Chapitre 14 : Le comte

7 minutes de lecture

— Pierre ! Hortense ! C’est merveilleux ! s’écria Madame de T. tandis que, sans égard pour la bienséance des lieux, elle se levait pour se précipiter à notre rencontre.

En grande toilette, elle s’opposait à la simplicité choisie par mon amie, donnant l’impression de sortir tout droit d’un bal à la cour.

— Venez, que je vous présente, poursuivit-elle après nous avoir tous deux pris par la main. Pierre, voici mon mari, le comte Auguste de Treville. Mon cher époux, voici le jeune Pierre dont je vous ai déjà parlé…

— Tant de fois, la coupa l’homme dans un sourire.

Il s’était levé à notre arrivée, avait attendu en silence de nous être présenté. Habitué des emportements de son épouse, il avait certainement compris depuis longtemps qu’il était préférable de rester coi plutôt que de tenter une vaine interruption sans son expresse autorisation.

Je pus, pendant que je le saluais, l’étudier avec attention sans crainte de passer pour un malpoli. Il me semblait avoir un peu plus de cinquante ans, ne portait ni favori ni bouc, signe d’une probable indifférence aux modes de la capitale, mais des cheveux grisonnants coiffés en arrière et une fine moustache. Vêtu avec élégance d’un complet anthracite, il faisait preuve d’une prestance certaine. Quelque chose toutefois venait rompre cette impression d’aisance policée, comme une sorte de gaucherie qui, malgré son éducation, donnait le sentiment qu’il ne se trouvait pas ici tout à fait à sa place.

Une fois tous les quatre assis, ce silence gêné qui pouvait s’installer en pareille occasion n’eut pas le temps de pointer le bout de son nez grâce au naturel enjoué de Madame de T.

Prenant l’initiative de la conversation, elle se tourna vers Hortense, le visage empli de douceur et d’attention :

— Alors, ma chère ? Paris, qu’en dites-vous ?

Les traits de mon amie s’illuminèrent tandis que dans ses yeux semblaient se refléter les souvenirs de toutes les merveilles visitées au cours de la journée.

— Ha ! C’était... c’était incroyable ! s’exclama-t-elle. Tout est si grand, si beau ! Il y avait tant à voir, je ne saurais même pas vous décrire…

— N’est-ce pas que la Seine est magnifique en cette saison ? la guida notre protectrice.

— Tellement belle ! Et le Louvre ! Les Tuileries, la colonne Vendôme, le canal Saint Martin, si poétique... et cet éléphant... où ça, Pierre ? Je ne me souviens plus.

— Place de la Bastille, intervins-je.

— Oui, place de la Bastille ! C’est cela. Il est immense, si imposant. Et ces bâtiments. Tous si beaux, si grands !

— Et les gens si pauvres, marmonna le comte entre ses dents.

— Ça suffit ! le rabroua doucement son épouse. Pas de ça ici, s’il vous plaît, mon ami. Laissons cette demoiselle à ses rêveries.

J’observai le couple avec surprise. Hortense avait à peine noté l’intervention et, imperturbable, poursuivait l’énumération des richesses de la capitale.

Je repérai pour ma part l’air contrarié de Monsieur de Tréville, jusque là dissimulé derrière un visage en apparence stoïque, ainsi qu’une ombre d’inquiétude traversant le regard de son épouse.

La comtesse héla le serveur qui, imperturbable et hautain, avait pris soin de passer plusieurs fois devant nous sans même faire mine de nous avoir aperçus.

— Jeune homme, s’il vous plaît ! Allez-vous enfin vous décider à nous servir ?

La cible de cette question se pétrifia sur place. Certains clients sourirent sous cape, dans l’attente du spectacle qui allait s’offrir à eux. Ils en connaissaient les acteurs, et savouraient probablement par avance la scène à venir.

— Madame ? grinça l’homme alors qu’il s’approchait de nous, plus raide encore que la justice.

— Pour vous, ce sera comtesse, mon ami !

Il s’empourpra d’une humiliation contenue.

— Nous souhaiterions, si vous nous le permettez, avoir la chance de passer notre commande.

— Mais bien sûr... mad... comtesse, grimaça le malotru en voyant les sourcils de Mme de T. se froncer.

— Voilà qui est mieux. Nous prendrons quatre thés de Bombay, ainsi qu’un peu de ce strudel dont vous vous faites une spécialité.

L’homme acquiesça, le visage figé et le regard froid avant de s’éloigner, drapé dans son honneur bafoué.

— Et je vous en prie, reprit Madame de T. du ton que l’on use pour s’adresser au dernier des domestiques. N’oubliez pas la crème fouettée, cette fois-ci.

J’observai, amusé, le visage de notre protectrice. Elle donnait l’impression d’une femme réprimandant un garnement. Le serveur, de son côté, frémit à l’ultime saillie, sans toutefois daigner se retourner vers nous.

— Ce que je déteste cette nouvelle mode ! s’emporta la comtesse. Nous venons ici depuis des années, mais il est du dernier bon goût de la part de ces serveurs d’arborer cette morne suffisance dont ils se parent. Si je retrouvais le malotru qui a lancé ce courant, je lui ferais passer un sale quart d’heure ! J’aurais même aimé le faire avant que ne débute cette ignominie !

Je pouffai, n’y tenant plus.

— Les générations futures vous remercieraient alors de leur avoir permis de s’épargner la souffrance d’un traitement pareil, ma chère, ponctua son époux.

— Peut-être, reprit-elle. En attendant, nous devons davantage nous battre pour nous faire servir qu’un soldat sur le front pour vaincre l’ennemi.

— Qui ne connaît pas le bonheur de ne pas avoir à s’opposer à vous, ma chère.

— Vous êtes taquin, mon ami, gloussa-t-elle.

— Jamais je n’oserais.

Je profitai d’une pause dans leur échange pour, faisant fi de toute politesse, prendre la parole.

— Hortense m’a dit que vous vous étiez rendus au palais de Chaillot, lançai-je, peut-être un peu trop vivement. Je ne vous savais pas si proche de l’empereur, poursuivis-je, sincèrement impressionné.

Le couple m’observa, échangea un bref regard. Sérieux et irrité chez le comte, doux et inquiet chez son épouse. Ce fut elle qui remporta le duel, de justesse, et prit la parole.

— Nous avons ce grand honneur. Sans être de ses intimes, nous sommes assez proches pour que nous puissions le rencontrer en dehors de toute réception officielle.

Elle m’adressa un sourire appuyé, mais je sentais au fond de moi qu’elle m’en disait une fois de plus moins que ce qu’elle aurait pu. Je décidai de poursuivre plus avant, non sans jeter de discrets coups d’œil en direction de son époux, désormais parfaitement fermé.

— C’est une chance immense, poursuivis-je.

La propagande déifiait l’empereur, et ne fut-ce que l’apercevoir demeurait un rêve inaccessible pour nombre de ses sujets, dont je faisais partie. Alors, pouvoir le fréquenter semblait si impensable que j’aurais même pu douter que cela fut possible pour notre protectrice.

Hortense, à mes côtés, observait le couple avec attention. Elle aussi devait imaginer ce que cela pouvait procurer de s’approcher du maître incontesté de l’Europe. Et d’une bonne partie du globe.

— Une chance ? Bien sûr ! s’enthousiasma Madame de T. L’empereur est délicieux. C’est un homme si fin, si délicat, d’une douceur extrême et d’une…

— Assez ! s’exclama le comte, ce qui fit se retourner sur nous nos voisins les plus proches, dérangés dans leur capiteuse tranquillité. Arrêtez ces simagrées, je vous en prie ! Ne vous transformez pas en ces courtisans insipides et serviles qui se pressent autour de lui à longueur de journée !

Son épouse parvint à garder sa contenance devant cet élan d’irritation. Elle posa avec délicatesse sa main sur celle de son mari.

— Allons, mon ami, je vous en prie, murmura-t-elle d’une voix calme. Il est inutile de vous emporter ainsi. Et surtout pas en ce lieu, glissa-t-elle après une courte pause, d’un regard appuyé vers les visages qui observaient encore notre table.

Le silence s’installa. Je restai pétrifié par cet élan de courroux si soudain, et sentis un trouble similaire en provenance d’Hortense. Le comte retrouva son calme aussi vite qu’il s’était emporté. Mais ses yeux gardaient encore des éclairs furieux témoignant de la tempête, inexpliquée, qui venait de le traverser.

— Pardonnez-moi, ma chère, reprit-il d’une voix encore un peu trop forte. Vous savez comme je suis. Paris et ses habitudes feutrées, ses complots et ses intrigues, ne me conviennent pas…

— Et je sais aussi combien vous aimez l’outre-Rhin, poursuivit son épouse.

Elle faisait là référence à ce que j’avais appris de sa part dans le train. Son mari avait de nombreux contrats avec l’État, et tout autant d’usines de l’autre côté de l’ancienne frontière avec les terres germaniques. Il préférait toutefois de loin la compagnie de ses ouvriers à celle de la cour impériale, et les forêts prussiennes aux pavés parisiens.

— Mais il fallait que vous veniez, ajouta-t-elle dans un souffle. Sans vous et vos contacts germaniques, il n’aurait pas été possible de convaincre l’empereur de ne pas céder aux velléités agressives de nos militaires sur la frontière orientale.

— Vous avez raison, comme toujours, conclut le comte, sourire dépité aux lèvres. Vous avez raison. Il soupira. Mais il me tarde tant de repartir.

— Demain, reprit Madame de T. d’un air attristé. Demain.

Je n’osai piper mot, ni même bouger. Je me contentai d’observer ce duo si particulier. Elle, parfaite courtisane, enjouée, virevoltant dans les méandres des cercles d’influence et de pouvoir. Lui, qui pourtant aurait pu fréquenter ces milieux, préférant la vie rude de contrées inhospitalières.

Ils s’aimaient, j’en étais persuadé, mais étaient si différents que nul n’aurait pu les imaginer formant un couple s’il ne les voyait si proches une fois réunis.

J’éprouvai un sentiment de tristesse à l’égard de notre protectrice. Je comprenais que cette situation ne lui convenait pas. Elle aurait préféré garder son époux auprès d’elle, le savoir heureux à ses côtés. Mais il ne pouvait vivre dans la capitale, et elle ne me semblait pas prête à quitter l’opulence de la cité pour s’expatrier dans la brume et le froid de l’est.

La magie de l’instant était passée.

Nous restâmes encore une poignée de minutes, avant que Madame de T. ne suggère que nous partions.

Le trajet de retour dans leur fiacre fut morne et triste. La comtesse ne quittait pas son mari des yeux, l’enveloppant d’un regard empli d’amour, mais dont toute trace de joie avait disparu. Lui, semblait déjà reparti dans ses possessions lointaines.

Je me concentrai sur Hortense. Assise sur la banquette à mes côtés, je sentais sa cuisse contre la mienne. Elle avait, malgré ces instants tendus, gardé tout l’enthousiasme de notre escapade, et je puisais dans ses yeux autant de bonheur que je le pouvais, bénissant ces quelques heures de répit qui avaient égayé mon quotidien.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 6 versions.

Recommandations

Lucy23
Ilyana est une jeune orpheline qui n'a pas froid aux yeux. Elle se retrouve dans une mystérieuse académie et fait la rencontre de Noah, qu'elle va immédiatement détester. Mais quel est le secret qui se cache derrière cette école incroyable ?
8
0
3
38
Musaraigne
Retenue prisonnière dans le manoir de Mme Békar, la fille flûte a une chance unique de prendre la fuite et ainsi retrouver sa liberté. Il faudra pour cela qu'elle reste attentive à la musique entêtante qu'elle seule est capable de percevoir.
1
8
6
5
Calypso Dahiuty
Depuis le suicide inexpliqué de son mari, Alyssa est une femme brisée. Elle se retrouve avec trois enfants à charge, une sérieuse dépression qui commence à poindre son nez, et, qui plus est des dettes de jeu de plus en plus importantes qui viennent l'accabler... Des dettes de jeu que Luc avait contracté, quelques mois avant de mourir...
Jordan est policier, promu depuis peu. Sérieux, efficace et organisé, il sait se faire respecter et sa jeunesse et son physique avantageux pourraient tourner à son avantage mais il refuse toute relation, et le moindre contact physique le rends fou...
Dans la véritable tempête de leur vie, sauront-ils se reconstruire pour s'assurer un avenir meilleur ?
2
2
18
3

Vous aimez lire Pierre Sauvage ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0