Chapitre 5: L'inspecteur

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7 septembre 1864


Je gardais, depuis une semaine, les images du bal en tête, de ces puissants rencontrés, ces belles et inaccessibles femmes croisées. Je me rappelais mes souffrances sur la piste et souriais à mon avenir mondain obscurci pour toute la durée du siècle à venir.

À mon retour, mes deux amis m’assaillirent de questions. Charles éclata de rire en m’écoutant raconter l’épreuve de la danse et exigea que je lui décrive par le menu les beautés croisées lors de cette soirée. Louis voulut que je lui détaille encore et encore l’empereur, les yeux brillants, lui qui n’avait jamais pu s’en approcher.

Le bruit de ma rencontre se répandit dans l’école tout entière, et nombre de mes camarades me vouèrent une déférence dont je fus le premier surpris. Non sans piquer mon orgueil. Même Armand, l’ancien responsable de l’intégration, m’avait lancé un « bien joué, mortecouille ! », pour le moins étonnant.


Mais il me tardait plus que tout de retrouver Hortense… et Madame de T., bien évidemment. Nous avions convenu de passer l’après-midi à Saint-Germain-en-Laye, dans une des propriétés de notre protectrice à la campagne.

Je rêvais d’échapper pour quelques heures à la puanteur de Paris. Je n’avais jusqu’à présent jamais pu apprécier les bienfaits de la nature, ballotté depuis ma plus tendre enfance entre familles d’accueil, orphelinats et pensionnats. Je n’en connaissais que les rares sorties auxquelles nous avions eu parfois droit. Mais sévèrement encadrés par des surveillants ou des professeurs, nous ne pouvions découvrir la joie de flâner à notre guise dans la verdure. J’enviais, dans cette naïveté toute citadine, la vie au milieu des champs. Je l’imaginais simple et agréable, dans la douceur rurale qui m’avait été enseignée.

Je ne pouvais pas deviner, dans ces moments de rêveries, les fermes d’État où des ouvriers agricoles se tuaient à la tâche pour alimenter une population citadine toujours grandissante. Je ne savais rien des derniers paysans indépendants, si pauvres qu’ils n’arrivaient même pas à se nourrir de leur propre production. J’ignorais tout de leurs souffrances réelles, leur exode, bien souvent, vers des villes qu’ils croyaient un nouveau paradis. Désœuvrés, ils s’entassaient alors dans des quartiers insalubres, alimentaient des usines voraces de main-d’œuvre. Quand ils n’étaient pas, pour les plus jeunes et les plus robustes d’entre eux, recrutés de force dans les régiments de l’armée impériale.


Au matin de cette prochaine escapade champêtre, je discutais avec Charles et Louis dans une petite bibliothèque. Nous étions seuls au milieu de ces étagères remplies de livres poussiéreux. Patients, ils m’écoutaient, pour la deuxième fois de la journée, leur conter les merveilles que je m’apprêtais découvrir.

— Il paraît que la maison de Madame de T. se situe au beau milieu d’un parc de plusieurs hectares, m’enthousiasmai-je. Il y a un étang, des forêts. Elle m’a dit qu’on pouvait y voir des cerfs et des biches.

— Passionnant, me lâcha Charles, ironique. Mais quitte à voir des biches, je suis sûr que tu préfères de loin celles que tu sais.

Nous rimes tous deux de bon cœur, et même Louis se fendit d’un sourire à cette saillie, pourtant peu à son goût.

J’avais étoffé mon histoire depuis la discussion que nous avions eue sous les combles, en particulier à l’égard de Charles. Je lui avais avoué la présence d’une nièce chez Madame de T. que je courtisais assidûment, pour l’heure sans grand succès. Cette anecdote eut l’effet escompté : Charles m’avait adressé un regard complice, n’hésitant pas à me donner des conseils de séduction lui qui, en la matière, avait pu observer à loisir les belles résidant chez ses parents. Élevé depuis le plus jeune âge en compagnie de ces femmes, il avait une vision de la gent féminine pour le moins éloignée de la réalité, contre laquelle je ne pouvais lutter, tant ses convictions demeuraient ancrées dans son esprit.

Louis, bien sûr, ne se montra pas dupe, et accepta le boniment que je leur avais servi sans sourciller. Comme il me l’avait demandé, nous n’avions pas reparlé de ses déductions concernant Hortense, et je m’étais bien gardé d’aborder à nouveau le sujet, même en tête-à-tête.

— En attendant, lança ce dernier, je t’envie de t’évader un peu. Je donnerais cher pour quitter la capitale.

— Bah ! intervint Charles, mordant. Rien de tel qu’un peu de fumée d’usine, de puanteur des égouts et d’huile de moteur pour vous rendre vivant ! Ce que t’es délicat !

— Ça ne m’étonne pas que tu aimes ça, poursuivit l’intéressé. Vu d’où tu viens, ces odeurs sont plus douces qu’une rose.

Haaa... Louis !

Charles ne broncha pas. Il s’était habitué aux piques régulières de notre ami. Louis, dès lors qu’il se sentait attaqué, ce qui arrivait souvent, ne pouvait s’empêcher d’expédier une réplique cinglante.

— En attendant, la merde c’est la merde, mon bon seigneur. Et qu’elle vienne d’un comte, d’une baronne ou d’un dysentérique, elle a la même odeur ! s’exclama Charles. Même la tienne, mon cher Gouvion !

Il marqua une pause, donnant l’impression de réfléchir intensément, puis conclut d’un air docte :

— Encore que venant du dysentérique, elle peut parfois décimer un régiment d’infanterie plus vite qu’une charge explosive.

Je ris de bon cœur, tant pour agrémenter Charles de son trait d’humour, que pour détendre l’atmosphère qui, comme bien souvent, s’était crispée en un instant.

Certains sujets restaient sensibles, et celui de la vie à la capitale en était un parmi de nombreux autres. Louis, en effet, ne parvenait pas à s’acclimater à Paris. Il trouvait la ville trop grande, trop agitée, trop sale. Nous ne manquions pas une occasion de nous moquer de lui, et avions le secret projet de l’attirer, sans l’avertir, dans les bas-quartiers. Et pourquoi pas, jusqu’à l’établissement des parents de Charles. Nous préparions ce plan avec soin et discrétion depuis plusieurs semaines. Louis se montrait toujours méfiant et nous ne voulions pas risquer qu’il déjoue notre stratagème à la première occasion.

Je savais qu’une des principales raisons de cette détestation tenait au fait que mon ami savait son père tout proche. Pour mener ses affaires, celui-ci ne s’éloignait du centre du pouvoir que pour de rares expéditions vers l’Est, afin de s’assurer de la bonne marche des captures et des transferts d’esclaves. Il se trouvait le plus clair de son temps à la capitale, et possédait non loin des Champs-Élysées un imposant palais. Il avait élu domicile dans cette ancienne demeure de la sulfureuse marquise de Pompadour, la parant du faste et de la richesse que l’esclavage pouvait offrir.

Nous passâmes un jour à l’arrière du bâtiment, le long des jardins donnant sur les Champs. Je sentis une tension envahir mon ami. Il stoppa, le regard noir de rage. Je crus un instant qu’il allait franchir la clôture pour s’y précipiter comme un fou, à la recherche de ce père haï.

— Louis, tu vas bien ? m’inquiétai-je.

Il garda le silence, les yeux rivés sur les toits du palais. Son visage devint blême, sa main droite tremblait nerveusement.

— Il ne s’en sortira pas, finit-il par cracher pour lui-même. Je le ferai bientôt chuter dans cette boue qu’il piétine avec désinvolture. Je…

Il se tut. Un voile d’inquiétude brouilla ses traits lorsqu’il me dévisagea, comme s’il venait de se rappeler ma présence. Une grimace déforma sa bouche et il conclut, sibyllin :

— Mais plus tard. Ce n’est pas le moment.

Il tourna les talons, poings serrés et mâchoire close, s’enfermant dans un silence de mort tout le reste de la journée.


Le directeur Duroc, ouvrant la porte à la volée, fit irruption dans la pièce, plus courroucé encore qu’à l’accoutumée.

Ancien officier de l’armée impériale et désormais en charge de notre école, il aurait dû finir sa carrière sur un champ de bataille, fauché par la mitraille ou fendu d’un coup de sabre. Mais le destin en avait décidé autrement. La prothèse métallique qu’il portait à la jambe droite devait le lui rappeler cruellement jour après jour. Parmi les mille possibilités expliquant son handicap, j’avais opté pour celle d’un boulet qui l’aurait arrachée au détour d’une charge héroïque. J’aimais cette image, probablement aux antipodes de la réalité.

Sa jambe unique l’affligeait d’une démarche rigide accentuant son air martial, donnant parfois l’image d’un marin qui, descendu de son navire, chalouperait, déséquilibré, sur la terre ferme. Il avait conservé une large carrure et une musculature robuste, les années ne l’ayant presque pas empâté. Son visage dur et sa voix forte imposaient le respect, et les couloirs devenaient silencieux dès que sa silhouette approchait.

Son aspect physique, la crainte naturelle que nous ressentions à son égard et son entrée fracassante nous firent sursauter de surprise et nous taire dans l’instant.

Le directeur était accompagné d’un homme d’âge intermédiaire, longiligne et portant manteau noir et haut de forme. Les traits de cet inconnu paraissaient doux, presque amicaux, en parfaite opposition avec un regard dur et perçant. Charles eut un mouvement de recul en voyant entrer cet homme, Louis tressaillit, ses doigts s’agitant de soubresauts nerveux.

— C’est l’inspecteur principal Louvel, me chuchota le premier. Une foutue pourriture...

— Vous allez le payer, inspecteur ! hurla Duroc. Notre école possède un statut particulier, et la police n’a pas le droit d’y fourrer son nez !

L’homme adressa un large sourire carnassier à l’ancien militaire et lui répondit d’une voix calme et mesurée qui, étrangement, me remémora l’effet de grains de sable crissant entre les dents.

— Monsieur le Directeur, vous pouvez effectuer toutes les démarches de protestation que vous voulez. J’ai ici un ordre direct du ministre de la Police Baroche, et contresigné par le secrétaire de l’empereur.

Duroc arracha des mains de l’inspecteur le document en question, le parcourant d’un regard noir.

— Ce torchon ne vaut rien ! gronda-t-il. Pas même le prix du papier et de l’encre.

— Si vous le dites, directeur. Je vais dans ce cas devoir faire intervenir mes hommes qui m’attendent à deux rues d’ici, et leur demander d’occuper ce bâtiment. Ce sera regrettable, bien sûr, de voir une école impériale résister aux forces de l’ordre, mais si vous m’y contraignez, je m’y résoudrai.

— Vous n’oserez pas, Louvel ! Mes soldats vont…

— Vos... soldats ? Parce que vous prévoyez de vous opposer à la police ? Peut-être même souhaitez-vous faire le coup de feu ? Voyons, Duroc, soyez raisonnable, nous ne sommes plus en Afrique ou en Asie, vous savez bien que vous n’êtes plus maître ici, et que vos tactiques tordues ne sont plus d’actualité.

L’inspecteur se parait de son sourire et ne quittait pas ce ton condescendant qui mettait les nerfs du directeur à mal. Je crus un instant que celui-ci allait le chasser dans un éclat de colère ou lui fracasser le crâne d’un coup de poing. Il respira profondément, nous fixant tous les trois tour à tour, puis repris d’un ton glacial.

— Vous avez quinze minutes, Louvel. Mais vous ne vous en tirerez pas comme ça ! Gouvion, Girard, laissez Sauvage et suivez-moi, lança-t-il à mes camarades.

Je restai sans voix, n’ayant pas saisi le sens de cette interruption jusqu’à ce que Duroc fit sortir mes deux amis.

J’étais donc le destinataire de cette entrevue.


Charles et Louis quittèrent la pièce, non sans m’adresser des regards inquiets, gardant toutefois le silence devant la rage apparente qui sourdait du directeur.

Une peur panique monta en moi. Si cet inspecteur bravait l’autorité de Duroc, c’est qu’il devait avoir une bonne raison. Et la seule valable que je parvenais à m’imaginer s’appelait Hortense.

Mon corps chancela, mes mains devinrent moites de sueur.

Le regard du policier se posa sur moi, comme s’il scrutait la moindre parcelle de mon âme. Je me sentis mis à nu, sans défense, certain que mes secrets se trouveraient percés par cette inquisition à venir.

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