Chapitre 11: convalescence

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3 Octobre 1864


Je m’éveillai dans une pièce froide et silencieuse, agressé par une insoutenable luminosité. Malgré les rideaux tirés, les rayons du faible soleil d’automne, après des jours d’obscurité, me vrillaient le crâne. Je reconnus les murs de l’infirmerie de l’école. Austère, sentant l’alcool et les vapeurs d’iode. Un seul lit, traitement de faveur m’évitant la salle commune, une armoire et une chaise. Sur cette chaise, un homme. Peu à peu, le visage du directeur se détacha devant moi. À mon chevet, il m’observait en silence, me laissant reprendre pied. Depuis combien de temps attendait-il ? J’appris plus tard qu’il n’avait presque pas quitté cette place durant les deux jours de mon inconscience.

— Mon garçon, vous nous avez fait une belle frayeur !

La voix de Duroc résonna en tornade dans ma tête. J’aurais voulu me boucher les oreilles, mais je n’en avais même pas la force. J’essayai de parler, sans pouvoir articuler le moindre mot. Le directeur se pencha en avant, versa de l’eau dans un verre qu’il me fit boire à petites gorgées. Je tentai de l’avaler d’un trait, au risque de m’étouffer, mais sagement, il mesurait chacune de mes déglutitions, comme un garde-malade attentionné.

— J’en suis... navré... monsieur, réussis-je à murmurer dans un filet de voix, ma soif étanchée.

Chaque syllabe n’était que douleur, chaque pause une épreuve avant d’attaquer le mot suivant.

Le visage de Duroc devint grave, un trait vertical sépara son front, tandis que ses yeux exprimaient le regret.

— C’est moi qui suis navré, Sauvage. Pour tout ce que vous avez enduré. Ces misères. Ces souffrances. J’ai tenté de vous chercher à l’instant où j’ai appris votre arrestation, mais Baroche et ses sbires m’ont pris de vitesse. À peine monté dans le fourgon que vous étiez déjà devenu un fantôme. Il m’a fallu des semaines pour retrouver votre trace, et dès que ce fut fait, j’ai pu intervenir.

Il s’agitait à présent, sa voix se durcit, tranchante. Dans ce courroux qui peu à peu le submergeait, il en vint même à me tutoyer.

— Tu as été victime d’une odieuse machination ! éructa-t-il. Mais on ne touche pas ainsi à mes élèves ! Cette école est un sanctuaire, seule l’armée peut se permettre d’y intervenir. Et par deux fois, Baroche a rompu ce pacte. D’abord avec ce misérable lieutenant de police. Et ensuite... ensuite !

Il se leva d’un bond, renversant sa chaise dans son élan. Il arpenta la pièce de long en large, tandis que je peinais à le suivre du regard et préférai par prudence garder le silence.

— Il ne parvient pas à faire respecter la loi et l’ordre ! Sa police est inefficace, corrompue, et il emprisonne un de mes élèves ! Il fait pénétrer ce jean-foutre dans mes murs ! Mais que croit-il ? Qu’il s’en tirera à bon compte ? Qu’il a tous les pouvoirs dans cette ville ? Dans l’empire ?

Le directeur se tourna vers moi, les yeux injectés de sang, un doigt accusateur pointé devant lui.

— Voilà où mène la faiblesse, Sauvage ! Quand on gouverne avec des incapables, des libéraux, voilà ce qui…

Il se tut soudain. Il était allé trop loin. Même ici, même dans son territoire, certains propos ne pouvaient être prononcés. Bien trop d’oreilles indiscrètes se glissaient dans l’ombre, et ce type de discours vous menait droit dans un couloir humide et puant. Il ramassa la chaise échouée dans un coin de la pièce et se rassit à mes côtés, tandis qu’il retrouvait un calme que je craignais précaire.

— Les choses n’en resteront pas là. Dès que tu auras repris des forces, je te présenterai à des connaissances que ton histoire intéressera.

— Mais monsieur, parvins-je à articuler, le ministre, la police ?

— J’en fais mon affaire. Ces libéraux ne sont pas encore assez puissants. Nous te protégerons, ils ne pourront plus s’approcher de toi.

Il marqua une pause, comme s’il venait de se souvenir d’un fait important. Il se pencha vers moi, plongea son regard dans le mien, me couvrant de toute son attention.

— Il va falloir cependant jouer franc-jeu, Sauvage. Je n’ai pas cru un instant à ton histoire, après la venue de ce policier à l’école. Il est grand temps de m’exposer tous les faits. J’ai beaucoup appris, tu dois t’en douter, mais j’ai besoin que tu me confortes concernant quelques détails.

Je luttai pour ne pas détourner les yeux. Je sentis le sang refluer de mon visage, tandis qu’un désagréable picotement parcourait mon échine. Bien sûr qu’il n’avait pas cru mes mensonges ! Je m’étais persuadé du contraire, pour alléger ma conscience, étouffer mes craintes. Je soupirai avec lenteur. Je devais abattre mes cartes, si je voulais bénéficier de ce soutien qui m’était devenu indispensable.


Alors je lui racontai tout. Hortense. Le meurtre. Sa fuite. Madame de T. À mesure que je dévoilais des pans entiers de notre secret, je ressentis un sentiment de soulagement et de honte mêlés. Je ne porterai plus seul ce fardeau. Mais je trahissais aussi la promesse faite à mes deux amies de ne jamais rien révéler.

Duroc m’observait, silencieux. Les mains en cloche devant son visage, il attendait que j’aie fini mon récit. Je l’imaginais noter avec intérêt tous les détails que je lui exposais, comparant ces données avec ce qu’il m’avait déjà annoncé connaître, effectuant mille calculs et pesant chaque élément à l’aune de son importance.

Mon explication touchait à sa fin. Je lui décrivis l’arrivée du ministre Baroche dans la salle d’interrogatoire, seul moment où il marqua son mécontentement par un froncement de sourcils que je lui connaissais désormais fort bien.

— Un fils, dis-tu ? Baroche n’a aucun fils...

— Mais c’est pourtant cela, monsieur. C’est exactement ce qu’il m’a dit dans cette cave !

— À moins que... Baroche n’est pas marié. Ce serait donc un fils caché, adultérin, un bâtard dissimulé à la connaissance de tous… même de moi, ajouta-t-il, amer.

L’œil du directeur se mit à briller d’un éclair de satisfaction, un fin sourire de victoire se dessina sur le visage du militaire.

— Je crois que nous avons résolu ce mystère, se félicita-t-il. Et je comprends à présent combien il vous en veut, à toi et à ton amie. Je vais tenter d’en apprendre plus, mais tout se tient.

Il se leva soudain, empressé. J’essayai d’attraper son poignet. Je devais savoir autre chose. Lui seul pourrait m’éclairer.

— Et Hortense, monsieur ? Et Madame de T. ?

— Ta protectrice a assez de poids et de soutien à la cour pour ne pas être inquiétée, affirma-t-il d’un air méprisant. Le ministre a bien tenté de lui nuire, mais il s’y est cassé les dents. Elle est bien trop maligne pour lui. Et ils sont du même bord, après tout, ces gens-là finissent toujours par s’entendre, siffla-t-il.

— Et ?

— Ton amie Hortense est un mystère, poursuivit-il, saisissant le sens de mon interrogation. Elle reste introuvable, c’est à n’y rien comprendre. Sa piste s’est évaporée dès la sortie de Paris.

Il sembla noter mon regard inquiet et conclut, rassurant :

— Mais c’est une bonne chose. Cela veut dire que Baroche n’a pas mis la main dessus. Et si je n’y parviens pas non plus, je peux affirmer que ce n’est pas son incapable police qui y arrivera !

Je me sentis en partie soulagé de ces demi-nouvelles. Hortense n’était pas entre les pattes de ce démon, Madame de T. était parvenue à la mettre à l’abri, la dissimuler aux regards perçants qui la recherchaient. Où qu’elle put être, elle serait en meilleure posture que dans les geôles de la police politique.

— Mais je te promets que si j’apprends quoi que ce soit, je t’en tiendrai aussitôt informé, reprit le directeur. Ce serait un comble que je ne parvienne pas à retrouver une disparue. Ce serait même, je crois, la première fois, ajouta-t-il, un brin d’amusement dans le ton de sa voix, avant de se reprendre devant mon visage grave. Enfin, voilà, je la retrouverai, je te le promets.

Je l’observai avec attention. J’aurais voulu me lever, le rejoindre sans tarder dans sa tâche, mais le moindre de mes mouvements continuait à me faire voir trente-six chandelles et me donner l’impression de tournoyer dans la roue d’un moulin.

— Merci, monsieur, parvins-je tout juste à articuler, des larmes d’inquiétude montant à mes yeux.

Duroc se leva, à la fois gêné par cet élan d’émotion et pressé de se remettre au travail.

— Je reviendrai plus tard dans la journée, Sauvage. Repose-toi, la tâche est grande, et j’ai besoin de toi.

Sans un mot de plus, le directeur prit congé, me laissant seul, tentant en vain de chercher une signification à ses dernières paroles.


Il me visita à plusieurs reprises les jours suivants. Nous échangions longuement, parfois sur des sujets superficiels, parfois sur les conditions de mon enlèvement et de ma détention. Il revenait sur mille détails, me faisait dessiner les visages des policiers, des gardiens. Je traçai de mémoire les plans, bien peu étoffés, de la cave et des alentours de la demeure. Flatté, je me sentais important, sujet de toute l’attention du directeur de l’école. Il me questionnait sans cesse sur mon état de santé, impatient de me voir remis sur pied pour ce projet dont il ne souhaitait pas encore m’entretenir.

J’usai donc le plus clair de mon temps à me reposer et tentais sans répit d’organiser toutes les bribes d’informations récupérées. Pièce après pièce, je recomposais un tableau aux nombreuses zones d’ombres.

Au cours de nos discussions, Duroc aborda souvent les sujets politiques. Il m’exposa les graves tensions internes divisant l’empire, ces luttes impitoyables entre différents courants que tout opposait. Deux factions s’affrontaient actuellement, je l’avais déjà compris. Le parti libéral, à qui appartenait le ministre, Madame de T., et peut-être le professeur Descart, prônait une forme d’ouverture, une amélioration des droits des peuples, voire une volonté de faire progresser la condition des classes populaires. Le clan militariste, de l’autre côté, était partisan d’un état fort et de guerres de conquête pour assurer la puissance et la solidité de tout l’empire. Le directeur en faisait partie, ainsi qu’une part non négligeable de l’armée et la quasi-totalité des officiers de haut rang. Depuis trois ans déjà, les libéraux, le ministre Baroche à leur tête, détenaient le pouvoir. Ils s’étaient approprié toute l’attention de Napoléon II, à la grande insatisfaction des militaires.

J’oscillais entre ces deux courants de pensée, sautant de l’un à l’autre au gré de mes doutes et de mes interrogations. Les propos de Descart se heurtaient à ceux du directeur. Les actes du ministre se confrontaient à ceux de Madame de T. Je me forçais parfois à stopper ces réflexions tant ma tête me faisait souffrir. Je sombrais alors dans un sommeil réparateur où, pour quelques heures, mes doutes et mes hésitations se trouvaient réduits au silence.

Aucune visite n’était autorisée, et je savais ma chambre gardée nuit et jour par une sentinelle. J’aurais aimé avoir des nouvelles de mes amis, de la comtesse, mais Duroc l’interdisait formellement, prétextant que je devais avant tout me rétablir. Par faiblesse, par respect, je n’opposai qu’une hésitante contrariété, bien vite stoppée par les regards autoritaires du directeur.

Hortense, quant à elle, demeurait introuvable…

Et enfin, au bout de deux semaines de convalescence, je pus me lever et quitter l’infirmerie.

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