœur net.

Le bruit gagnait en puissance, comme une vague rebondissant sur les façades. Je portai mon regard au-devant. Nous nous trouvions rue des écoles. À cinquante mètres, à peine, traçait le boulevard Sébastopol.

— Allez les gars, ordonnai-je. On va voir ce qui se passe.

Ça renâclait dans les rangs. Il était temps pour moi de faire preuve d’un peu plus de fermeté.

— Sauf si vous voulez présenter votre rapport au colonel, et lui dire que vous avez baissé culotte devant un peu de vacarme, glissai-je, sourire ironique sur le visage.

Impossible de leur avouer que je souhaitais tourner casaque et aller voir ailleurs si nous y étions. Nous avions une mission, et on comptait sur nous. J’imprimai le rythme à mon groupe, et mes compagnons me suivirent sans plus rechigner. L’effet Duroc, probablement.

Nous avançâmes rapidement. Il n’était plus question de nous protéger d’assauts redoutés, mais de connaître l’origine de cette tempête. Arrivés au carrefour, nous nous engageâmes dans la grande artère, presque au pas de course.

Des cris. Des hurlements. Le bruit d’une foule en marche. Au loin, je discernai avec effroi une troupe nombreuse et compacte remonter les voies se dirigeant droit sur nous. Elle occupait toute la largeur de la chaussée. Ils devaient être des dizaines. Des centaines. Pétrifié, je les observai durant de longues secondes. Des hommes, des femmes. Armés de torches, de piques, de haches. Certains même portaient d’antiques fusils de l’an II. Ils rugissaient, se précipitaient sur tout ce qui ressemblait à une cible à leurs yeux. Un bourgeois richement vêtu tenta d’échapper à la marée et finit avalé par ce monstre vorace. Et derrière, des flammes, de longues colonnes de fumée striant le ciel grisâtre.

Je me tournai vers mes camarades. Pâles, l’angoisse se lisait sur leurs visages. Tout comme sur le mien, sans doute. Nous étions six, ils ne se trouvaient plus qu’à cent mètres de nous, tout au plus. Je songeai à mon dérisoire pistolet dont je m’enorgueillissais tant, à nos ridicules bâtons.

Aucune force armée alentour. Nous étions seuls.

— Tirons-nous, lâcha l’un d’entre nous.

— Ouais, ils vont nous écharper, ajouta un autre, paniqué.

Les plus avancés des émeutiers nous avaient repérés. Ils pointaient des doigts accusateurs dans notre direction.

— On se replie, soufflai-je. Sans traîner !

Soulagement général. Nous fîmes demi-tour, juste avant que les plus téméraires des révoltés ne se mettent à courir vers nous et que les premières pierres ne s’abattent alentour.

Nous reprîmes notre chemin en sens inverse, remontant à toutes jambes la rue des écoles. Plus question de patrouille ni de rigueur. Une fuite, un sauve-qui-peut visant à épargner notre peau avant tout. Mon cœur s’accélérait, mon souffle devint haché. Mes jambes allaient et venaient à un rythme démultiplié par la peur. Je fermais la marche, m’assurant qu’aucun de nous ne resta en arrière.

J’osai jeter un coup d’œil. Ils étaient dix, au moins, à nous avoir pris en chasse. Ils progressaient, même, et leur armement, bric-à-brac improvisé, était bien plus tranchant et coupant que le nôtre. Pas d’armes à feu, par chance.

Mon pied glissa dans la neige, je manquai de chuter. Je fus rattrapé de justesse par un de mes camarades, que je remerciai d’un signe de tête. Talonnés, nous perdions de précieuses secondes à chaque carrefour : nous devions nous assurer de ne pas nous trouver nez à nez avec un autre groupe de révoltés au détour d’un croisement, aussi ralentissions-nous à chaque nouvelle ruelle. L’école était encore loin, aucune porte ne nous offrait d’issue de secours et nous ne pouvions nous risquer à un affrontement direct.


Je sentis à nouveau mon arme frapper ma hanche. Je progressai sur dix mètres de plus, une idée peu à peu grandissante.

Je n’avais pas d’autre solution.

Je ralentis le pas, m’arrêtai et fis demi-tour.

— Foncez ! lançai-je à mes compagnons, accompagnant mon ordre d’un geste vif de la main.

— Pierre, ils vont t’écharper, s’inquiéta l’un deux.

— Dégagez ! On a pas le choix. Retournez prévenir l’école de ce qui est en train de se passer.

Je dégainai, relevai le chien du pistolet et me plantai fermement sur mes deux pieds, ainsi qu’on me l’avait enseigné. Hésitants, comprenant mon intention, mes camarades reprirent malgré tout leur course.

J’étais seul, face à nos poursuivants.

Je ne pouvais plus reculer.

Je tentai de calmer ma respiration. Prendre une profonde bouffée d’air glacé, expirer doucement, pour contrôler les battements de mon cœur et le tremblement de mes mains. J’alignai mon axe de visée sur le premier du groupe. C’était un homme, d’une cinquantaine d’années, peut-être. Son lourd tablier indiquait qu’il devait certainement venir des forges du sud. Il tenait une masse qu’il faisait par moment tournoyer au-dessus de sa tête en signe de défi. Peut-être avait-il une femme ? Des enfants ? Je repoussai cette pensée. Je ne devais pas flancher.

Nos regards se croisèrent. Il avait les yeux bleus. Il comprit que je le tenais en joue, me fixa d’un air surpris, sa bouche esquissant un « ho ».

— Arrêtez-vous ! criai-je, avec le vain espoir de donner à mon ordre l’autorité nécessaire. Ou je tire.

Ils ralentirent, mais continuèrent leur progression, se plaçant en arc de cercle.

— Allez, baisse ton arme, gamin, me lança le forgeron d’une voix étrangement douce. On te fera rien si tu tires pas. Tes copains pourront même s’en aller, tiens, on se contentera de te garder prisonnier, comme monnaie d’échange, quoi.

Ils n’étaient plus qu’à dix pas de moi. Le visage grave, les traits tendus, ils s’approchaient dangereusement, leurs armes à la main.

Mon corps tout entier tremblait. Je fournissais un effort surhumain pour maintenir le canon de mon pistolet aligné sur ma cible.

— Je vous ai dit de stopper ! hurlai-je. Maintenant !

Plus près, toujours plus près de moi.

Auraient-ils fini par obéir ? Je n’avais plus le temps, j’étais glacé par la peur. Même plus de temps pour un tir de semonce.

Le coup de feu claqua dans mes oreilles. J’avais pressé la détente, ressenti dans mon poignet la secousse du recul. Une odeur âcre envahit mes narines.

L’homme s’arrêta. Son arme s’écrasa au sol. Il se tenait debout, bras ballants. Les plus vifs de ses comparses refluaient et s’abritaient dans les recoins de la rue. Lui me fixait de ses yeux désormais vitreux. Comprenait-il ce qu’il venait de se passer ? La tache de sang s’étalait sur sa poitrine. Il y porta sa main, comme pour en apprécier la réalité.

Il s’effondra, plus lourdement qu’un arbre, le visage heurtant la couche de neige piétinée.

Je venais de tuer un homme.

Un bourdonnement sourd envahit mon crâne. Je sentis une sueur glacée le long de ma nuque. La rue était désormais déserte, étrangement silencieuse. Nous n’étions plus que deux, face à face, l’un debout, l’autre à terre, nous opposant par-delà le Styx.

Je ne devais pas rester là.

Mécaniquement, je me retournai et repris ma course, les jambes flageolantes, les oreilles bourdonnantes. Mes camarades se tenaient cinquante mètres plus loin, ils avaient entendu la détonation et s’étaient eux aussi arrêtés.

Je les rejoignis rapidement.

Encore sous le coup de la peur, nos poursuivants n’avaient pas continué leur chasse. Je percevais leurs jurons, dissimulés derrière leurs protections.

Derrière nous la ville brûlait.


J’avais tué un homme.

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