Chapitre 9: L'interrogatoire

9 minutes de lecture

Le véhicule de police partit en trombe, fumant et pétaradant, dans les rues de Paris. Je me retrouvais isolé à l’arrière, sans autre source de lumière que deux lucarnes crasseuses. Je tentai de me repérer, sans parvenir à discerner plus que des ombres à travers l’épais grillage qui les obturait. Passé le deuxième embranchement, je m’avouai vaincu, incapable de me situer.

Quelle pouvait être ma destination ? La Conciergerie et ses cachots dramatiquement célèbres ? La préfecture, rue de Jérusalem ? Ou la cave sordide d’une maison dissimulée dans une impasse discrète ? Bringuebalé dans le fourgon, mon esprit n’en était pas moins maltraité, tiraillé entre l’angoisse de ma destinée, celle d’Hortense et de Madame de T.


Je ne pus, à ma descente de la voiture, découvrir où on m’avait transporté. Tout juste parvins-je à discerner une bâtisse, demeure bourgeoise, austère et massive, comme en avaient produit les premières années de l’empire, avant que mes gardiens ne me fassent descendre dans un sous-sol. Premier aperçu de lamaison, supposai-je. J’avançai le long d’un couloir humide, percé de cinq portes fermées. De deux d’entre elles s’échappaient des gémissements qui achevèrent de me glacer.

L’homme à qui l’on me confia, masse de chair à la peau blême et au crâne rasé, me poussa dans ma cellule. Déséquilibré, je chutai, les deux genoux à terre, sur le plancher de terre meuble qui puait la moisissure. Immobile, haletant sous le coup de l’émotion, j’entendis le cliquetis d’une serrure.

J’étais seul.

J’observai la pièce dans la semi-pénombre où je me trouvais plongé. Elle mesurait deux mètres sur trois. Une paillasse miteuse gisait dans un coin, un trou à même le sol en guise de fosse d’aisances occupait l’angle opposé. Pour toute lumière, un minuscule vasistas à deux mètres de hauteur. Les pierres suintaient, la chaux qui les recouvrait s’en détachait par plaques entières, et des inscriptions obscènes, traces des précédents occupants, s’étalaient sur toute leur longueur.


J’attendis, dressant l’oreille à chaque son, frémissant à chaque mouvement dans le couloir. Cette veille me parut interminable. Je connaissais pourtant la technique, sans parvenir à me raisonner : faire mijoter un prisonnier, le laisser macérer dans son jus d’angoisse et briser de lui-même ses défenses.

L’esprit affaibli par les épreuves, épuisé et affamé, les heures passèrent sans que je réussisse à en tenir le compte.

— Debout, vermine !

La porte de la cellule s’ouvrit à la volée, le gardien que j’avais vu à mon arrivée me hurla dessus comme un sergent instructeur à l’encontre d’une jeune recrue. Je ne pus réprimer un sursaut de surprise qui le combla, visiblement satisfait de son entrée. Ne connaissant pas son nom, je décidai de l’affubler du sobriquet de la boule, son crâne et son teint me rappelant celle d’un jeu de billard. Il sentait la transpiration. L’odeur acide remplaça la puanteur, sans que j’y gagnasse au change.

— On t’attend pour un petit tour, princesse, grimaça-t-il. J’espère que t’as pu te mettre en beauté.

J’en aurais souri, s’il m’était resté assez de force. Mon uniforme n’était plus que lambeaux après le passage dans les catacombes et mon séjour dans cette cave. J’avais l’impression de pouvoir décoller la crasse de ma peau à l’aide d’une lame de couteau tant je me sentais crotté. Je n’osais imaginer l’aspect de mon visage. À la réflexion d’ailleurs, je devais empester au moins autant que mon gardien. Et probablement être plus laid encore que lui.

Il me releva avec brutalité de la paillasse où je m’étais effondré, me soutint par le bras pour que je ne chute pas. Il me conduisit au bout du couloir, dans ce qui ressemblait à une salle d’interrogatoire. Un bureau, deux chaises, une faible ampoule électrique au plafond, voilà pour le mobilier. Des pierres mal taillées et disjointes recouvraient le sol, tachées en certains endroits d’un liquide poisseux profondément incrusté.

Installé face à moi, le lieutenant Louvel m’observait, son immonde sourire collé au visage.

— Assieds-toi, Sauvage, m’ordonna-t-il de sa voix suave.

La boulem’écrasa littéralement sur ma chaise, puis se recula de deux pas. Je n’étais pas attaché ni menotté, mais je me sentais si faible que je n’avais aucune envie de tenter la moindre rébellion. Et encore moins risquer de récolter des coups face à ces deux hommes bien plus puissants que moi.

— Je préfère te dire que tu as une mine... vraiment affreuse, reprit l’officier. Ta petite Hortense ne te reconnaîtrait plus.

Je serrai les dents à l’évocation de mon amie, au grand plaisir de mon tourmenteur.

— Et puis tu empestes ! C’est infâme. Même Lartichet pue moins que toi, c’est dire.

Ça grogna dans mon dos. D’une pierre deux coups, j’eus confirmation de l’état de mon odeur corporelle, et obtins l’information du patronyme de mon gardien. À la réflexion, je préférais continuer à l’appeler par son petit surnom, je m’y étais attaché.

— Bon, maintenant que nous avons fait un peu de conversation gratuite, nous allons entrer dans le vif du sujet. Tu connais déjà la question, tu as, je le sais, les réponses. Il est donc temps que tu te couches, tu ne crois pas ?

Une fois de plus, le policier m’avait cueilli par surprise. Passant d’une discussion sans but, sur un ton presque affable, il me vrilla à nouveau de son regard. J’hésitai un instant sur la meilleure attitude choisir. Mes pensées s’embrouillaient, j’avais l’impression de réfléchir aussi vite qu’un neurasthénique en pleine cure d’opium, et la faim qui me tenaillait n’arrangeait rien.

— Qu’est-ce que... puis-je tout juste ébaucher avant que l’homme ne fasse claquer sa langue dans sa bouche pour m’arrêter.

— Non. Toi, tu ne poses pas de questions. Toi, tu réponds. Ni plus ni moins. À la prochaine question que tu poses, Lartichet va jouer le rôle du méchant et te coller le nez sur la table. À toi de choisir, tu es prévenu. Reprenons, à présent. Je vais être plus explicite, histoire d’être sûr que tu comprennes bien. Où est mademoiselle Hortense Beaulieu ?

— À... à Nancy, monsieur, affirmai-je après une pause.

La douleur m’étourdit. Mon crâne venait de percuter la table, mon nez craqua sous le coup. Je sentis le sang couler sur mon visage, goutter sur ma chemise. Je crus que j’allais perdre connaissance, quand une violente gifle me ranima.

— Non, non, non, se lamenta le lieutenant. Tu ne peux pas jouer à ça, ce n’est pas possible, tu comprends. Déjà, tu n’as qu’un nez, et vu sa forme, il vient de se briser. Tu as donc gâché bêtement ta seule et unique chance. C’est dommage, tu sais… aussi vite...

Il se leva, se plaça dans mon dos, les mains fermement appuyées sur mes épaules. Il comprima si fort mes muscles raidis que j’eus l’impression de me faire transpercer par ses doigts et de me retrouver écrasé sur ma chaise. La tête me tournait, j’entendais les cloches de Notre-Dame résonner dans mon crâne et mon champ de vision s’obscurcissait de mouches dansantes.

— Tu sais, finalement, je n’aime pas la violence, me souffla-t-il à l’oreille. Oh ! Bien sûr, elle est parfois utile, c’est vrai. Mais c’est tellement de désagréments. Il faut prendre garde de ne pas tout casser d’un coup, laisser des blessures suffisamment ouvertes pour déclencher des douleurs atroces sans pour autant tuer tout de suite. Et puis, il s’agit de nettoyer ensuite, ce n’est pas aussi facile qu’on le pense, le sang a tendance à se faufiler partout, c’est une véritable horreur. Sans compter qu’au bout d’un moment, on se lasse. Frapper et estropier à longueur de journée peut paraître amusant, mais j’ai déjà dû me séparer de deux assistants ce mois-ci. Ils ne pouvaient plus supporter les hurlements, disaient-ils… J’espère qu’ils en entendent moins à présent, en Russie.

Il se recula, riant de bon cœur à son trait d’esprit, pour se replacer face à moi.

— Nous allons jouer à un petit jeu, si tu le veux bien. Je ne vais plus t’annoncer à l’avance ce qui va t’arriver en cas de mauvaise réponse, Lartichet aura carte blanche pour improviser à sa guise. Et en la matière, je te promets qu’il excelle. Ça te va ?


La porte, derrière moi, s’ouvrit avec violence. J’entendis la voix d’un homme éclater de fureur.

— Ça suffit, Louvel !

Le visage du lieutenant se pétrifia. Il blêmit, recula d’un pas, les deux mains devant lui en signe de soumission.

— Vous en avez assez fait ! poursuivit l’inconnu derrière moi.

Il s’approcha à grands pas. Sans oser tourner la tête, je sentais sa présence dans mon dos, remerciant cette intervention inattendue.

Un violent coup dans les reins me fit chuter à terre. Affalé sur le sol, le souffle coupé, je levai un regard incrédule vers l’homme à présent placé au-dessus de moi. Il tenait une canne à pommeau d’argent à la main. Il venait de me frapper ! Il était grand et large, les cheveux grisonnants et les tempes dégarnies. Des favoris fournis rejoignaient presque une épaisse moustache poivre et sel. Son regard m’aurait transpercé s’il avait été forgé d’acier et sa colère semblait sur le point de le submerger.

— Il faut le faire parler ! reprit-il dans un grondement. Le tuer, si nécessaire ! Mais il parlera ! Cette traînée a assassiné… elle a assassiné… mon… fils, lâcha-t-il dans un souffle ! Ma seule et unique descendance ! Elle doit être punie ! Et lui aussi !

La canne s’abattit une deuxième fois, s’écrasant sur mon épaule. J’eus l’impression de m’enfoncer dans le sol tant le choc m’ébranla. Mes os parurent exploser sous l’impact et je luttai pour ne pas perdre connaissance. Le bras de mon bourreau s’éleva à nouveau. Il était devenu comme fou et m’aurait fracassé le crâne si le lieutenant ne l’avait pas retenu d’une poigne ferme.

— Votre excellence, implora-t-il. Je sais votre désir de le faire avouer, mais si vous le tuez, nous ne pourrons rien obtenir de lui.

L’homme sembla se calmer. J’utilisai ce bref répit pour assimiler les paroles déversées sur moi en même temps que les coups. Le lieutenant venait de lui donner de « l’excellence », et lui-même avait parlé de son fils. Les éléments s’assemblèrent dans mon esprit affaibli. J’observai le nouveau venu, toujours allongé sur le sol. Mon ventre hurlait de douleur, mon épaule avait déjà doublé de volume. Lui me regardait, empli de cette rage capable de me tuer.

— Vous avez raison, Louvel. De toute façon, c’est trop tard pour lui. Nous allons bientôt attraper cette traînée, il aura souffert pour rien.

Sa canne écrasa mon visage, comme pour m’humilier un peu plus.

— Mais nous n’avons pas encore été présentés, je crois, siffla-t-il. Je suis le ministre de la Police Charles Henry Baroche. Et comme tu le sais maintenant, ta pucelle a tué de ses mains mon fils, mon seul héritier. Pour ça, vous allez tous les deux payer. Très cher. Elle pour ce qu’elle a fait, toi pour l’avoir protégée.

Il se recula d’un pas, me toisa de toute sa colère. Le champ libre, je tentai de me relever avec peine. Mon corps me faisait souffrir atrocement, mes yeux s’illuminaient d’éclairs à chacun de mes mouvements. Je préférai m’arrêter, adossé à l’un des pieds de la table. Je respirai profondément, crachant un jet de salive métallique, envahi par la nausée.

Le duo se tenait devant moi, immobile. Mes ongles crissèrent sur la pierre humide, tandis qu’un rictus de douleur et de démence se traçait un chemin sur mon visage. J’aurais voulu tuer sur place ces deux hommes. Me venger des souffrances infligées. De l’angoisse. De la fuite d’Hortense. Je les défiai, piètre combattant déjà à moitié vaincu. Ultime bravade, avant la sentence.

— Monsieur, hoquetai-je, je ne sais pas de quelle amie vous me parlez, j’en suis navré…

Je ne pus finir ma phrase, la canne s’abattit avec une violence inouïe sur mon crâne. Je m’effondrai sur le sol, à moitié inconscient. Tout juste pus-je apercevoir le ministre se ruer sur moi, hurlant comme un fou, maîtrisé de justesse par Louvel et son policier.

— Affamez-le ! Battez-le ! Enchaînez-le ! Peu m’importe ! Qu’il parle, vous m’avez bien entendu ? Qu’il parle ! Moi, je vais régler le compte de cette traîtresse qui les a protégés !

J’entendis la porte claquer, son répété à l’infini en une multitude d’échos. Un conciliabule, au-dessus de moi. On me traîna.

— Tu t’es mis dans de sales draps, Sauvage, me lança la voix déformée de Louvel. Il est déchaîné, notre ministre. C’est pas bon pour toi, ni pour ta pucelle.

Il m’aurait presque paru inquiet si, déjà, je n’avais pas sombré dans un délire de souffrance.

« Moi, je vais régler le compte de cette traîtresse qui les a protégés ». Les derniers mots crachés par le ministre tournaient dans mon esprit en une étourdissante danse macabre.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 6 versions.

Recommandations

Lucy23
Ilyana est une jeune orpheline qui n'a pas froid aux yeux. Elle se retrouve dans une mystérieuse académie et fait la rencontre de Noah, qu'elle va immédiatement détester. Mais quel est le secret qui se cache derrière cette école incroyable ?
8
0
3
38
Musaraigne
Retenue prisonnière dans le manoir de Mme Békar, la fille flûte a une chance unique de prendre la fuite et ainsi retrouver sa liberté. Il faudra pour cela qu'elle reste attentive à la musique entêtante qu'elle seule est capable de percevoir.
1
8
6
5
Calypso Dahiuty
Depuis le suicide inexpliqué de son mari, Alyssa est une femme brisée. Elle se retrouve avec trois enfants à charge, une sérieuse dépression qui commence à poindre son nez, et, qui plus est des dettes de jeu de plus en plus importantes qui viennent l'accabler... Des dettes de jeu que Luc avait contracté, quelques mois avant de mourir...
Jordan est policier, promu depuis peu. Sérieux, efficace et organisé, il sait se faire respecter et sa jeunesse et son physique avantageux pourraient tourner à son avantage mais il refuse toute relation, et le moindre contact physique le rends fou...
Dans la véritable tempête de leur vie, sauront-ils se reconstruire pour s'assurer un avenir meilleur ?
2
2
18
3

Vous aimez lire Pierre Sauvage ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0