Chapitre 9: La chaîne

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Je me réveillai, au matin de ma délicieuse escapade, encore perdu dans des songes suaves et capiteux. Lucie m’observait. Depuis combien de temps ? Elle arborait sur son visage angélique un sourire empli de bonté, et d’une pointe d’amusement.

— Bien dormi, fougueux Pierre Pierre ?

Je rougis bien malgré moi au souvenir de la nuit que nous venions de passer. Je n’eus pas le temps de répondre qu’elle déposa un baiser sur mes lèvres puis se leva avec grâce. Elle enfila un déshabillé, me jeta un dernier regard, toujours souriante. Elle ajouta avant de quitter la chambre :

— J’espère que tu reviendras me voir...

Seul, nu et épuisé, je restai de longues minutes immobile, fixant le plafond au-dessus de moi. Je repassais en pensée le fil de ces dernières heures, sans comprendre ce départ précipité. Je sus plus tard que j’avais eu droit à un exceptionnel traitement de faveur. Partager une nuit entière avec une fille telle que Lucie n’était réservé qu’à de très rares privilégiés, et se réveiller à ses côtés était chose encore plus inhabituelle, si ce n’était même impensable. Naïf que j’étais, innocent de tous ces codes, je ne percevais pas la chance que j’avais pu avoir, me questionnant sans fin sur ce qui venait de se passer.


La porte s’ouvrit à la volée, Charles, hilare, pénétra dans la chambre. Il posa le regard sur mon entrejambe, siffla entre ses dents. Je m’empressai de me recouvrir du drap froissé par mes ébats nocturnes avant qu’il ne s’asseye sans gêne sur le lit, à mes pieds.

— Alors, mon couillon, la nuit a été bonne ?

Il partit d’un rire sonore qui acheva de me rendre honteux.

— Bah ! reprit-il, t’en fais pas, j’étais aussi stupide que toi, la première fois. Il m’adressa un clin d’œil complice. Et vu les louanges que te dresse Lucie auprès de ses copines, prépare-toi à avoir un sacré succès avec ces dames.

Riant de plus belle, il me frappa la jambe du plat de la main avant de se lever d’un bond.

— Allez ! Traine-pas, je t’attends en bas pour manger un morceau, on a encore des tonnes de choses à voir aujourd’hui !

Je mourais littéralement de faim et m’empressai de rejoindre mon ami au rez-de-chaussée, dans la partie privative de la maison.

Le repas fut copieux à souhait, pris sous le regard amusé des autres jeunes femmes de l’établissement. En cette heure matinale, les clients ne se pressaient pas, elles avaient ainsi tout le temps de partager un moment entre elles, riant et se taquinant. Je savais que j’étais la source de la plupart de leurs conversations, aussi tentais-je de garder une contenance acceptable, malheureusement sans grand succès.


Nous étions prêts. Avant de quitter l’établissement, Lucie m’adressa un dernier sourire et m’envoya un baiser aguicheur qui acheva de me capturer dans ses rets.

Mon ami avait décidé de poursuivre ma découverte de sa ville en me faisant explorer les docks de la capitale, du côté de l’ancien village de Bercy. Je savais l’endroit dangereux, Charles me l’avait suffisamment répété, ce qui piqua ma curiosité et ma volonté de m’y aventurer.

Jamais je n’avais vu autant de visages patibulaires rassemblés en un même lieu... à l’exception de la prison de Nancy, me souvins-je avec douleur. Ceux qui travaillaient à charger et décharger les embarcations qui sillonnaient la Seine étaient tous d’anciens bateliers ou matelots qui ne pouvaient plus naviguer. Certains avaient perdu un œil ou un membre. D’autres se faisaient trop vieux ou trop malades pour affronter les dures conditions de vie sur l’eau. Ils échouaient ici, dans ces terres fangeuses aux pontons pourris et pour quelques pièces dépensaient le peu de force qui leur restait.

Charles m’avait prévenu de garder mes distances avec ces épaves : les vapeurs de rhum et l’attrait d’un peu d’or pouvaient encore leur instiller des idées dangereuses.


Nous venions de tourner à l’angle d’une ruelle tout juste aussi large qu’un chemin, quand un bruit de chaînes attira mon attention. Je m’arrêtai, dressai l’oreille.

— C’était quoi ? demandai-je.

Je vis le visage de mon compère, d’habitude si jovial, se troubler l’espace d’un instant.

— Je sais pas, murmura-t-il. Une ligne de forçats, peut-être ? Ou l’ancre d’un bateau qui tire sur sa chaîne ?

— Ouais, un bateau qui aurait échoué à cent mètres du fleuve, ironisai-je.

J’observai Charles, suspicieux. Sa réponse ne me satisfaisait pas. Je discernais une once de honte dans son ton. De la gêne, aussi. Intrigué, je décidai d’en savoir plus.

Non sans appréhension, je me dirigeai vers l’origine de ce bruit. Après une avancée prudente, je débouchai dans une rue misérable, à peine plus large que celle que je venais de remonter. Les murs des habitations qui la bordaient étaient délabrés. Les maisons étaient si inclinées que leurs toits se touchaient presque au-dessus de nos têtes. La lumière ne devait pas pénétrer dans ce cloaque saturé de l’humidité de la Seine plus de deux ou trois heures par jour.

Dans la boue qui recouvrait ce qui avait été un jour des pavés, avançait une colonne d’hommes enchaînés. Ils progressaient deux par deux, entourés de gardiens armés de fusils et de gourdins. Ils hurlaient sur ces prisonniers à l’échine courbée dans une langue que je ne connaissais pas, et n’hésitaient pas à frapper les plus faibles ou les plus lents.

Charles m’avait rejoint, son visage encore plus défait que tout à l’heure.

— C’est quoi... ça ? lançai-je en désignant la colonne qui était à présent parvenue à notre hauteur.

— Je t’ai dit, des condamnés. Dans la marine ou au bagne, j’en sais rien, moi !

— Il y a quelque chose qui cloche, rétorquai-je.

Je reportai mon attention sur ces pauvres hères épuisés. Charles me tira par le bras.

— Viens, faut pas qu’on traîne ici, tenta-t-il.

Plus il essayait de me faire reculer, plus je m’obstinais et résistais.

Je compris ce qui me dérangeait. Ces hommes n’avaient rien des malfrats habituels. Ils étaient tous d’origine slave, ou asiatique, plutôt... des tartares, me dis-je avec étonnement. Pourquoi l’empire perdrait-il son temps à envoyer au bagne des populations qualifiées de sauvages et d’inférieures, contre qui une guerre qui ne disait pas son nom se déroulait à des milliers de kilomètres de là ? Quel intérêt, alors qu’il aurait suffi de les parquer dans des prisons sur place, nos propres geôles étant déjà plus que remplies ?

Je m’approchai de la colonne, faisant en sorte de ne pas attirer l’attention sur moi. Malgré leur état de fatigue extrême, ces hommes restaient fiers. Dangereux, aurais-je même pu dire.

— Pierre, je t’en prie... gémit Charles.

J’ignorai mon ami, m’avançai encore un peu. Le garde le plus proche se tenait à plus de vingt pas de moi, occupé à corriger un géant au teint basané. Certains de ces hommes n’étaient plus vêtus que de haillons, leurs pieds à peine protégés dans des chaussures en lambeaux. Depuis combien de temps ces fantômes marchaient-ils ? Des jours ? Des semaines ?

— Hé ! Toi, là-bas ! Dégage !

Le maton m’avait repéré. Mon regard se posa sur l’épaule nue du prisonnier le plus proche de moi. Un tatouage s’étalait sur ce carré de peau. Non, ce n’était pas un tatouage. La peau était brûlée, boursouflée. Une marque. Au fer rouge !

L’évidence me sauta aux yeux. Le détail que mon cerveau refusait de voir. Tous ces hommes avaient été marqués. Certains sur le bras, d’autres sur la poitrine, la nuque, ou même le visage. Comme du bétail !

Le garde se ruait sur moi, son gourdin levé. Un autre s’approchait, ils allaient me prendre en tenaille.

— J’vais te casser en deux ! éructa le premier.

Je sentis la forte poigne de Charles agripper mon bras et me tirer en arrière.

— Cours ! hurla-t-il.

Je n’hésitai pas plus d’une demi-seconde. Je me retournai, pris mes jambes à mon cou, précédé par mon ami. J’entendis un « han » d’effort dans mon dos tandis que le gardien abaissait son arme là où je me tenais un instant plus tôt. J’aurais même juré avoir senti le souffle du vent produit par la massue juste derrière moi.


Nous ne nous arrêtâmes qu’au bout de cinq bonnes minutes de fuite, tournant et bifurquant dans les méandres du quartier, non sans nous être assurés de ne pas être poursuivis. Appuyé contre un mur, je reprenais ma respiration, Charles à peu de choses près dans le même état que moi.

— Qu’est-ce que... haletai-je entre deux souffles. Ce n’étaient pas des prisonniers, hein ? C’étaient des esclaves ?

Mon ami garda le silence. Il opina du chef, l’air contrit, en guise de toute réponse.

— Ils étaient marqués, repris-je. Comme... comme des animaux.

Je ne parvenais pas à comprendre. L’esclavage avait été aboli dix ans auparavant. Le père de l’empereur l’avait rétabli aux colonies au début du siècle, mais son fils s’était battu pour abroger cette loi. La propagande s’était alors empressée de rappeler encore et encore la grande mansuétude dont faisait preuve l’empire. Elle opposait la liberté des peuples voulue par notre nation à la politique rétrograde des États d’Amérique du Nord : non contents d’utiliser toujours plus d’esclaves, ils en avaient autorisé l’usage sur l’ensemble de leurs territoires depuis l’élection de leur président Jefferson Davis en 1857. Des rumeurs circulaient même sur des bataillons d’esclaves qui auraient été intégrés à leurs armées.

Je me sentais fier de notre position. Fier de ce que je pensais être une attitude de justice et d’équité. On nous avait soulignés année après année combien l’empire était juste, que tous ses peuples étaient égaux. On insistait sur l’horreur du traitement des hommes et des femmes serviles du continent nord-américain. L’esclavage était ainsi considéré par les citoyens comme une politique honteuse et rétrograde tout juste bonne pour des nations barbares et non civilisées.

Et maintenant, je me rendais compte que tout n’était que vent, que derrière les discours élogieux se cachait une réalité bien plus sombre.

— Pourquoi ? articulai-je, la main tendue en direction de là où nous venions.

Charles se tut un instant. Il hésita.

— Les colonies sont exsangues, finit-il par reprendre. Les conditions y sont si dures qu’il n’y a plus aucun volontaire pour y aller. Et l’occupation du Mexique l’année passée exige une main-d’œuvre inimaginable.

— Mais l’empire est immense ! rétorquai-je. Il doit être possible de trouver des personnes qui…

Je m’arrêtai soudain de parler. Je jetai un regard perdu à mon ami, avant de reprendre d’une voix sourde :

— Comment es-tu au courant de tout ça ?

Charles plissa les yeux, une moue de dépit sur le visage. Après une longue pause, il finit par me répondre, d’un ton neutre :

— C’est un secret bien gardé. Bien peu dans les hautes sphères de l’État, et encore moins dans la population, savent ça. Mais une partie de l’économie des bas-quartiers tourne grâce à ce commerce.

Il me raconta les convois qui partaient de Russie, traversaient l’Europe et arrivaient par train, en pleine nuit, à la gare de l’Est. Ils étaient déchargés dans le plus grand secret sur des quais isolés puis les colonnes empruntaient des rues abandonnées, dissimulées sous l’aspect de bagnards, vers la Seine. Ils livraient parfois des femmes aux bordels des quartiers pauvres, ou des ouvriers bon marché à des usines de la périphérie. Puis les convois embarquaient sur les quais pour descendre le fleuve comme de simples transports de denrées vers Le Havre pour ensuite traverser l’Atlantique. D’autres expéditions empruntaient des chemins différents : les ports de la baltique, de La Rochelle ou de Bordeaux étaient les principaux points d’embarquement pour l’Amérique.

— Mais c’est impensable ! m’exclamai-je. Des esclaves, ici, en plein Paris ! Qui circulent dans l’empire sans que personne ne voie rien ! On ne peut pas... il faut... bredouillai-je, incapable de poursuivre ma phrase.

Je frémis en imaginant ces malheureux quittant leurs terres pour se retrouver après des semaines de traversées dans des contrées inconnues, de l’autre côté de l’océan.

Charles posa sa main sur mon épaule. Je tressaillis à ce contact.

— Ils sont puissants, Pierre. Très puissants. Tout le monde a accepté ce pacte avec le diable. Fermer les yeux plutôt que de risquer sa vie. Des poignets sont graissés, des silences sont achetés. Des bateliers louent leurs embarcations, des commerçants fournissent les denrées... Dès lors que les francs tombent, les remords s’estompent, acheva-t-il, cynique.

Il se tut à nouveau, haussa les épaules, avant de poursuivre :

— Même mes parents, siffla-t-il.

— Tes parents ? Ils participent à…

— Non, du moins pas comme tu le penses. On leur a proposé. Des jeunes femmes. Ils ont toujours refusé, question de principe, selon eux. Il faut dire aussi qu’il leur est bien plus simple de se servir dans les villages alentours ou de ramasser des pauvrettes abandonnées par leur Jules. Mais ils fournissent parfois leurs services à des matons, et donc...

— Ils s’en trouvent complices, le coupai-je d’une voix morne.

— En quelque sorte, si tu veux, opina-t-il. Ainsi marche l’économie, je te l’ai dit. Et quand on vit dans ces quartiers, on fait pas la fine bouche, sinon un autre nous enfonce la tête dans la boue et reprend le commerce à notre place. Bienvenue à Paris ! s’exclama-t-il, théâtral, après une courte pause.

J’observai mon ami, silencieux. Je me sentais troublé par ces révélations allant à l’encontre de tout ce qui m’avait été enseigné. La liberté des peuples, l’égalité, la honte de la politique de nos ennemis sur ce sujet. Une vague impression d’écœurement m’envahit.

Mais plus que tout, une pensée assaillait mon esprit. J’avais eu le temps de déchiffrer la marque que j’avais vue sur l’épaule de l’esclave.

Trois lettres enchâssées, presque calligraphiées comme on le ferait en bas d’une correspondance : GSC.

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