Chapitre 10: Emprisonnement

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La trappe découpée dans la porte de ma cellule s’ouvrit en grinçant. Du couloir perça un rayon de lumière blafarde dévoilant la large trogne de mon gardien.

— Voilà ton repas, Sauvage ! Savoure-le, t’en auras qu’un par jour !

Je me levai d’un bond, m’avançai vers l’ouverture. C’était ma seule chance de communiquer, me défendre.

— Attendez ! implorai-je. Combien de temps est-ce que je vais rester ici ? Vous n’avez pas le droit de me garder prisonnier sans jugement...

Le rire gras de la bouleenvahit l’espace. Il poussa un pichet et un bol de terre sur la tablette fixée à la porte puis me lança, d’un ton goguenard :

— Jugement, tu dis ? Ben tu l’as déjà eu, ton jugement, mon petit. Au moment même où t’as mis les pieds ici, la sentence a été prononcée. Perpétuité, ça s’appelle.

Je me jetai sur la porte, les mains tendues en avant pour tenter d’attraper mon tourmenteur par la petite ouverture, mais il la referma sèchement, manquant de peu de me broyer les doigts. J’entendis glisser le verrou. Emporté par mon élan, je me cognai contre la surface de bois et fis chuter cruche et bol au sol, la terre moisie s’imbibant de leur contenu.

— Trop lent, ironisa le gardien. Sois plus rapide, la prochaine fois ! À demain, pisseux !

Son pas lourd résonna dans le couloir. Il se mit à siffler — faux — l’air d’une chanson grivoise à la mode dans les quartiers populaires.

Désespéré, je m’accroupis au pied de la porte, observant avec dépit les dernières gouttes de ma pitance disparaître dans le sol fangeux. Je me retrouvais bon pour une journée de jeûne…


Combien dura mon emprisonnement dans cet océan de solitude, surnageant dans les eaux troubles de ma conscience ? Le temps s’écoulait dans une moiteur épaisse, et je pensais mon calvaire égaler l’éternité du purgatoire. Épuisé, je sombrai dans une hébétude telle que je restais parfois, sans bouger ni réfléchir, assis sur l’immonde paillasse, les yeux rivés sur une fissure dans le mur ou une tache sur le sol. Je somnolais par instant, puis me réveillais en sursaut, persuadé qu’un intrus avait pénétré dans ma cellule, ou qu’on venait me chercher. Une nuit, j’eus l’effroyable sensation de mains glacées m’agrippant les chevilles, pour m’emporter dans les profondeurs souterraines. Je hurlai de terreur, me jetant avec force à l’autre extrémité de mon réduit, le cœur battant à en quitter ma poitrine, une sueur glacée recouvrant mon corps.

Je percevais par moments des sons angoissants : des raclements dans le couloir, des gloussements à travers la porte, des cris de l’autre côté du mur. D’autres que moi se trouvaient-ils aussi dans cette prison ? Ou bien ne faisais-je qu’inventer des traces de vie dans cette solitude abrutissante ? Parfois, je me levais d’un bond, songeant à Hortense, disparue, à Madame de T., que le ministre avait menacée directement. Je les craignais ici, dans les cellules voisines, je criais leurs noms. Je les entendais gémir ou hoqueter, je les sentais recroquevillées dans leur prison, sombrant elles aussi dans le désespoir et la folie. Puis je me rappelais, avec autant de soulagement que de souffrance, qu’elles ne pouvaient se trouver là. Et combien j’étais donc seul !

Je suppliai mille fois mon geôlier de rompre le silence dans lequel je me noyais. Je l’implorai de me donner un voisin de cellule, un compagnon. N’importe quelle présence aurait été préférable à l’isolement qui m’était imposé. Je m’inventai des conversations imaginaires. J’argumentais, discutais, tempêtais, avec des fantômes tout droit sortis de mon esprit torturé ou, pire, avec moi-même. Je gesticulais, allant et venant dans mon réduit, pathétique image d’un orateur devenu fou dans son prétoire.

La souffrance physique s’alliait à l’épreuve morale. Les blessures reçues lors de l’interrogatoire ne cessaient leurs assauts de douleur. Chacun de mes mouvements déchirait mon épaule ou me vrillait le ventre. Mon nez brisé rendait ma respiration difficile, et j’avais parfois avec angoisse l’impression d’étouffer. Le sang avait séché depuis longtemps, laissant des plaques croûteuses sur ma peau, se mêlant à la crasse accumulée.

Je songeai à la prison de Nancy, à sa grande salle et à ses cages de fer. J’aurais donné la fortune que je ne possédais pas pour me retrouver dans ce cloaque. Tout plutôt que de rester une seconde de plus dans ce cachot. Dire qu’à cette époque bénie j’avais cru vivre un insurmontable supplice…


Je ne revis pas l’inspecteur Louvel. Je m’étais attendu à un harcèlement incessant, un flot de questions, des interrogatoires sans fin pour me briser, m’user jusqu’à ce que ma langue se délie. Mais rien ne vint. Et cette absence, plus encore, me détruisait. Est-ce que, déjà, je ne l’intéressais plus ? Avait-il découvert Hortense et choisi de m’oublier dans ma geôle ? À moins que Madame de T. n’ait fini par avouer ? Non ! Ce n’était pas envisageable ! Je devais m’ôter ces pensées de l’esprit ! Fou que j’étais, j’en arrivais même à rêver qu’on me traîna à nouveau dans la salle du bout du couloir. Plutôt subir des coups que de succomber à ce silence et à cet insupportable doute.

Par désespoir, je songeai à me donner la mort. La souffrance s’arrêterait, l’inspecteur et le ministre n’auraient pas le plaisir de me voir sombrer dans la folie. Je pourrais utiliser mes loques, me les passer autour du cou. Ou peut-être que si je me jetais tête la première avec suffisamment de force sur l’un des murs ? Peut-être que si je brisais la cruche de terre cuite et me servais d’un tesson pour me transpercer une artère ?

Allai-je finir totalement aliéné ? Baroche tenait-il là sa vengeance ? Plutôt que de me tuer, il détruisait mon âme au point de la rendre si perturbée que je m’emprisonnerais pour les années à venir dans une camisole de démence...


La porte s’ouvrit enfin, apportant un éclair de lumière, tel le soleil perçant après un lourd orage. Cette vive clarté, la première depuis une éternité, réveilla mon esprit. Je plissai les paupières. Le sol de ma cellule se jonchait de détritus, des restes de repas étalés çà et là. La fosse avait servi, visiblement.

Le gardien se tenait dans l’embrasure, le regard noir et les traits fermés.

— Sauvage, debout, t’es libre !

Je crus à une nouvelle tentative pour me déstabiliser, ou à un autre délire de mon esprit. Combien de fois avais-je rêvé entendre ces paroles ? Combien de fois n’avais-je pas imaginé sortir de cet enfer, à jamais débarrassé de l’inspecteur, du ministre et de tous leurs sbires ?

Je reçus un coup violent dans l’entrejambe.

— J’ai dit, debout ! me cracha au visage mon tortionnaire.

Il me prit par les épaules et, aidé par un comparse, me traîna à nouveau dans ce couloir honni. Avec soulagement, je notai que nous ne nous dirigions pas vers la salle d’interrogatoire, mais vers la sortie, reprenant le chemin emprunté à mon arrivée.


Dehors, il faisait nuit. Nous traversâmes le parc de la demeure où l’on m’avait gardé captif. Mes pieds frottaient sur le gravier de la grande allée centrale. Étrangement, ce son raviva en moi le souvenir de mes pas sur une autre allée, des siècles auparavant, alors que je quittais, honteux, la demeure de mon ami Louis.

Je franchis l’imposante grille qui marquait les limites entre la mort et la vie. On me poussa violemment dans le dos. J’allais chanceler, m’étaler de tout mon long sur la pierre du trottoir, mais deux bras inconnus et puissants me retinrent.

— Allez, ma belle, on te rend à tes copines, me lança, goguenard, le gardien qui m’avait bousculé.

— Fais attention à ce que tu dis, geôlier de misère, gronda l’homme qui venait de me rattraper. On pourrait essayer de te redresser le portrait, histoire de te rendre moins laid.

— Ha ouais ? ricana la boule. Ben, amenez-vous, mes petites, mes copains et moi, à l’intérieur, on se fera un plaisir de vous enfiler gentiment.

Des invectives fusèrent autour de moi. On sortit des épées de leurs fourreaux, le gardien accompagnant la bouledégaina un pistolet, le pointant dans ma direction.

— Ben alors, les lignards ? reprit la boule. C’est vous qui faites le premier pas, ou c’est nous ?

— Ça suffit ! éructa un homme. Soldats, armes au pied, immédiatement ! Et vous, traînes-misères, retourner dans votre grotte, on vous a assez vus comme ça !

Ça grogna un peu dans les deux camps, chacun obéissant toutefois à l’autorité naturelle du donneur d’ordre.

— Allez, camarade, lâcha finalement mon geôlier. Laissons le petit, qu’il profite d’un peu de repos, avant qu’on s’occupe à nouveau de lui.

Les gonds de la grille grincèrent, quelques injures fusèrent, à voix basse, depuis le jardin. Je jetai un regard à l’homme qui avait empêché l’affrontement. C’était un officier, pour ce que j’en discernais. Ses traits, d’abord flous, s’affinèrent, je crus reconnaître le second du directeur.

Une vague de chaleur irradia tout mon être. J’étais donc bien libre ? J’aurais pu me mordre, me pincer, pour m’assurer que je ne rêvais pas. Mais je craignais tant de me réveiller, m’apercevoir que je me tenais encore sur cette paillasse putride, que je préférai accepter l’image que je voyais.

— Qu’est-ce que… réussis-je tout juste à articuler d’une voix rauque.

— Le colonel Duroc vous a fait délivrer, me répondit, protocolaire, le militaire. Il vous attend à l’école.

— Duroc ?

— Et vous n’avez pas été facile à débusquer, Sauvage ! On peut dire qu’il a remué ciel et terre pour vous retrouver. Depuis un mois, nous avons écumé toutes les prisons, tous les commissariats. Il a lancé ses informateurs sur votre piste. Et un limier, enfin, a flairé votre odeur.

Je fis un effort démesuré pour écouter les propos de mon interlocuteur. Un mois. J’étais donc resté un mois dans ce cloaque. Si peu ? Et si longtemps.

Le soldat désigna de la main la grille derrière moi.

— Personne ne connaissait cet endroit. C’est l’une des maisons que la police politique utilise pour ses basses œuvres, à ce qu’il paraît. Quand Duroc a appris que vous étiez là, je peux vous promettre que ça n’a pas fait un pli. Ça l’a mis dans une rage folle, comme j’en ai rarement vu. Deux heures plus tard, nous détenions un document signé de la main du gouverneur de Paris. Et nous voilà, ponctua-t-il dans un sourire hésitant.

J’aurais embrassé mon sauveur. Celui-ci porta à ma bouche desséchée une gourde d’eau qui me fit l’effet d’un délicieux nectar. Je retrouvai un peu de force, mû par l’espoir et par le breuvage.


Je levai les yeux, observai les alentours. Garé sur le bord de la route, un véhicule de l’armée attendait, deux soldats appuyés sur son flanc. Aucun son ne provenait depuis l’autre côté du haut mur de la propriété. Nous nous trouvions dans un quartier résidentiel et bourgeois, où de vastes demeures s’étalaient de part et d’autre d’une large chaussée arborée. L’endroit parfait pour qui voulait s’assurer une discrétion absolue.

L’officier me guida vers l’engin à moteur d’où s’échappait une fumée blanchâtre. On m’installa à l’arrière, sur une capiteuse banquette plus moelleuse que le plus merveilleux des lits. La voiture démarra, vrombissant et bringuebalant. Je n’avais cure des soubresauts de la route ni de la direction que nous empruntions. Je pris de si profondes bouffées d’air pur que j’en aurais craché mes poumons. Les paupières closes, je savourais toutes les sensations perceptibles.

— On peut dire que votre arrestation a fait du bruit, Sauvage, me lança l’officier.

J’ouvris les yeux, surpris, à moitié somnolent.

— Du bruit ? bredouillai-je.

— La rumeur a grondé dans tous les régiments que la police avait fait enlever un élève. Et autant dire que la troupe n’aime pas ça, quand les cognes viennent fourrer leur nez dans nos affaires. Chacun lave son linge dans son coin, c’est la règle, d’habitude. Là, je ne sais pas ce qui les a piqués.

Il haussa les épaules, avant de me détailler à la lumière blafarde des lampadaires.

— En tout cas, ils ne vous ont pas raté, grimaça-t-il, la mine déconfite. On pourrait presque croire que vous venez de passer entre les mains du co…

L’homme se tut, son regard se troubla, un rictus traversa son visage.

— Quoi qu’il en soit, il vous attend. Je veux dire, le directeur vous attend. Après une bonne nuit de repos, quelques soins et un bain, bien sûr.

Sur le moment, je ne notai pas l’hésitation de l’officier, l’idée d’un bain avait empli tout mon esprit. Je me laissai aller au roulis procuré par le véhicule, mécanique berceuse qui n’eut pas de peine à me faire sombrer dans un profond sommeil.

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