Chapitre 7: Nasse

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Sans aucun repère, je me dirigeai à l’aveuglette dans le dédale. Par chance, une lanterne abandonnée dans la cave me permit de ne pas me déplacer dans le noir. Entouré de ténèbres hostiles, isolé dans mon faible halo lumineux, les poils de ma nuque se hérissaient, mon cœur s’accélérait. J’ignorai les ossements entassés autour de moi, réfrénant une envie de prendre mes jambes à mon cou.

Après plus d’une heure passée à errer dans les couloirs funèbres, je trouvai enfin une voie vers la surface. L’échelle me parut branlante et vermoulue, mais elle constituait ma seule chance de m’extirper de ces sous-terrains.

Je sortis de sous terre comme le diable de sa boîte. Ironie du sort, je quittai le monde des morts pour émerger en plein cimetière. Crotté et taché de boue, je fis irruption entre deux tombes. Au pied de l’une d’elles se tenait une vieille femme vêtue de deuil qui, croyant assister à l’apparition d’un démon, s’enfuit en hurlant, abandonnant là son pauvre défunt mari.

Fort heureusement, hormis la hurleuse, l’endroit était désert. Je m’empressai de déguerpir, avant que la vieille ne ramène la garde, le curé et tous les saints réunis. J’avisai une petite porte dans le mur d’enceinte et quittai le cimetière à la hâte, pour me retrouver… Je l’ignorais totalement. Il me fallut du temps pour me repérer, le quartier me paraissait étranger. Je dressai la liste des lieux de sépulture parisiens. Je ne savais pas quelle direction j’avais pu prendre, mais éliminai d’emblée ceux situés sur la rive droite de la Seine. Il me paraissait logique que les tunnels ne puissent passer sous le fleuve, au risque de les voir inondés.

Je reconnus les deux bâtiments caractéristiques de la barrière d’enfer, vestiges de l’ancien mur des fermiers généraux. Enfer ! Ce nom était doublement bien choisi ! Je m’étais dirigé en direction du sud-ouest, et me trouvais à présent dans le secteur de l’observatoire, bien au sud de la cité. Sans un sou en poche, j’allais devoir traverser à pied tout Paris pour rejoindre le quartier protégé !


Je tentai de me rappeler le plan de la capitale, étudié tant de fois avec Charles. Il me répétait qu’on ne pouvait pas prétendre connaître une ville sans en savoir toutes ses rues et ruelles. Je n’en étais pas là, mais je remerciai mon ami. Heureux Charles ! Grâce à lui, je parvins à visualiser le quartier, ce cimetière du Montparnasse d’où j’avais émergé, et les différentes voies que je pourrais emprunter.

Hors de question de remonter en droite ligne vers l’île de la Cité. Je passerais bien trop près de l’école, au risque, si l’inspecteur Louvel avait posté des hommes comme je le craignais, de me faire repérer. Je préférais également éviter les Invalides ou le Champ-de-Mars, trop fréquentés. Je choisis donc de longer les jardins du Luxembourg par l’ouest. Puis je suivrai les quais de Seine et traverserai plus loin pour rejoindre les appartements de la comtesse.

Enfin décidé, je quittai mes réflexions pour me recentrer sur les alentours. Je croisai alors le regard de plusieurs passants, visiblement interloqués par mon aspect physique. Un brin de toilette ne me ferait pas de mal… J’avisai une fontaine et m’y nettoyai du mieux possible. Mon uniforme taché allait malgré tout dénoter, je devrai trouver une explication plausible à ma mise défaite dans l’hypothèse d’un contrôle policier...


La marche me parut interminable. Je pressai le pas, m’efforçant toutefois de ne pas courir afin de ne pas attirer l’attention. J’évitai autant que possible les patrouilles, changeant de trottoir avec toute la discrétion possible à leur vue, ou m’arrêtant devant une échoppe lorsque cela me semblait préférable. Angoissé, j’imaginais des regards suspicieux en train de m’épier. Je devinais dans tel homme occupé à lire une gazette en terrasse, dans tel autre en apparence désœuvrée à l’ombre d’un mur, autant d’agents en civil plantés là pour me surveiller. Je tentai de me rassurer, de me convaincre que je ne faisais qu’affabuler, pour ne pas donner corps à ces craintes. Sans succès.

Parvenu de l’autre côté de la Seine, restait à présent à pénétrer dans le quartier protégé. J’évitai soigneusement les portes destinées à la noblesse et la haute bourgeoisie et me dirigeai vers celles dédiées à l’approvisionnement. Je profitai d’un ralentissement pour me glisser sous la bâche d’une charrette transportant des tonneaux, priant pour qu’aucun garde n’ait l’idée d’y fourrer son nez. Le souffle court, je franchis, ainsi dissimulé, le mur d’enceinte.

Les menaces de l’inspecteur hantaient mon esprit, et c’est le souffle haletant et d’un pas vif que je me présentai au pied de l’immeuble de mon amie. Ma main moite actionna la cloche d’entrée tandis que je jetais par-dessus mon épaule des coups d’œil inquiets.


La porte s’ouvrit. Je bousculai le majordome, gravis les escaliers quatre à quatre et passai sans m’arrêter devant un Hans trop lent pour stopper ma folle course.

Je me précipitai vers le salon de la comtesse, l’irascible valet à mes trousses, dans l’espoir de trouver l’une ou l’autre des deux femmes.

Par bonheur, elles étaient toutes deux présentes, occupées à jouer une partie de trictrac, et m’adressèrent un regard surpris lorsque je fis irruption devant elles. La scène aurait pu paraître cocasse. Moi, crotté, rouge de sueur, habité par l’angoisse, dérangeant leur tranquillité. Le garde-chiourme, sur mes talons, jurant dans sa langue gutturale de me faire subir mille maux.

Majestueuse, Madame de T. se leva et d’un simple geste nous intima l’ordre de stopper.

— Mais quelle est cette agitation ? s’enquit-elle. Pierre, pourquoi vous présenter ainsi accoutré près d’une heure en avance ? Vous n’auriez pas pu prendre le temps de vous laver et vous changer ? À moins bien sûr que vous ne soyez tellement impatient de nous retrouver, moi, ou plus certainement notre délicieuse Hortense ?

Je regardai le bout de mes chaussures, honteux de me faire ainsi tancer.

— Quant à vous, Hans, combien de fois vous ai-je dit que je ne voulais pas vous entendre jurer ainsi ? Et plus encore dans votre langue maternelle ?

— Mais c’est que, Mein Fraulein... osa l’inconscient.

— Ça suffit ! gronda-t-elle. La prochaine fois, je vous passerai la langue au savon, comme je vous l’ai déjà promis !

La remarque fit rire Hortense de bon cœur, et je me serais à mon tour volontiers laissé aller si la raison de ma venue n’avait pas été aussi tragique.

— Madame, pardonnez ma tenue... tentai-je de me justifier.

La comtesse me jeta un regard amusé, sourire affable aux lèvres.

— Je plaisantais, voyons, me coupa-t-elle.

—... mais j’ai dû me précipiter pour vous prévenir, poursuivis-je sans prendre garde à ses paroles.

Madame de T. ne pipa mot, alarmée par le ton de ma voix et prenant conscience de mon agitation. Même Hans, mouché par sa maîtresse, ne bougeait plus.

— Un inspecteur est venu me questionner ce matin, expliquai-je. À l’école. Pour... au sujet de... d’Hortense, parvins-je tout juste à articuler.

— De moi ? s’exclama l’intéressée, devenant pâle en un instant.

— D’Hortense ? reprit la comtesse. Mais pourquoi ?

Elle le savait bien sûr parfaitement, mais il est des questions que l’on ne peut s’empêcher de poser, même lorsqu’elles sont l’évidence incarnée.

— À propos... du meurtre, soufflai-je.

Une chape de plomb s’abattit sur notre quatuor. Je leur détaillai ce qu’il s’était passé. L’inspecteur, l’interrogatoire, les soupçons de la police, Duroc. Les menaces, aussi. Je tentai de me montrer à la fois le plus exhaustif et le plus concis possible, car je savais notre temps précieux.

À mesure que je dessinais ce tableau, je sentais Hortense devenir l’ombre d’elle même, tandis que je lisais dans les yeux de notre protectrice une inquiétude et une gravité grandissantes. Hans s’était approché, et tous deux échangèrent des regards soutenus, dans une conversation silencieuse.

— Je ne veux pas… gémit Hortense.

Elle tenta de se lever, se rassit aussitôt, en proie à un malaise.

— Je ne dois pas rester ici. Je ne veux pas que vous soyez inquiétés par ma faute ! Je vais... je vais aller me dénoncer, c’est ça, me dénoncer !

— Il suffit, très chère, trancha Madame de T. d’un ton qui n’acceptait aucune réponse. Vous n’allez rien faire du tout. Elle se tourna vers son valet : Hans, vous savez ce que vous avez à faire, n’est-ce pas ?

— Madame, fit irruption le majordome. La police !


Un vent glacial souffla dans le petit salon, nous paralysant tous d’effroi. Comment était-ce possible ? J’avais été suivi ? À travers le dédale des catacombes ? Ou repéré, peut-être, lors de ma remontée vers le quartier protégé ?

— Ils vous attendaient ici, trancha la comtesse.

Un piège ! J’étais tombé tête baissée comme le dernier des imbéciles dans un vulgaire traquenard, si simple que j’en ressentis une profonde honte. En réalité, l’inspecteur ne savait rien. Ou bien voulait-il confirmation de ses informations, avant de pénétrer dans le domicile d’une personne telle que la comtesse ? Il avait lancé un appât, j’avais mordu dedans à pleines dents. Ses hommes, postés autour des appartements de Madame de T., n’avaient eu qu’à m’attendre pour que ses doutes se confirmassent. Je me serais tapé la tête contre un mur devant tant de stupidité !

J’entendis de l’agitation dans le vestibule. Les valets de notre protectrice devaient certainement tenter de s’interposer. Le majordome, resté près de nous, me jeta un regard courroucé. Par deux fois, en moins de trente minutes, sa placide, mais d’habitude efficace défense, allait être percée, et il m’en tenait bien sûr pour responsable.

— Hans ? se contenta de rétorquer la comtesse, d’une voix où l’on sentait le contrôle parfait des émotions.

L’homme hocha la tête, se dirigea vers Hortense, pétrifiée dans son fauteuil. La portant à moitié et la tirant par le bras, il l’entraîna vers une porte dérobée. Ils s’y engouffrèrent, sans même que je puisse comprendre ce qui venait de se dérouler sous mes yeux.

— Mais... parvins-je à articuler.

Je ne pus poursuivre. La comtesse m’appuya sur l’épaule, me forçant à me mettre à genoux, à ses pieds. À l’instant même où je touchais terre, les policiers, précédés par l’inspecteur Louvel, firent irruption dans le salon.


— Pierre, c’est hors de question ! s’exclama, rouge de honte, Madame de T. Ma nièce ne vous est pas destinée, un point c’est tout ! Et venir me demander sa main dans cette tenue est parfaitement inconvenant ! Un scandale, même !

Sa tirade débitée à la perfection, elle redressa la tête, faisant mine de ne repérer qu’à l’instant les nouveaux venus.

— Mais, serait-ce donc la journée des fâcheuses visites ? gronda-t-elle. Et Hans, coquin de Prussien, qui est parti et ne peut même pas se révéler utile !

Je saisis l’allusion. Le valet, et par le fait Hortense, avait pour mission de quitter l’appartement au plus vite. Peut-être fuyaient-ils le bâtiment à cet instant, tentai-je de me persuader, lisant dans les yeux de la comtesse cette ferme assurance que je connaissais désormais si bien.

Les policiers restèrent en retrait, n’osant s’aventurer plus loin dans l’appartement, chevaliers fiers et courageux marquant le pas à l’approche du dragon qu’ils devaient occire. Ils préféraient attendre les ordres de leur supérieur, qui pourrait alors endosser toute la responsabilité en cas de bévue.

Celui-ci, froid et dur, salua à peine la comtesse et ne daigna même pas me regarder.

— Votre grandeur, nous venons arrêter l’élève Pierre Sauvage, ainsi que mademoiselle Hortense Beaupré, que nous savons hébergée sous votre toit.

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