Chapitre 5: Le monôme

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21 février 1864

Des hurlements.

Une cavalcade dans les couloirs.

Ce branle-bas me tira du lit en sursaut. Charles s’était levé, les yeux hagards, la chevelure ébouriffée par cette nuit trop courte.

Notre porte s’ouvrit à la volée. Deux anciens firent irruption en poussant des cris bestiaux. Ils retournèrent nos couvertures, jetèrent à bas nos affaires. Ils nous hurlaient de nous mettre debout et de nous présenter dans le réfectoire. L’un d’eux, chose effrayante à cette heure de la nuit, portait une cagoule jaune sur la tête, une hache passée à la ceinture. Il était l’un des responsables chargés de veiller à la tradition et à l’organisation de l’absorption.

— Debout, les roujes ! hurla-t-il. Debout, ou j’vous rôtis !

À force de cris, de bousculades et de ruades dans le dos, nous nous retrouvâmes dans le couloir, au milieu de nos camarades de promotion. Perdus et désorientés, nous nous faisions tous conspuer et malmener. La cohue, sans ménagement, poussait vers le réfectoire de l’école.

En temps normal, j’aurai peut-être résisté, tenté de m’opposer, mais la fatigue, l’effet de surprise et la pression subie par les anciens nous avaient transformés en un troupeau mené là où bon leur semblait.

Le reste des secondes années attendait dans la grande pièce. L’un d’entre eux se tenait debout sur une table, képi de général vissé sur la tête. C’était le responsable de toute cette organisation, le chef d’orchestre de cette absorption que nous craignions tous.

— Bon, mes petits roujes, aujourd’hui commence votre véritable intégration à l’école !

Il nous regarda tour à tour avec cette assurance des meneurs nés, habitués à ce qu’on leur obéisse sans discuter. De taille moyenne, brun de cheveux, son physique n’exprimait rien de notable, hormis ses yeux vairons qui, lorsqu’ils se posaient sur vous, vous capturaient dans l’instant.

Deux de ses bras droits se tenaient aux pieds de la table, portant cette même capuche jaune que j’avais vue plus tôt.

— Par contre, c’que vous êtes ramollis ! C’est pas avec ça que l’empire va réussir ses conquêtes ! Allez, une petite course nocturne devrait vous faire le plus grand bien et vous réveiller une bonne fois pour toutes !

Il s’adressa à ses acolytes, rassemblés à ses pieds.

— Mes amis, à vous de mener la danse !

Les hurlements reprirent de plus belle. On nous plaça de force à la file indienne, nos mains posées sur les épaules de celui qui nous précédait.

À l’évocation de la course, je me félicitai de m’être chaussé avant de sortir de la chambrée. Certains de mes camarades, plus malheureux, portaient leurs pantoufles, quand ils n’allaient pas pieds nus. Dans la précipitation, je n’avais toutefois pu prendre le temps de me vêtir, je me tenais donc en chemise de nuit, les mollets à l’air et le froid nocturne remontant le long de mes jambes.

Ridicule, pensai-je.


La farandole était constituée.

Le silence s’imposa. Nous n’osions pas parler : le premier qui tentait de murmurer quelques mots à son voisin se faisait hurler dessus sans ménagement. Ainsi alignés, nous ressemblions aux bagnards de la chaîne qui traversait la France pour les embarquer à Bordeaux ou à Toulon.

Un coup de sifflet, strident, retentit. Aussitôt, les cris reprirent, et sous l’impulsion sauvage des secondes années, notre colonne s’ébranla.

Poussés, hués, nous avancions toujours plus vite. Devant nous, deux cagoulés menaient la marche, tandis que le reste de la troupe nous entourait, nous pressant d’accélérer.

Nous enfilâmes les couloirs les uns après les autres. Nous nous rentrions dedans, trébuchions, nous piétinions même, parfois. Les escaliers étaient montés quatre à quatre, descendus en folle cavalcade.

Nous atteignîmes les combles, cimetières abandonnés de vieux meubles poussiéreux. Y régnaient en maîtres absolus les rats et les arachnides. À plusieurs reprises, dans un cri de dégoût, des camarades marchèrent sur l’un de ces hideux rongeurs. Nous nous retrouvâmes les cheveux et le visage recouverts de toiles d’araignées collantes, toussant et crachant les miasmes que nous inhalions.

Nous allions au milieu des restes de mobiliers défoncés, chaises usées par les années, bureaux fatigués et matelas moisis empilés là depuis des siècles, au moins. Personne n’avait perturbé leur repos mérité depuis une éternité. Par vengeance, ils laissaient parfois glisser une patte devant un orteil malheureux ou chuter un clou rouillé juste sous un pied nu.

Avais-je vraiment entendu ce grincement venu d’un vieux fauteuil, plus proche d’un ricanement, lorsqu’un de mes camarades avait gémi après l’avoir renversé par mégarde, le talon ensanglanté par une pointe de tapissier ?

Imperturbable à ces lieux hantés, le monôme poursuivait sa folle course, dans les cris et les hululements des anciens. Nous étions à la fois effrayés et emplis d’une étrange excitation, qui nous faisait contre toute raison continuer cette cavalcade.


Après les toits, les caves. Humides, malodorantes, nous regrettâmes la poussière des étages. L’école tout entière semblait avoir été construite sur une mer de boue dans laquelle nous pataugions. Écrasant cette mélasse de mes semelles, je plaignis mes camarades mal chaussés.

Nous étions désormais recouverts de crasse, épuisés, mais nous poursuivions, malgré tout.

— Du nerf, les roujes, hurla un ancien à mes côtés.

— En avant, les macaques, ou je vous tranche de ma hache ! ajouta un autre.

— Cours, petit puceau, montre-nous que tu as des poils, ponctua un troisième.

Je trébuchai sur ce que j’espérais être un simple caillou. Je percutai mon voisin de devant et, emportés dans notre élan, nous chutâmes tous deux, nous meurtrissant les genoux et les coudes. La colonne s’était reformée, sans prendre garde à nous, et poursuivait sa progression.

Je me relevais avec difficultés quand je reçus un coup de trique dans le dos.

— Debout, morpion ! Debout, et cours, ou on t’abandonne dans les chiures de rat !

C’était le chef au képi qui m’invectivait. Il arborait un sourire carnassier et avait levé son bras armé.

— Debout, j’te dis ! cria-t-il.

C’en était trop !

Je me plantai devant lui, poings serrés, le défiai du regard.

— Essaye, pour voir, lui crachai-je au visage.

Mes genoux saignaient, mes mains me faisaient souffrir et j’avais l’impression d’avoir vécu trois semaines dans un mouroir tant je puais. Mais je ne voulais plus subir, accepter docilement mon sort.

Le chef me fixait de son regard perçant. Deux autres anciens le rejoignirent.

J’allais passer un sale quart d’heure. Le camarade que j’avais fait tomber était déjà reparti, et je me trouvais seul, épuisé, face à trois adversaires.

— Allez, bizuth, fais pas ton fier-à-bras. Cours, et réfléchis pas, grinça le chef.

J’hésitai un instant. Mes muscles s’étaient bandés. Je m’apprêtais à bondir.

Mais mon courage et ma colère s’envolèrent. Sans que je le veuille, mes jambes se mirent en action.

Était-ce la fatigue, la pression psychologique, ou même le simple ton de la voix de l’ancien ? Je ne savais pas ce qui m’avait poussé à fléchir, à reprendre ma course.

— Brave petit, entendis-je ricaner dans mon dos tandis que je m’éloignais du trio.


Je rattrapai la colonne alors qu’elle s’engageait dans un passage exigu conduisant à un tunnel. Tel un automate, je posai mes mains sur les épaules du dernier de la file, abruti par l’épreuve.

Le tunnel débouchait dans un espace réduit, bas de plafonds. Le sol et les parois étaient de calcaire et seule la lueur des torches de nos tourmenteurs nous éclairait. Mes jambes me faisaient souffrir le martyre, mes genoux, sanguinolents, me lançaient à chaque pas. J’avais froid, faim, et une soif intense m’asséchait le palais.

Nous avancions dans un dédale aux multiples ramifications. Nous tournions tantôt à droite, tantôt à gauche, et avions perdu tout sens de l’orientation. Je frappai une grosse pierre du bout du pied. Je jurai, baissai les yeux au sol. Un crâne. Un crâne humain !

Je venais de comprendre. Nous nous trouvions dans les catacombes !

Je sentis un frisson glacé me traverser à l’idée de tous ces morts qui nous entouraient.

J’observai les murs autour de moi. Les reflets que j’avais cru taillés dans la roche étaient en réalité des ossements. Fémurs, tibias, vertèbres qui s’empilaient jusqu’au plafond, descendus là pour pallier l’encombrement des cimetières du dessus. Nous étions cernés de centaines, de milliers de squelettes. Certains crânes nous observaient de leurs orbites creuses, figés dans un rictus morbide, semblant nous menacer pour avoir troublé ainsi leur paix.

Je n’étais pas le seul à avoir saisi. Nombre de mes camarades jetaient eux aussi des regards effarés autour d’eux, au plus grand plaisir des anciens, amusés de nous voir ainsi déconfits.

Mais le monôme, imperturbable, poursuivait sa folle sarabande.

Notre course continua pendant encore au moins une heure. Je me faisais l’effet d’un fantôme. Nous ne pensions plus. Nous nous contentions de courir. Toujours plus loin. Toujours plus vite.

Les ossements paraissaient danser autour de moi, m’entraînant dans un bal macabre. Je craignais plus que tout de voir s’effondrer sur moi une pile de ces restes de cadavres desséchés. De me retrouver écrasé par ces morts, sentir le contact des os sur ma peau, avoir l’impression que leurs âmes tentaient de pénétrer dans mon esprit.


La cavalcade s’arrêta enfin. Nous étions revenus dans la cour de l’école. Le jour se levait. Nous étions épuisés, crottés et puants, notre transpiration s’élevait en volutes dans la froideur du petit matin. Mes pieds, mes jambes me faisaient souffrir. J’avais peine à reprendre mon souffle et je sentais mon estomac sur le point de me lâcher. Plusieurs de mes camarades s’effondrèrent, certains tout prêts à perdre conscience, tandis que d’autres vomissaient tripes et boyaux.

Je me tenais plié en deux, les mains sur les genoux et crachais des jets de salive brûlante.

Un rire tonitruant résonna dans la cour. Le chef s’était perché sur un banc et nous observait, l’air satisfait d’avoir achevé sa mission.

— Ben voilà, les roujes. Vous vous en êtes sortis, après tout. Et maintenant, reposez-vous, le réveil est pour dans…

Les cloches de l’école sonnèrent.

— Déjà ? ajouta-t-il dans un sourire. Vous vous reposerez peut-être ce soir, alors !

Les anciens nous quittèrent en hurlant de plus belle. En quelques secondes, ils avaient déserté la place et nous avaient laissés là, désespérés et épuisés.

Sans qu’on le comprenne encore, les deux mois d’absorption venaient de commencer.

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