Chapitre 10: Le symbole

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3 mars 1864


Je restai plusieurs jours, songeur, sans parvenir à prendre une décision. La marque hantait mon esprit, sans répit. J’espérais me tromper, m’imaginer des faits qui n’existaient pas.

Charles ne m’était pas d’une grande utilité : toutes mes tentatives d’aborder de ce que nous avions vu se soldaient par un haussement d’épaules dédaigneux. Il prenait même soin de m’éviter, probablement lassé que je revienne sans cesse à la charge. J’aurais voulu lui expliquer mes pensées, lui parler de la marque qui hantait mes nuits. Mais je ne pouvais pas lui reprocher cette situation. Qui étais-je pour juger un monde que je ne connaissais aucunement ? Je me jurais, lorsque nous nous quittions sans avoir abordé le sujet, de trouver le courage de lui en parler la fois suivante.

J’avais tenté de mener mon enquête, chercher des informations qui parviendraient à apaiser mon esprit. J’étais retourné à deux reprises dans la ruelle sans rien déceler d’intéressant, hormis les immondices fossilisées, là depuis des siècles. Nul passage d’une nouvelle cohorte, bien sûr. J’ignorais même quelle pouvait en être leur fréquence. Et encore moins si les convois empruntaient des chemins différents à chacune de leur traversée de la capitale. La chose s’avérait probable, rendant mes recherches plus difficiles, voire inutiles.

Je m’avouai finalement vaincu et me résolus à affronter ce que j’évitais depuis trop longtemps.


La nuit était tombée sur l’école. La plupart des élèves dépensaient leurs quelques heures de repos au foyer à jouer aux cartes ou à s’inventer mille exploits à raconter. Je serai donc tranquille.

Je m’arrêtai devant la porte close. J’hésitai un instant. Je pouvais encore renoncer. Faire demi-tour serait si simple. Rejoindre mes camarades, rire en leur compagnie, tester un nouvel alcool introduit en douce ou me vanter de mes dernières conquêtes imaginaires.

Malgré moi, mon poing frappa la surface de bois. Une voix, de l’autre côté, me donna l’autorisation d’entrer.

Son visage se figea lorsque je pénétrai dans la chambrée. Il était seul, bien sûr. Il était toujours seul. Il se leva d’un bond de sa chaise, adopta une posture de défiance, tandis que ses yeux me glacèrent par leur froideur.

— Qu’est-ce que tu fais là ? me cracha-t-il en pleine face.

Je m’avançai d’un pas prudent, pétrifié par son attitude.

— Louis, je t’en prie, l’implorai-je. Je dois te parler.

Il sembla hésiter. Allait-il me chasser comme un importun venu le déranger ? Me tomber dessus et passer sa colère sur moi ? Me reprocher une fois de plus mon comportement à l’égard de sa mère adoptive, à Nancy ? Ou fort justement m’invectiver pour ne pas l’avoir soutenu lors de la cérémonie des titres ? Peut-être allait-il m’ignorer comme on le ferait d’un mendiant dans la rue ? J’imaginai toutes les possibilités une à une, sans pouvoir pencher pour l’une ou pour l’autre. Le silence s’éternisait, je n’osais toujours pas bouger, essayant en vain de percer les intentions de celui qui avait été mon ami.

Il se rassit finalement, s’affalant sur sa chaise, comme épuisé par la tension.

— Je t’écoute, souffla-t-il.

Face à lui, alors qu’il venait de me donner son accord, je ne sus plus quoi dire. Les mots préparés avec soin s’envolèrent dès l’instant où je m’avançai dans la pièce. Le discours, pesé des dizaines de fois, ciselé, affiné, m’échappait. Je pris une profonde inspiration. J’aurais voulu m’asseoir moi aussi, mais il me semblait préférable que je restasse debout. Louis s’impatientait. Ses doigts tambourinaient avec nervosité le dessus de son bureau et il s’agitait sur sa chaise.

Je devais me lancer, sans quoi il allait me chasser.

— Ce que j’ai à te demander m’est difficile. Mais avant tout, je veux m’excuser pour…

— Ferme-la ! Je me moque de tes excuses. Au fait !

Au fait. Soit. Allons-y donc franchement.

— Bien. Comme tu le voudras, grinçai-je. J’ai découvert quelque chose. Quelque chose qui m’a bouleversé. Et que je n’arrive pas à sortir de mon esprit. Tu es la seule personne à qui je vais en parler. Et, je crois, le seul qui pourra me répondre.

Bien malgré lui, Louis trahit sa curiosité. Il se pencha en avant, son regard me sonda un peu plus encore.

— Je t’écoute, me lança-t-il, toujours aussi cassant.

Je ne pouvais plus reculer. J’avalai une nouvelle bouffée d’air frais.

Je tendis devant moi une feuille sur laquelle j’avais tracé les trois lettres du marquage des esclaves.

— Est-ce que ceci t’évoque quelque chose ?

Louis fixa le dessin durant de longues secondes. Il blêmit. Sa mâchoire se crispa tandis que ses yeux devinrent acier. Il serra son poing de colère, froissa le dérisoire bout de papier qu’il avait pris en main. Le regard fiché dans le sol, il respirait profondément, immobile.

— Où as-tu vu... ça ? cracha-t-il, d’un ton que je ne lui avais jamais encore entendu. Où as-tu eu ça ? poursuivit-il un peu plus fort, séparant chaque syllabe de sa phrase.

Je tremblais malgré moi, de peur et d’inquiétude face à cette réaction. Devais-je m’enfuir, tourner les talons et m’éloigner au plus vite ? Ou bien fallait-il que je continue, jusqu’au bout, jusqu’à ce que les derniers lambeaux de notre ancienne amitié se désagrègent pour de bon ?

— Dans une ruelle, non loin des quais de Bercy, peinais-je à exprimer. Ces lettres... ces lettres avaient été marquées au fer sur des prisonniers. Sur des…

— Sur des esclaves, compléta Louis d’un ton lugubre.

Il avait redressé la tête, ses yeux rougis de larmes de colère, son teint plus pâle encore. Je sentais l’atmosphère autour de nous devenir électrique, annonciatrice d’une tempête. Toujours immobile, j’observais, impuissant, ce volcan sur le point d’entrer en éruption.

— Oui, des esclaves ! hurla-t-il. L’illustre famille Gouvion-Saint-Cyr se répand dans la boue et les immondices de la traite humaine !

Il se leva d’un bond, envoya sa chaise contre le mur d’un coup de talon vengeur.

— Voilà la puissance de ma famille ! Des hommes et des femmes, capturés à l’est, expédiés dans les colonies pour y servir d’esclaves. Tout ça augmentant la fortune paternelle un peu plus à chaque voyage.

J’étais estomaqué. Je craignais cette réponse. Je croyais l’avoir anticipée, mais la vérité telle qu’elle venait de m’être jetée au visage me fit plus mal encore qu’un coup de poing.

— Mais je ne comprends pas, osai-je. L’esclavage est aboli, et…

— Ha ! Mais bien sûr qu’il est aboli. Disparu de l’Empire. Et même avec tambours et trompettes !

Il se mit à rire nerveusement, sous le poids de la tension qu’il subissait.

— Mais voilà, reprit-il, les bras ont manqué, il fallait trouver des volontaires. Hors de question de retourner se servir en Afrique : le moindre convoi de prisonniers à la peau noire aurait tout de suite attiré l’attention.

Il leva l’index, comme on le fait avant d’exposer un fait important.

— Alors un homme, mon très cher père, a eu l’idée du siècle : transporter des chaînes de forçats depuis les contrées slaves, dans la plus grande impunité. Bien sûr, ces condamnés n’avaient commis aucune faute, sauf de s’être trouvés dans les filets des rabatteurs au cours d’une de leurs rafles. L’idée était somptueuse, ironisa-t-il. On avait des bras, on alimentait les bordels des armées, et on affaiblissait les peuplades de l’est.

Après cette tirade, il se tut. Il tremblait de tout son corps, son front perlait de gouttes de sueur. Je voulus m’avancer, lui apporter mon soutien. Il m’arrêta d’un geste brusque, s’appuya sur le rebord de son bureau.

— Non, murmura-t-il. Laisse-moi. Et pour répondre à la question que tu ne m’as pas posée, oui, j’étais au courant. Je l’ai été dès mon entrée au lycée de Nancy.

— Je…

— Tu comprends, à présent, la raison de ma haine paternelle ? poursuivit-il sans prendre garde à mon interruption. Les rares fois où je le vois, si fier de sa réussite, si serein, j’ai envie de le tuer ! Faire disparaître ce rictus suffisant qui vaut le prix de milliers d’hommes et de femmes.

— Tu n’as pas pu lui parler ? osai-je le questionner.

— Tu crois que je ne l’ai pas fait ? Ça m’a coûté une bonne correction… une de plus, et une semaine entière enfermé dans la cave de notre dépendance le temps que mes bleus disparaissent. Quant à le dénoncer, que vaut, à ton avis, un adolescent qui s’oppose aux actes d’un tel père ? Crois-tu qu’un commissaire de police ou un préfet, tous plus pourris les uns que les autres, qui se vautrent dans les pots-de-vin apportés par ce commerce, se risqueraient à s’opposer à la puissance de leur bienfaiteur ?

Il s’emportait à nouveau. Je sentis affluer cette rage profonde qu’il contenait avec tant de difficulté.

— On ne peut pas raisonner ce fumier, lâcha-t-il. Tu ne... tu ne le connais pas… il a déjà manqué de me tuer sous ses coups… Il ne s’exprime que par la violence, quitte à commettre tous les crimes possibles pour parvenir à ses fins.

J’étais stupéfait. Je comprenais à présent cette colère que j’avais toujours notée en lui, qui l’habitait depuis toutes ces années. On le prenait pour un pédant hautain, il était en réalité une bombe prête à exploser à tout instant. Je le savais déjà, au fond de moi. Mais sans jamais en deviner la cause.

Je me souvenais aussi de l’épisode du quartier protégé, à Nancy, et de la peur que j’avais pu lire dans les yeux des gardiens lorsqu’ils avaient vu qui avait contresigné notre laissez-passer. Sans compter la facilité avec laquelle nous avions pu être libérés de la prison des vieux quartiers de la ville. Ce qui était resté jusqu’à présent pour moi des mystères venait de s’éclaircir subitement.

— Et ta mère ? Adélaïde ? risquai-je, inconscient de ce que j’allais pouvoir déclencher.

Louis me fusilla du regard. Je crus bien écoper d’un nouvel uppercut, mais il parvint à se reprendre, d’une voix contrôlée :

— Adélaïde… Elle m'a entouré de sa tendresse, de son affection. Au fil des années, elle est devenue plus qu’une mère. Plus qu’une confidente. Plus je grandissais, plus j’aimais cette femme qui me protégeait de ces horreurs. Des sentiments nouveaux naissaient en moi. Interdits. Impensables. Et il s’en est aperçu. Alors il a redoublé de violence envers moi.

Il se tut un bref instant, renifla, avant de reprendre d’une voix attristée.

— Et il l’a détruite. Comme il a détruit ma mère. Il lui a dévoilé l’étendue de son pouvoir, la noirceur de ses actes, la pourriture de son coeur. Elle a voulu s’enfuir. Il l’a frappée, a menacé de la punir plus encore, ou de s’en prendre à moi. Alors elle a plié, a accepté de donner l’illusion, conserver les apparences. Mais ses yeux, depuis, sont éteints dès qu’elle n’est plus en représentation, et je l’ai entendue des nuits entières étouffer ses sanglots. Comme la lèpre s’emparant d’un malheureux, il l’a contaminée, a retiré la vie qui coulait dans ses veines. Il savait que ce poison qui s’insinuait en elle me toucherait plus que n’importe quel fouet, que n'importe quel bâton.

Les yeux de mon ami se remplirent de larmes. Sa voix était devenue chevrotante, hésitante. Ces révélations étaient pour moi comme autant de coups reçus en pleine poitrine. L’image d’Adélaïde s’imprima dans ma rétine, souriante lors de notre première rencontre, effrayée dans le fiacre, à notre sortie de prison. Elle avait osé utiliser la puissance de son terrible époux pour nous protéger. Un immense sentiment de pitié pour cette pauvre femme me submergea. Si j’avais su. Si j’avais pu imaginer un instant...


Louis s’affaissa sur le sol.

Épuisé, enfin soulagé de cette tension accumulée depuis des années, son corps l’avait lâché. Je n’eus que le temps de me précipiter vers lui pour l’empêcher de se cogner le crâne. Je le tenais dans mes bras. Il me jeta un regard où je lus une détermination profonde.

— Je lui ferai payer. Je me suis juré de lui faire payer tous ces crimes. Et je le tuerai.

Je l’observai, gardant le silence de longues secondes, puis ajoutai, d’un ton assuré et franc :

— Je serai là pour t’aider. Pour t’aider... mon ami.

Fous que nous étions, nous voulions nous attaquer au diable en personne. 

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