Chapitre 4: L'empereur

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La musique s’arrêta, les couples stoppèrent leur danse. Le silence s’installa, vite recouvert par un murmure allant crescendo.

Hortense et moi observâmes la foule s’amasser vers l’entrée des appartements de Madame de T., sans comprendre ce qu’il se passait. Je tentai d’interroger des convives, mais n’obtins que des réponses évasives, obscures : « il est là », « le voilà », quand ce n’était pas un « poussez-vous donc, jeune homme ! », à la limite de l’impolitesse.

Une voix, puissante et emplie de solennité, élucida ce mystère :

— Mesdames et Messieurs, l’empereur !

Au-delà du cercle, isolés sur la piste de danse, nous ne pûmes rien discerner, en dehors d’une agitation gagnant l’assistance. Les soieries des dames bruissèrent, les talons des hommes claquèrent. Tous, telles des girouettes virant dans le sens du pouvoir, se tournaient vers les portes d’entrée. La silhouette de notre hôtesse fendait la foule sans ménagement, en direction du centre de toutes les attentions.

Je tendis le cou, dans l’espoir d’apercevoir notre empereur. Je ne connaissais de lui que les peintures et gravures que j’avais croisées toute ma vie. Elles glorifiaient sa puissance, soulignaient la prestance d’un homme fier, beau comme un dieu grec. Son regard sombre paraissait vous sonder jusqu’au plus profond de votre âme, son profil aquilin rappelait les jeunes années de son illustre père. Ce dirigeant idolâtré incarnait la force, la volonté sans faille d’un empire éternel.

— Votre Majesté, c’est un honneur suprême que vous nous faites en nous comblant de votre présence.

La voix de Madame de T. m’aida à guider ma recherche. Je parvins à repérer, de là où je me tenais, le sommet de sa chevelure, mais nulle trace de notre bien-aimé dirigeant.

J’attrapai la main d’Hortense, avançai vers l’attroupement, afin de m’approcher un peu.

— Viens, lui lançai-je, c’est une chance inespérée de le voir.

Car c’était bien une chance. Sans qu’il ne déclenche les mouvements de foule de son père ni ne soit capable d’aussi bien galvaniser ses troupes avant une bataille, le peuple aspirait dans sa grande majorité à pouvoir une fois dans sa vie rencontrer le monarque. Peu connaissaient cette joie. Ces chanceux regagnaient leurs villes et villages, auréolés d’une gloire entretenue jalousement, répétant à foison les brèves secondes où ils avaient pu croiser, approcher, voire pour les plus téméraires et obstinés, toucher l’illustre personne. Les déçus en étaient réduits à n’entendre que les récits de ces rares élus. Au sein de l’armée, cette vénération revêtait une importance plus grande encore. On colportait l’histoire de vieux grognards, exigeant qu’on les accompagne jusqu’à Paris dans l’espoir de voir leur empereur, quitte à user sur les chemins leurs toutes dernières forces.

Je jouai des coudes, écrasai quelques pieds — volontairement cette fois —, et parvins à progresser jusqu’à moins de cinq mètres de l’épicentre impérial. Mon avancée fut stoppée, mon manège avait attiré l’attention. Les rangs se resserrèrent par la magie d’une solidarité partagée par ceux ne voulant pour rien au monde céder leur précieuse place.

Dépité, je m’efforçai de me grandir d’un ou deux centimètres. Hortense ne m’avait pas quitté d’une semelle, adoptant la même posture que moi.

Et je l’aperçus. Je plissai les paupières, retins mon souffle. Je le voyais enfin !

Je ressentis un choc : l’homme debout devant notre hôtesse ne ressemblait en rien aux portraits et statues à son effigie. De petite taille, son teint gris, ses yeux cernés et son aspect chétif lui donnaient un air quasi malade. Ses doigts allaient et venaient en tous sens, pareils à de longues pattes d’araignée, et de rares mèches de cheveux pointaient, grises, de sous son bicorne.

Ce ne pouvait être l’empereur ! Napoléon II, le fils du Grand Empereur ! Et pourtant. Il portait l’uniforme de colonel des chasseurs de la garde cher à son père. Il en avait les traits, les yeux, le nez, même. Mais le monarque, né en 1811, avait juste un peu plus de cinquante ans, celui-ci en paraissait au moins quinze de plus.

Je ne parvenais pas à quitter du regard ce tableau. Personne d’autre dans l’assistance ne semblait marquer la moindre gêne ou le moindre étonnement. Habitués des bals et réceptions officiels, ils avaient déjà croisé à plusieurs reprises l’empereur et accepté depuis longtemps son physique, aux antipodes de la propagande.

Madame de T. s’inclina. Elle se tenait, seule, face à l’illustre personne. Je retrouvai là cette femme mondaine, experte dans l’art de la cour et la compagnie des Grands.

— Ma chère, c’est un plaisir que de recevoir votre hospitalité, répondit l’empereur à la salutation de la comtesse. Vos bals sont réputés, je n’aurais voulu risquer de manquer celui-ci pour rien au monde.

Notre hôtesse, si cela fut encore possible, se courba un peu plus. Je pouvais d’ici m’imaginer la fierté qu’elle ressentait et savourais avec elle cet instant de félicité.

La voix de Napoleon II, sans commune mesure avec son aspect physique, paraissait douce et assurée à la fois. On aurait pu s’attendre à un filet chevrotant entrecoupé de quintes de toux ou de raclements désagréables. Au lieu de cela, j’eus l’impression d’entendre des paroles chantantes, une mélodie presque charmeuse, séductrice. Ce devait être une des grandes forces de cet homme, car il n’était nul combat à mener dès lors que votre adversaire pouvait se faire capturer dans les rets de votre élocution.

— Pierre, c’est incroyable, me murmura une Hortense palpitante d’émotion. Je n’aurais jamais pu rêver le rencontrer un jour. Il est… il est… bien sûr…

Les mots refusaient de sortir de sa bouche, tandis que son visage devenait plus grave.

— Différent ? osai-je dans un sourire.

Elle pouffa, amusée par ce qualificatif.

— Oui, c’est ça. Différent, tu as raison, reprit-elle à voix basse.

— C’est sûr qu’il est bien loin de ce qu’on a l’habitude de voir en peinture, je trouve.

Mon amie se retint de rire. Notre petit échange déclencha des regards courroucés. Des nobles et des courtisans mécontents de nous entendre nous gausser, et craignant plus que tout d’être assimilés à notre conversation irrespectueuse.

— Mais taisez-vous, à la fin ! me cracha un homme aux favoris fournis et à l’allure hautaine.

— C’est un comble d’entendre des jeunes gens pareils dire cela ! grinça une vieille acariâtre qui avait probablement dû connaître l’ancien régime, tant elle semblait momifiée dans sa robe et ses rubans.

— Faites-les sortir, osa un gros bonhomme au teint rougeaud.

Il était temps, en effet, de nous en aller. D’autres regards se tournaient vers nous, un léger frémissement parcourut l’assistance dans notre direction. La tempête des mécontents grondait.

Je pris Hortense par la main, adressai un salut moqueur à nos bien-pensants voisins et attirai mon amie derrière moi vers une porte conduisant à l’étage supérieur.

— Viens, lui murmurai-je. Je crois qu’un peu d’air pur nous fera du bien.

Parvenus en haut de l’escalier, nous nous engageâmes dans un long couloir que je n’avais jamais emprunté. Celui-ci desservait des pièces réservées à la comtesse et à son mari et, bien que proche, je n’y avais jamais été convié. Hortense s’y déplaçait sans hésitation. En tant que « nièce » de la famille, il était tout naturel qu’elle en partageât l’intimité.

Un bruit attira mon attention alors que nous venions de passer devant un bureau plongé dans la pénombre. Je m’arrêtai pour tendre l’oreille, lâchant la main d’Hortense qui, surprise, s’immobilisa à son tour. Je me reculai discrètement, conscient de manquer de politesse à fureter de la sorte, incapable de m’empêcher d’assouvir ma curiosité ainsi frappée.

Le comte se tenait au milieu de la pièce, assis dans un fauteuil club. Il tirait sur une pipe de facture germanique, un verre d’alcool ambré oscillant doucement dans son autre main. Conscient de ma bévue, je voulus m’éloigner, mais la voix de Monsieur de T. m’interpella.

— Hé bien ! Que font deux jeunes gens dans les couloirs quand l’empereur daigne nous honorer de sa visite ?

Le ton employé par le comte, tout à la fois grave et comme teinté d’une ironie sourde m’étonna. Je ne pouvais plus m’esquiver et pénétrai dans le bureau, suivi de près par Hortense. Nous nous approchâmes de Monsieur de T., confortablement installé. La bouteille déjà bien entamée, du scotch anglais, expliquait au moins pour partie les paroles prononcées.

— À moins que vous n’ayez mieux à faire, glissa-t-il avec malice, faisant au passage rougir Hortense, je vous prie de bien vouloir vous joindre à moi. Malgré toute cette foule, là en bas, je me sens particulièrement seul.

Il marqua une pause, nous jaugeant tour à tour.

— Et quelque chose me dit que vous éprouvez le même sentiment.

— C’est que, répondis-je tandis que nous nous installions dans deux fauteuils, nous ne connaissons pas bien les codes de ces gens. Et je crois que nous en avons froissé quelques-uns.

Le comte rit de bon cœur. Il nous servit une bonne dose d’alcool, nous tendit nos verres puis s’empara d’une boîte à cigares qu’il nous présenta. Hortense refusa poliment, mais je ne pus résister à l’envie d’y goûter, bien que mon dernier souvenir en la matière resta douloureux : j’avais essayé de fumer un immonde cigare de contrebande au lycée. Cette expérience malheureuse m’avait valu une journée entière à vomir tripes et boyaux, persuadé d’héberger une meule d’acier dans mon ventre.

— Ha ça ! reprit-il. Ces gens-là sont plutôt sourcilleux. N’entre pas qui veut dans leur caste, et quiconque n’en connaît pas tous les arcanes se voit bien vite exclu de leur petit groupe.

Il but une longue rasade, accompagnée d’une profonde bouffée de sa pipe, avant de reprendre.

— Mon épouse excelle en la matière. Et c’est bien heureux, car j’ai l’impression d’être un sauvage parmi les civilisés lorsque je côtoie ces courtisans.

— En matière de civilisation, ils me donnent surtout l’impression de rêver de s’entredévorer, osa Hortense.

— C’est tout à fait ça, sourit le comte. C’est à qui mangera l’autre sans se faire croquer un titre ou une pension !

Détendus par la chaleur de l’alcool, nous rimes tous trois de concert. Je me risquai même à prendre une bouffée de cigare. J’appréciai la saveur âcre de la fumée, manquai de m’étouffer lorsque je voulus, suprême erreur, avaler celle-ci, et parvins à la recracher sans l’accompagner du contenu de mon estomac. Petite prouesse pour certains, mais grande satisfaction me concernant.

Le comte m’observait, amusé, ponctuant ma réussite d’une moue d’approbation.

— Savez-vous, jeune homme, que je fus moi aussi, en mon temps, élève de votre école ?

J’écarquillai les yeux de surprise, Madame de T. ayant toujours conservé une discrétion particulière concernant son époux.

— Visiblement non, reprit-il, amusé. Eh bien, j’en fus, je dois le confesser. D’ici un an et demi, nous pourrons donc nous donner du « tu », n’est-ce pas ?

Il faisait ici référence à une tradition qui voulait que les anciens de l’école, malgré leur condition, leur âge ou leur fortune, se tutoient à chaque rencontre, au mépris des étiquettes et des protocoles.

Je souris à cette remarque, non sans ressentir une certaine difficulté à imaginer ce lien futur avec le comte.

— J’en serai honoré, parvins-je à répondre.

— À la bonne heure ! s’enthousiasma-t-il. Nous pourrons ainsi échanger sur nos années passées sur la montagne. Il jeta un regard en direction d’Hortense. Toutefois, par égard pour ces chastes oreilles ici présentes, nous éviterons d’aborder ce soir ces sujets, qui pourraient risquer de heurter notre jeune amie.

Hortense rougit. Je la rejoignis aussitôt, mon esprit un instant transporté vers une certaine maison et les quartiers que nous avions fréquentés avec Charles au cours de ces derniers mois.

Je me souviens avec nostalgie de ce moment de bonheur. Tous trois réunis dans cet espace chaleureux, isolés du reste du monde, nous passâmes plusieurs heures à deviser, sans but ni tension. Juste pour le plaisir d’échanger, hors du temps, à l’écart des turpitudes qui nous entouraient.

Ce soir-là, j’appris à connaître le comte, qui jusqu’à présent ne se trouvait que dans l’ombre de son incroyable épouse. Et à partir de cet instant naquit une profonde amitié que j’espérais voir durer de longues années.

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