Chapitre 15: L'héritier

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Nous descendîmes du fiacre, aussitôt accueillis par un majordome en grande livrée portant à la main un chandelier d’argent. D’un geste de la main, il nous invita à le suivre à l’intérieur.

Le faste des lieux dépassait de loin celui des appartements de Madame de T. Des tableaux de maîtres italiens s’alignaient sur les murs et d’immenses lustres de cristal déversaient leur lumière iridescente, chassant la nuit loin au-delà du bâtiment. D’épais tapis d’Orient recouvraient un sol de marqueterie ouvragée, et nous progressions sous le regard mystérieux d’une demi-douzaine de nymphes de marbre.

Une multitude d’effluves envahirent mes sens : parfums suaves des dames donnant l’impression de traverser des champs de fleurs, fragrances musquées des hommes rivalisant de force et de virilité. Flottant par-dessus ces mélanges, les odeurs des mets délicats transportés par des bataillons de serviteurs enivraient mon esprit et aiguisaient mon appétit.

Une véritable cour était rassemblée dans le grand salon. Des officiers, en nombre, portant bicorne et médailles, des hommes d’affaires, reconnaissables à leurs redingotes coupées à la perfection et à leurs moustaches taillées avec soin. Ceux-ci tenaient d’une main un chapeau haut de forme dont ils usaient pour saluer les dames, et de l’autre, de grands cigares, apanages de leur rang social. Plus loin, des diplomates étrangers devisaient avec des représentants de la haute noblesse d’empire. Celle de l’ancien régime s’était convertie depuis longtemps, avait fui avec les Anglais outre-Atlantique, ou complotait misérablement dans le Quartier latin, sous l’œil assidu des polices militaires, politiques et secrètes confondues.

À l’écart, une robe cardinalice tenait consistoire, entourée de calottes violettes. Vision surprenante dans cet empire qui, passé le Concordat de 1801 signé par Napoléon Ier, n’avait eu de cesse que de contrôler et museler la puissance d’une église qu’il ne pouvait tolérer. Les militaristes souhaitaient-ils s’appuyer sur le pouvoir spirituel et celui, non moins conséquent, matériel du Pape, afin de s’assurer des alliés nouveaux ?

À voir cet aréopage, cette soirée devait rassembler la fine-fleur du contre-pouvoir, réunie autour de ce chef de parti à qui j’allais être présenté. Tels des insectes attirés par la lumière, ils se dirigeaient vers cet astre qui semblait briller sans cesse plus fort à mesure que les semaines passaient.

Au milieu de tous ces hommes sérieux et austères, allaient et venaient des escadrons de jeunes femmes. Elles voletaient, papillons dont elles portaient les couleurs, d’un groupe à l’autre, apportant leurs rires et leurs voix douces, agrémentant des conversations souvent bien trop mornes. Elles faisaient s’égailler les yeux des puissants banquiers, se lisser les moustaches des vieux galonnés et bomber le torse des plus bedonnants. Les jeunes hommes n’avaient d’attention que pour elles et ne savaient où porter leurs regards, ensorcelés par toutes ces beautés et enivrés par le champagne coulant à flots. Ce tableau me donna l’impression d’une ruche bourdonnante qui aurait paru céder à l’anarchie, mais dont on comprenait les règles strictes et ordonnées dès lors qu’on y posait les yeux avec attention.

Je suivais Duroc depuis notre entrée. Il se fraya sans peine un passage à travers toute cette foule. Sa carrure l’y aidait, bien sûr, mais également une forme de respect prudent visible sur les visages que nous croisions. Il ne répondait aux saluts qu’une fois sur deux, la plupart du temps par un simple hochement de tête, voire à peine par un murmure. Je n’osais regarder personne, impressionné par tant de luxe et de puissance, me sentant autant à ma place qu’un curé dans un congrès d’adeptes du malin.

Nous nous arrêtâmes soudain. Je levai les yeux et me trouvai devant un homme portant une simple redingote noire, vêtu comme un bourgeois en sortie ou un banquier en quête de privilèges ou de juteuses affaires. De petite taille, un embonpoint certain le marquait déjà, accentué par un buste trop grand et des jambes trop courtes. Sa tête paraissait trop grosse pour son corps, son front trop large et son nez trop long, la moustache et le petit bouc qu’il arborait soulignaient l’aspect poupin de sa face. Tout n’était, au premier abord, que disgracieuse disproportion.

Malgré tous ces défauts, son regard clair aux tons bleutés illuminait l’ensemble de ce tableau. Il s’en dégageait un air rêveur et énigmatique invitant à se taire et écouter ce que l’homme avait à dire.

La voix de Duroc, déférente, me sortit de ma torpeur. Il effectua devant l’inconnu un salut militaire impeccable.

— Votre Excellence, permettez-moi de vous présenter le jeune Pierre Sauvage.

Puis, se tournant vers moi :

— Pierre, je te présente Son Excellence, le Prince Charles-Louis-Napoléon Bonaparte, fils de Louis Bonaparte, et héritier du trône impérial.

Je demeurai bouche bée, les bras ballants. L’homme devant moi appartenait à la famille impériale, il était même l’héritier du trône, l’empereur restant sans descendance ! Il était aussi, détail pour moi en cet instant précis, le chef de notre parti.

Les conversations s’arrêtèrent autour de nous. Je sentis des dizaines de paires d’yeux observer la scène, me transpercer de leurs regards avides. Je pouvais percevoir le bruissement des murmures échangés, chacun attendant la suite de cette présentation.

Mais les secondes défilaient. Je devais bouger, répondre quelque chose. Sans réfléchir, j’effectuai par réflexe un correct salut militaire. J’étais après tout élève d’une école impériale.

— Votre Excellence, me retins-je de balbutier, c’est un honneur que d’être présenté à vous.

Je perçus des chuchotements d’assentiment derrière moi, signe que j’avais dû passer cette première épreuve convenablement. Je captai quelques rires également, à peine étouffés : on devait se moquer de mon air gauche et de mon hésitation.

L’illustre personnage m’observa en silence. De son regard doux, il parut étudier jusqu’aux tréfonds de mon âme. Un sourire illumina son visage, sans nulle trace de moquerie ou de dédain, juste une empathie profonde qui me conquit entièrement.

— Monsieur Sauvage, je peux vous assurer que tout l’honneur est pour moi, entama le prince. Le colonel Duroc m’a conté vos exploits, vous devrez me les exposer tous. On m’a dit que vous aviez été brillamment reçu au concours, est-ce bien cela ?

Cette voix, légèrement nasillarde et teintée d’un accent que je ne pus identifier, acheva de me charmer.

— Oui, votre Excellence, j’ai pu me classer deuxième.

— Bah ! Premier, deuxième, quelle est la différence, n’est-ce pas ? affirma-t-il. Je sais également que votre père était militaire. On m’a bien renseigné à ce sujet, au moins ?

— C’est bien cela, votre Excellence. Il a servi en tant que sous-officier de la Garde, et a été tué au cours de la campagne d’Afrique en 1849, ajoutai-je d’une voix plus grave.

— Sacrifice qui lui a valu d’être décoré de la Légion d’honneur, ponctua le prince. Avec une hérédité si vaillante et dévouée à l’empire, je ne suis plus surpris de vous voir si courageux vous-même, et si fidèle à nos préceptes politiques.

Les murmures s’intensifièrent, je repérai même certains des officiers à proximité afficher une moue d’assentiment. L’héritier sembla se perdre un instant dans le flot de ses propres pensées. J’attendis en silence, sans savoir si je devais relancer la conservation ou me retirer.

— Comment se passent vos études au sein de cette prestigieuse école, Monsieur Sauvage ? Le directeur Duroc est-il un bon guide pour vous ?

— Absolument, votre Excellence. On ne peut rêver meilleur enseignement que celui qui nous est donné. Je jetai un coup d’œil discret en direction de Duroc. Et le directeur sait nous guider avec la justesse et la rigueur nécessaires.

Le prince sourit, laissant même échapper un rire discret, bientôt repris en cœur par la docile assistance.

— Je connais bien ses talents, effectivement, ponctua-t-il. Ce n’est pas tâche aisée que de veiller sur tous ces jeunes gens, n’est-ce pas, colonel ?

Duroc inclina la tête avec respect, savourant le compliment de l’Héritier.

— Mais je suis navré de ne pas pouvoir poursuivre plus avant notre conversation, monsieur Sauvage, reprit celui-ci. Tous me sollicitent, comme vous le voyez, mais profitez de ces festivités, nous nous entretiendrons en tête à tête plus tard.

J’opinai respectueusement du chef et, à peine les paroles prononcées, le cercle se referma autour de l’héritier, me reléguant dans sa lointaine périphérie, ne trouvant plus devant moi que des dos.

Je sentis la main du directeur se poser sur mon épaule et me tirer en arrière.

— Pierre, je te félicite. Tu viens d’être adoubé.

— Adoubé ? m’étonnai-je.

— Bien évidemment. Tu as été présenté à notre chef, il a échangé avec toi, et il t’a même convié devant toute l’assemblée à un entretien particulier. Tu fais désormais partie des nôtres, et beaucoup autour de nous vont t’envier pour ces quelques mots.

J’observai Duroc, incrédule. Je lisais de la fierté sur ce visage d’habitude impassible, comme s’il vivait par procuration cet événement. Je reportai mon attention autour de nous. Nombre de regards convergeaient vers notre duo. J’y voyais à présent de la curiosité, et parfois même une forme d’inexplicable respect.

— M’envier ? réussis-je à articuler. Pourquoi cela ?

— L’influence du Prince et de notre parti ne cessent d’augmenter. Regarde tous ces gens, il y a trois mois de cela, pas la moitié d’entre eux aurait daigné faire le déplacement. Mais le vent souffle pour nous à présent, et tous ces pitoyables esquifs se dépêchent de rejoindre le vaisseau amiral.

Les propos du directeur se teintaient de mépris. Voilà donc la raison du respect des convives envers lui. Il ne faisait pas partie des ralliés de la dernière heure, gagnant une cause à l’approche de la victoire, aussi s’empressait-on de le courtiser avec déférence, dans l’espoir de quelques gratifications.

— Mais ces gens ne sont pas fiables, alors ? m’étonnai-je.

— Aussi fiables que peuvent l’être des alliés politiques. Au premier coup dur, une partie s’enfuira, c’est certain, mais tant que nous remporterons des batailles, nos rangs ne cesseront de gonfler.

— Et en matière de bataille, Baroche en est une, c’est cela ?

— Mais bien évidemment, s’enthousiasma-t-il. Et c’est même la mère de toutes les batailles, à ce jour. Une fois gagnée, notre réussite sera tracée. Et crois-le ou non, tu en seras le symbole.

— Un symbole ! Moi ?

Duroc opina du chef, un sourire sur le visage.

— Je te l’ai déjà expliqué, mais tu comprendras tout à l’heure, conclut-il. Pour l’instant, profite de cette fête. Il désigna la grande salle d’un large geste. Tu es l’attraction du jour, savoure-le ! Je dois rencontrer un ami, je reviendrai te chercher plus tard.

Sans un mot de plus, il s’éloigna à grands pas, me laissant seul au milieu de toute cette foule. Je me donnais l’impression d’être un idiot, un imposteur parmi tous ces puissants.

Un serviteur s’approcha de moi, me proposa une coupe de champagne. J’acceptai, prêt à me raccrocher à ce maigre flambeau, quand une voix féminine au fort accent russe m’interpella :

— Allez-vous boire seul, caro Arlecchino ?

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