Chapitre 1: Mise en garde

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20 décembre 1864


Un mois entier venait de passer. Les fêtes célébrant l’empire et le grand Napoléon s’étaient déroulées dans une tension palpable, le peuple n’affichant qu’une joie de façade. Des rumeurs aussi folles qu’angoissantes traversaient la capitale : on parlait d’échauffourées dans les faubourgs, de l’arrivée d’espions venus d’Amérique, de tentatives de rébellion dans les provinces orientales, et même d’une contre-offensive victorieuse des Tartares.

À plusieurs reprises, déjà, la troupe avait dû rétablir l’ordre. La principale usine textile, qui fournissait à elle seule la moitié de l’armée impériale, s’était mise en grève, et il avait été nécessaire de jouer du plat de l’épée pour ramener à la raison les plus récalcitrants. Il ne se passait pas un jour sans que des manifestants ne viennent s’agglutiner devant les grilles de l’Assemblée ou sous les balcons du ministère de la Police. Ils réclamaient à grands cris la démission du gouvernement après que diverses rumeurs se furent répandues dans les avenues de la capitale.

L’école bouillonnait également, pour des raisons différentes : la fin du mois de décembre rapprochait dangereusement nos examens. Les premières années angoissaient à l’idée de rater leurs épreuves de passage, tandis que nos aînés craignaient un mauvais classement qui les verrait expédiés dans des affectations de seconde zone.


Ces dernières semaines se révélèrent pour moi parmi les plus éreintantes de ma courte existence. Même la préparation du concours ne s’était pas montrée aussi prenante. Duroc avait mis à exécution son projet et rapidement instauré ce groupe dont il m’avait parlé. Nous étions quarante, triés sur le volet, et choisîmes le nom, pompeux et un brin désuet, de phalange. J’en avais été placé comme convenu à la tête avec le grade, non moins grandiloquent, d’enseigne. Louis rejoignit immédiatement la formation, devenant mon bras droit tout désigné. Je restai prudent, échaudé par son attitude distante des dernières semaines, et nos relations ne se limitaient plus qu’aux nécessités de la phalange. À mon grand désarroi, Charles et Armand avaient catégoriquement refusé de nous accompagner, prétextant qu’il n’était pas bon de se parer d’attributs trop martiaux.

Nous passions nos journées et nos soirées, avec mes camarades de la phalange, en plus des cours habituels et des inévitables révisions, à suivre des enseignements plus spécifiques, essentiellement axés sur l’entraînement au combat et le maniement des armes. Nous avions déjà acquis des bases sérieuses au cours de notre formation antérieure, aussi progressions-nous rapidement, à la grande satisfaction des militaires affectés à notre encadrement.

Je me couchais, exténué, chaque soir bien après minuit, et me levais longtemps avant le soleil, avec la tenace impression de ne pas avoir dormi plus d’une heure ou deux. Malgré la fatigue, j’aimais cette activité sans répit : il ne me restait plus de temps pour penser à Hortense, à Madame de T., à Baroche et à ces mille doutes et craintes qui me hantaient depuis une année.

Le directeur nous visitait tous les jours, menant une inspection rigoureuse et sans pitié. Il me questionnait longuement, sur notre formation, sur la phalange ou sur mes camarades. Il me répétait que nous devions redoubler d’efforts, que le temps nous était compté. Il me semblait pressé, obnubilé par un objectif que je sentais tout proche, mais que je ne parvenais pas à saisir.


J’avais décidé ce soir-là de prendre un peu de repos, m’octroyant quelques heures de liberté en compagnie de Charles, le Parisien, et Armand, l’ancien chef de l’absorption, mes deux amis, que je n’avais pas côtoyés depuis plusieurs jours. Louis était resté à l’école, se chargeant de l’entraînement de la phalange, tâche accomplie avec son habituel zèle sans faille.

J’observai mes deux camarades, assis en face de moi. Nous finissions notre deuxième bière, et je sentais la chaleur de l’alcool réchauffer mon corps et alléger mon esprit, aidé par l’épuisement qui abaissait mes habituelles défenses.

Le café que nous avions choisi était l’un de nos préférés. Situé en plein milieu du Quartier latin, il possédait le double avantage de se trouver non loin de l’école et de ne quasiment jamais désemplir, assurant à toute heure du jour ou de la nuit une ambiance festive et avinée. Toutefois, ce soir là comme bien souvent depuis le début du mois, la salle demeurait obstinément vide. Les clients habituels craignaient de rester au-dehors après le crépuscule. La police intensifiait son activité, vaine tentative de maintien d’un ordre faiblissant, contraignant les noctambules à ne pas pointer le bout de leur nez, sous peine de recevoir des flopées de coups de matraque.

Les matons montraient en effet une agressivité croissante, à mesure que leur chef, le ministre de la Police Baroche, s’affaiblissait. La campagne de presse battait son plein, et il ne se passait pas un jour sans qu’un nouveau scandale n’éclatât à son sujet, ou à celui de l’un ou l’autre de ses amis. Mon nom, comme promis par le prince et par Duroc, ne fut pas divulgué. Mais je tremblais malgré moi chaque fois que je lisais un nouvel article de presse, de crainte de le voir apparaître… ou d’y trouver celui d’Hortense, de Madame de T. ou de son mari.

Je laissai mon regard traîner sur les clients du soir. Deux résidus s’accrochaient au comptoir : ils avaient dû oublier l’heure et se retrouveraient allongés sur le trottoir quand le tenancier les aura flanqués dehors à la fermeture de son établissement. Non loin de l’entrée, fidèles au poste, trônaient la grande Lulu et Margaux la douce, les deux régulières des lieux. Lulu était aussi large et haute que Margaux était petite et fluette. La première arborait une poitrine à s’y faire noyer un marin en virée, tandis que la seconde possédait des courbes quasi parfaites. Elles attendaient là sans succès depuis plus d’une heure qu’un client les accoste, mais les amoureux de la gaudriole demeuraient aussi rares que les adeptes de la bouteille.

L’inventaire s’acheva aussitôt qu’il commença, faute de nouveaux protagonistes. Je reportai mon attention sur mes deux amis. Ils arboraient tous deux une mine sombre, sans avoir desserré leur mâchoire depuis notre arrivée.


Je bus une grande gorgée de bière avant de rompre le silence, d’un ton enjoué :

— Mais quelles têtes ! Vous avez perdu vos grand-mères, ou quoi ?

Je n’eus droit pour toute réponse qu’à un dédaigneux haussement d’épaules de la part de Charles.

— Mais enfin, qu’est-ce qui se passe ? ajoutai-je, préoccupé par cette animosité.

Les deux comparses s’observèrent un instant. Armand plongea son regard vers le fond de son verre, et Charles, le plus téméraire, prit la parole :

— C’est toi, Pierre.

— Moi ?

— Oui, toi, poursuivit-il. Tu nous inquiètes.

— Je vous inquiète ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? m’étonnai-je, sans parvenir encore à comprendre le sens de ces paroles.

— Cette histoire, justement, de phalange, de formation spéciale, intervint Armand.

— Qu’est-ce que la phalange vient faire là-dedans ? répondis-je, irrité. Vous n’avez pas voulu y rentrer, je respecte votre choix. Mais une place vous est réservée si vous le souhaitez, et…

— Jamais de la vie ! s’emporta Charles.

Je fixai avec surprise mon ami. Les mots étaient sortis avec une telle violence qu’ils me laissèrent sans voix, sonné par leur intensité. Je les savais opposés à la phalange. Armand ne cachait pas ses idées libérales, et je suspectais Charles, bien que peu loquace à ce sujet, de ne pas moins en penser. Mais jamais encore notre relation n’avait eu à pâtir de nos différences d’opinions. Nous prenions juste soin, jusqu’à présent, d’éviter d’aborder trop frontalement certains sujets polémiques, voilà tout.

Les visages de mes deux amis se tendirent, réprobateurs.

— Ce n’est pas contre toi, Pierre, tempéra Armand. C’est toute cette histoire, ce groupe. Vous agissez comme des soldats. Ou pire encore, des miliciens.

Je serrai les dents à l’évocation de ce terme, mon sang se mettant à bouillir dangereusement.

— Tu comprends, poursuivit-il, vous passez vos journées à vous entraîner à mater des révoltes imaginaires, à apprendre à vous battre, à tirer sur des cibles mouvantes.

— Ce n’est pas un jeu, le coupa Charles. La rue gronde. Elle gronde d’une colère sourde, tu le sais bien, Pierre. Et plus la police se montre sévère, plus la grogne monte.

— Et ça finira par exploser, ponctua Armand.

— Mais justement ! rétorquai-je, n’y tenant plus. Voilà pourquoi nous nous préparons. Si des émeutes éclatent, nous ne serons pas de trop à aider à rétablir l’ordre !

— En tirant dans la foule ? cracha Charles. Tu crois que tu seras capable de faire donner ton petit régiment de marionnettes devant un groupe de femmes et d’enfants en quête de pain ?

— Là n’est pas la question ! répondis-je, furieux. Tu caricatures, et tu le sais bien. Jamais je ne tirerai sur…

— Bien sûr, intervint Armand, le plus calme et le plus modéré de mes deux opposants. Je n’en doute pas une seconde. Mais les plus acharnés d’entre vous ? Louis par exemple, que tout ce déballage martial a comme transcendé ?

— Louis, j’en fais mon affaire, affirmai-je. Il est mon bras droit, et j’ai toute confiance en lui. Il a épousé la cause, comme moi, et…

— La cause ? éructa Charles. La cause ? Est-ce que tu t’entends ? De quelle cause parles-tu ? Celle de Duroc et de ses enragés ? Est-ce que tu es aveugle ? Est-ce que tu n’as rien retenu de ce que t’a expliqué le professeur Descart ?

Je me levai, les deux poings appuyés fermement sur la table. On nous regardait, à présent, notre dispute occupant tout l’espace désert de la grande salle.

— Laisse le colonel Duroc en dehors de ça, crachai-je. Et Descart est un faible, qui se trompe de combat. Il s’est allié avec des tueurs et des tortionnaires !

— Mais tu t’entends ? hurla Charles, insensible à l’évocation de ce que j’avais pu subir. Tu ne l’appelles même plus directeur, tu lui donnes du colonel, maintenant ! Tu as raison, vas, tu fais vraiment partie de leur groupe.

Il s’était à son tour dressé. Nous nous faisions face, par-dessus la table, pareils à deux jeunes coqs prêts à se livrer un combat à mort. Nos yeux se lançaient des éclairs furieux, aucun de nous ne voulait céder. Mes doigts se crispèrent sur le plateau à en faire s’y enfoncer mes ongles. Chaque muscle de mon corps était tendu, prêt à bondir. Mon adversaire avait adopté une position identique, tandis qu’Armand tentait vainement de nous apaiser tous deux.

— Tu n’en vaux même pas la peine, grinçai-je finalement. Tu n’y comprends rien ! Vous n’y comprenez rien ! Et quand le moment sera venu, alors là, oui, vous verrez !

Jetant au loin mon verre vide, je quittai ma place en direction de la sortie. Au regard effrayé de Lulu et Margaux, j’imaginai combien je devais avoir l’air furieux. Je traversai la salle à grands pas, les mains profondément enfoncées dans mes poches, quand j’entendis la voix de Charles s’élever à nouveau :

— Une dictature ! Voilà ce que toi et les tiens allez instaurer. Une dictature ! Et Duroc et consorts pourront alors faire ce qu’ils voudront. Tu y auras contribué, Pierre, j’espère qu’un jour, tu le verras.

Je m’arrêtai dans l’embrasure de la porte, prêt à faire demi-tour, à me précipiter sur lui. J’avalai une profonde goulée d’air frais, la main sur la poignée de métal.

— Va crever, lançai-je. Va crever, toi et toutes ces âmes bien pensantes. Et ne te plains pas, quand il sera trop tard !

Je bondis à l’extérieur, me jetant avec fureur dans l’obscurité glaciale de décembre.

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