Chapitre 2: Le Parthe

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Je marchais d’un pas rapide, la tête rentrée dans les épaules. Si l’un ou l’autre de mes deux camarades était sorti à ce moment-là, j’aurais pu commettre l’irréparable, submergé par la colère.

Les imbéciles. Ils ignoraient tout. Ils ignoraient ce que moi je savais. Ils n’avaient pas vu ce que j’avais vu : les dépôts d’approvisionnement vidés par la corruption galopante instaurée par la clique de Baroche. Les silos à grains pillés par des spéculateurs sans vergogne. Les troupes que l’on envoyait par régiments entiers mourir à l’Est ou en Amérique centrale, sous-équipées à cause d’intendants s’enrichissant sur leur dos. On m’avait montré les usines fonctionnant en sous-régime par manque de matière première. On m’avait expliqué les convois d’acier ou de bois qui se « perdaient », détournés par des accapareurs soutenus par le pouvoir. Sans compter cet esclavage honni, toléré par le gouvernement.

Je savais tout cela. Eux n’étaient que des ignorants, bercés d’illusions et de belles paroles.

L’empereur devait entendre, admettre combien il avait été mal conseillé. Et seul le prince, son cousin, pouvait l’amener à comprendre. Le même sang coulait dans leurs veines. L’armée écoutait l’Héritier. Ensemble, ils redresseraient l’empire, le rendraient plus grand encore qu’il n’avait jamais été.


Je percutai de plein fouet un homme sorti de sous un porche. Nous manquâmes de chuter tous deux, mais pûmes nous rattraper in extremis, lui à un mur, moi à un lampadaire. J’allais tancer vertement cet inconnu, quand je reconnus le professeur Descart. Depuis plusieurs semaines, nos discussions s’étaient espacées et je ne l’avais plus croisé que lors de ses cours d’histoire militaire. J’avais noté ses regards inquiets, mais refusais d’aller le voir et de devoir subir ses sempiternels discours. À croire que ma colère ne m’avait pas tant déformé les traits, car il me reconnut aussitôt, m’adressant un amical et débonnaire signe de tête.

— Bonsoir, Monsieur Sauvage. Je pense que nous étions fort pressés tous deux, veuillez me pardonner pour cette rencontre si brutale. Étiez-vous en train de retourner à l’école ? me demanda-t-il, désignant de la main le chemin qui menait à notre établissement.

J’opinai du chef, avant de répondre, d’une voix encore déformée :

— Oui, je rentrais. Et… heu… bonsoir, professeur. Excusez-moi également, je… réfléchissais.

— Ce n’est rien, m’assura-t-il. Vous réfléchissiez ? À en croire votre expression, ces pensées devaient fort vous perturber.

L’homme sourit, presque ironique.

— Disons plutôt que je songeais à une récente discussion... houleuse, expliquai-je malgré moi. Mais ce n’est rien, c’est du passé désormais, ajoutai-je, rougissant soudain au souvenir des mots prononcés à son sujet dans le café.

Le professeur esquissa une moue, moitié d’approbation, moitié de doute et se pencha pour ramasser son couvre-chef, tombé à terre lorsque nous nous étions heurtés. Il le replaça, ajusta l’épaisse écharpe de laine entourant sous cou.

— Pouvons-nous rentrer ensemble ? me proposa-t-il, affable. Nous n’avons pas devisé depuis longtemps, ce serait l’occasion rêvée.

— Si vous le souhaitez, marmonnai-je.

J’aurais préféré cuver en toute solitude ma bile et ma colère, mais je ne pouvais refuser cette marche à mon professeur sans lui manquer plus encore de respect. Il ignorait, bien sûr, les paroles injustes proférées à son encontre dans le café, mais je ressentais au fond de moi le besoin de me racheter.

— Alors, c’est parfait, conclut-il, se mettant aussitôt en route.


Nous avancions en silence. Je n’osais le rompre, ne sachant quel sujet aborder, espérant surtout que nous resterions ainsi jusqu’à l’école.

— Comment allez-vous, monsieur Sauvage ? lança soudain le professeur.

— Je... bien, je vous remercie.

— Vous semblez épuisé. Je vous vois courir en tous sens depuis des semaines. Parvenez-vous à trouver un peu de repos ?

— Du repos ? répondis-je, décontenancé par cette entrée en matière. Oui, bien sûr, autant que possible…

— Il est vrai que vous êtes jeune, et pouvez supporter bien plus que moi. Il faudra toutefois que je demande au directeur de vous épargner un peu.

— Le directeur ? grinçai-je, sur la défensive. Qu’est-ce que le directeur vient faire ici ?

— Mais rien, ne vous méprenez pas, tempéra Descart. Comme tout enseignant, je me préoccupe de mes élèves et je m’inquiète quand certains d’entre eux me semblent surmenés.

Je me renfrognai, les cendres brûlantes de ma colère à peine étouffées.

— Mais c’est un libre choix que j’ai fait, monsieur, lançai-je plus sèchement que je ne l’aurais souhaité.

— Je n’en doute pas un instant, voyons, répliqua Descart qui ne sembla pas prendre mouche de ce ton à la limite de l’irrespect. Et si vous trouvez de la satisfaction dans ce que vous faites, je ne peux que m’en réjouir. Il marqua une pause. Toutefois, ne perdez pas de vue que le but premier de vos études est de faire de vous de futurs ingénieurs…

— Je le sais bien, monsieur, l’interrompis-je.

—… et pas des militaires chargeant en première ligne.

La conversation prenait une tournure déplaisante. Je fronçai les sourcils, mon ton devint tranchant.

— Que voulez-vous dire par là, monsieur ?

— Je veux dire que vous servirez probablement bien mieux l’empire en lui donnant ce que vous savez faire, Sauvage. Et je dis aussi qu’il n’est peut-être pas judicieux de laisser ainsi entrer la force armée dans notre école.

Nous y étions ! Je stoppai net, jetant un regard plein de défi à mon interlocuteur :

— Mais nous sommes une école militaire ! rétorquai-je. Sous la tutelle directe du ministère de la Guerre, l’armée est donc de plein droit dans nos murs ! Quel mal y a-t-il à cela ?

— Mais aucun, balaya d’un sourire le professeur, reprenant sa progression un instant stoppée, sans prendre garde si je le suivais ou non. Je dis juste que si les ingénieurs deviennent des soldats, nous devrons craindre pour nos ponts et nos routes le jour où les soldats deviendront des ingénieurs.

Incapable de saisir les propos ironiques de Descart, je les pris au premier degré, m’enfonçant un peu plus dans une nouvelle discussion tendue.

— Mais le jour où le besoin s’en fera sentir, grinçai-je, les soldats seront bien heureux d’en avoir, du soutien.

— Ha ! Le jour où, dites-vous. Mais de quel jour parlez-vous donc ?

— Du jour où le peuple se révoltera, monsieur ! Ou du jour où l’ennemi se sera allié à l’ami d’hier pour franchir nos frontières. Vous savez comme moi combien la situation est périlleuse.

— Formidable, répliqua le professeur. Quelle didactique ! Vous n’avez rien omis : le danger intérieur et le danger extérieur. Et même l’union de ces deux entités. De quoi faire trembler l’empire tout entier, non ?

— Exactement ! Et quand cela arrivera, je serai le premier à me battre. Je marquai une pause, avant de reprendre, incapable à nouveau de me retenir : et vous, monsieur le professeur ? Où serez-vous, alors ?

L’homme sourit, une expression de douceur résignée irradiait de ses yeux.

— Moi ? Probablement mort, je pense.

Je sursautai, heurté par la violence de cette réponse.

— Mort ? Pourquoi ? Pour quelle raison ?

Descart leva la main, m’interdisant toute nouvelle question. Le sourire s’effaça, laissant la place à un visage grave.

— Promettez-moi, Sauvage, que lorsque ce jour sera là, vous vous demanderez à qui profitera le crime.

Je restai sans voix. Le crime. De quel crime parlait-il ? Je m’apprêtais à lui lancer une réponse bien sentie lorsqu’il s’arrêta et dirigea son regard vers une porte cochère.

— Nous sommes arrivés, voici l’entrée réservée aux professeurs. Je vais donc vous laisser faire le reste du chemin seul. Je vous remercie pour cette intéressante conversation.

Il fit un pas, se ravisa, puis se tourna à nouveau vers moi.

— Mais j’oubliais, reprit-il. Madame de T. se porte bien, malgré tous les tourments et tracas qu’elle subit actuellement. Elle me demande chaque jour de vos nouvelles, n’osant vous contacter directement, et espère de tout son cœur immense que rien de fâcheux ne vous arrive.

Un éclair illumina le regard du professeur qui, sans un mot de plus, s’engouffra par l’ouverture ménagée dans le mur d’enceinte de l’école, me laissant planté là. La porte se referma derrière lui, les verrous grincèrent, de l’autre côté. Seule une petite lanterne crachotante illuminait l’obscurité alentour. Perfide, il m’avait lancé cette flèche du Parthe et avait su toucher de plein fouet sa cible. Cet ultime assaut avait dû être préparé avec soin, et son effet atteint pleinement son but.

J’aurais voulu frapper contre le pan de bois, hurler pour le faire revenir. Je ne pouvais même plus lui répondre que je pensais encore souvent à Madame de T., que moi aussi je m’inquiétais parfois pour elle. Mais je n’avais plus face à moi que le vide et le silence pour s’opposer à ma frustration.

Je grelottai soudain, remontai le col de mon manteau et me dirigeai vers l’entrée principale de l’école, les ultimes propos du professeur résonnant à mes oreilles.

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