Chapitre 6: Réprimandes

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« M. Sauvage,

M’auriez-vous oubliée ? Je ne peux l’imaginer !

Hans vous attendra demain midi devant votre école pour vous amener à mon domicile, comme vous me l’aviez promis.

T. »

Je relus le billet pour la vingtième fois au moins. Ces quelques lignes ressemblaient bien plus à une convocation qu’à une invitation, je compris qu’il ne me restait aucune échappatoire. À condition, bien sûr, que j’eusse voulu me défiler. Pour tout avouer, cette idée de sortir pour quelques heures de l’enceinte de l’école me satisfaisait, la période de l’absorption qui venait de débuter s’avérant des plus épuisante.

Au pied du fiacre de la comtesse, son valet, ce bien-aimé Hans, prit un malin plaisir à faire preuve de toute la froideur nécessaire, comme pour me signifier le courroux de sa maîtresse. À moins qu’il n’eût exprimé là, à nouveau, sa réticence à se trouver rabaissé au niveau d’un vulgaire coursier qu’on enverrait rapporter des provisions. Ou qu’il ne puisse tout simplement pas supporter ma personne…

— Monsieur, lâcha-t-il de son accent guttural, Madame la Comtesse se voit dans l’obligation de venir vous faire chercher, à défaut d’avoir le plaisir d’une visite spontanée.

— Et c’est vous qu’elle envoie. Quelle obéissance ! le piquai-je.

Il se rembrunit. La sentence allait tomber.

— Ne poussez pas le bouchon, jeune homme. Je vous ai prévenu sur le quai de la gare. Un mot de madame, un seul, et je vous brise en deux.

Il était sérieux, je le voyais bien. Je me tus, mouché, et pris place dans le véhicule qui allait m’amener chez Mme de T. Je me retins d’adopter un air boudeur, mais me promis de me venger un jour de ce méprisable valet-garde du corps. Je réussirai bien à lui faire ravaler cet air hautain, essayai-je de me persuader tandis que nous enfilions les rues à vive allure.

Nous remontâmes les quais, avançant au milieu d’une circulation dense de calèches, fiacres, automobiles et cavaliers. Le cocher manœuvrait son attelage d’une main de maître, habitué à évoluer dans les méandres de la capitale. J’observai avec attention le Louvre défiler de l’autre côté de la Seine. Je voyais le palais pour la première fois, admirant sa massive symétrie, la délicatesse de ses corniches et de ses balcons. Je détaillai, les yeux écarquillés, les Tuileries, ses jardins, puis les Invalides, repos des estropiés et des meurtris de l’empire.

Le fiacre s’engagea sur un large pont à quatre voies, enjambant le fleuve. Son parapet s’ornait de statues de soldats de la Grande Armée. Zouaves, fusiliers, dragons et cuirassiers observaient en silence la circulation à leurs pieds.

Je ne manquais pas un détail de tout ce que je voyais. Hormis mon arrivée à la capitale, c’était la première fois que je parcourais les rues de la cité, découvrant ses monuments, ses avenues, sa puissance. Je remerciai le ciel de ne pas me trouver en compagnie de Charles qui n’aurait pas manqué de se moquer de mon ébahissement provincial.

L’attelage ralentit. Je penchai la tête au-dehors, sous le regard irrité du silencieux Hans. Une queue de véhicules, somptueux, attendait de franchir un passage ouvert dans un mur de plus de cinq mètres de haut. L’entrée du quartier protégé de Paris ! Le joyau de la capitale, dont chaque équivalent dans l’empire n’était qu’une pâle copie. À cinquante mètres environ sur notre droite, une file de chariots divers, transportant tout ce dont le secteur avait besoin pour survivre. Deux queues séparées. Deux entrées différentes. On ne mélangeait pas le bon grain et l’ivraie.

Passées ces courtes minutes d’attente, nous franchîmes les portes, gardées par une milice lourdement armée, mieux équipée encore que la plupart des régiments de l’empire. Personne ne nous avait contrôlés, aucune brute n’avait menacé de me percer ou de me bastonner. J’en aurais souri si je n’avais ressenti l’abîme me séparant de ce monde.

La démesure nous entourait. La largeur de l’avenue que nous remontions aurait permis à un escadron de cavalerie d’y manœuvrer sans peine. Les bâtiments rivalisaient de splendeur, d’ornements et de dorures. Nancy n’était qu’un bouge en regard de ce que je pouvais admirer. Le quartier me parut si grand que j’eus le sentiment, certainement erroné, qu’il aurait pu contenir ma ville tout entière.

Une main ferme agrippa mon épaule, me tirant en arrière.

— Un peu de dignité, cadet ! Nous ne sommes pas à la foire ! me sermonna, dédaigneux, le germain.

Je me renfrognai, vexé de la réprimande du valet et humilié par le rictus narquois qu’il arborait. J’aurais voulu lui répondre, trouver quelques mots bien sentis, mais je me contentai de me carrer dans la banquette, fixant d’un air courroucé le repli d’une tenture. Je percevais du coin de l’œil les merveilles défilant autour de moi, tel un enfant traversant un magasin de bonbons, mais me forçai à la plus parfaite immobilité.

Notre fiacre stoppa au pied d’un immeuble haut de trois étages. Deux valets se précipitèrent pour nous ouvrir la porte et faire coulisser le marchepied. Hans se leva et sortit, sans m’adresser un regard. Le souffle court, je le suivis, plus impressionné que jamais. Nous pénétrâmes dans un hall majestueux, au sol de marbre et aux murs recouverts de tentures ocre. Des statues antiques décoraient une demi-douzaine d’alcôves, et un imposant double escalier menait au premier étage. Tout ici soulignait la richesse de la propriétaire.

L’accueil de la comtesse ressembla en tout point à son personnage. Elle afficha en premier lieu une moue qui, sur une petite fille, serait passée pour charmante, mais qui, à son âge mûr, lui donnait un certain air comique manquant de me faire sourire. Je me mordis les joues tandis que les réprimandes de principe fusèrent en mitraille.

— Pierre Sauvage, vous êtes un monstre ! Un rustre ! Un sans-cœur ! Un goujat ! Pas même un billet, une missive, quelques lignes. Aurais-je si peu de valeur à vos yeux ? s’était-elle écriée.

— Non, je vous le promets, mais c’est que... tentai-je de répondre.

— Ah ! Ne parlez pas, vous ne le méritez pas !

J’aurais juré entendre à cet instant précis Hans ricaner dans mon dos.

— M’obliger, moi ! reprit-elle. À quémander votre venue. À presque devoir vous kidnapper pour que vous m’honoriez de votre présence. N’avez-vous jamais vu cela, Hans ?

— Jamais, Madame, répondit le valet.

— N’est-ce pas ? Jamais ! se plaignit-elle. Je suis outrée ! Scandalisée ! Bafouée ! Vous mériteriez que je vous chasse, après vous avoir fait venir.

Elle leva la main, comme pour intimer à son cerbère de s’emparer de moi. J’entendis le reître s’approcher, trop heureux pour une fois de s’exécuter dans l’instant.

— Non, attendez ! s’exclama-t-elle. Monsieur Sauvage ne mérite même pas ça ! Puisqu’il est ici, qu’il souffre ma présence tout cet après-midi ! Il boira sa ciguë jusqu’à la lie.

La comtesse s’était jusqu’à présent époumonée, allant et venant à travers la pièce tel un escadron de hussards qui aurait piaffé d’impatience avant une attaque. Son visage avait pris un délicat teint rosé sous le coup de toute cette agitation, et sa poitrine haletait en un va-et-vient captivant.

Elle s’effondra dans un capiteux fauteuil, qui eut la décence de ne pas grincer.

— Je suis lasse ! Pierre, vous m’en ferez mourir !

Je me retins d’éclater de rire devant le comique surjoué de la situation. Je n’avais que très peu fréquenté les théâtres, mais j’assistais avec délectation à cette représentation.

— J’en mourrais de vous faire mourir, glissai-je, mimant la plus grande des afflictions.

Elle me regarda en coin, satisfaite de voir en moi un spectateur attentif et docile, ainsi qu’un partenaire qui savait apprécier ce marivaudage sympathique.

Elle m’adressa un large sourire, avant de me faire signe de m’asseoir dans le siège placé près d’elle.

— Hans ! Que faites-vous encore là ? s’exclama-t-elle au bout de quelques secondes de silence. Laissez-nous, voyons ! Vous ne voudriez pas partager notre conversation et nos petits fours, tant que vous y êtes ?

Ouais, qu’est-ce que tu fais encore là, face de mort, me retins-je, fort à propos, de ponctuer.

— Je suis aux ordres de Madame la Comtesse, marmonna-t-il.

— Et cessez de parler dans cette barbe que vous n’avez pas ! Avec votre accent, on croirait que vous êtes en train de fomenter un assassinat !

Je perçus l’éclat dans les yeux du valet tandis qu’il me fixait du regard. C’était de sa part une simple volonté de m’effrayer, je le savais bien, mais je ne pus m’empêcher de tressaillir. Ce qu’il remarqua avec un plaisir non dissimulé.

— Et arrêtez ce petit jeu avec monsieur Sauvage, je vous prie ! s’exclama-t-elle. Il est mon protégé et c’est par ma volonté qu’il se trouve ici ! À moins que vous ne soyez le nouveau maître de ces lieux, Hans ?

— Non, Madame, bien sûr que non. Le maître est et restera toujours Monsieur le Comte.

— Malotru que vous êtes ! s’écria-t-elle.

Elle s’empara d’un coussin placé dans son dos et l’envoya avec force en direction de son valet, qui n’eut aucune peine à l’éviter.

— Dehors, maintenant ! Dehors ! Et en l’absence de Monsieur, je vous rappelle que j’ai toute autorité ici. Je pourrais vous donner le fouet, si je le souhaitais !

L’homme grimaça un peu plus encore qu’à l’accoutumée, ce qui fit ressortir la balafre qui barrait son visage, avant de se retirer de son pas martial, sans un mot de plus.

J’avais déjà étudié dans le train leur duo. Je devinais le valet en aucun point offusqué par les propos de sa maîtresse, mais bien plus piqué au vif d’avoir été rabroué en ma présence. Tout comme je la savais nullement aussi courroucée qu’elle le laissait paraître.

Désormais seuls, Mme de T. garda le silence une infime poignée de secondes.

— Ha ! J’en mourrais, reprit-elle.

Ce devait être là une de ces nouvelles expressions à la mode. Que chacun se devait de reprendre à longueur de temps à la cour, pour s’assurer de se maintenir en vue.

— Impossible, répliquai-je. Vous qui êtes si fraîche, et si jeune !

Elle m’observa, l’œil plissé, pesant et repesant ma remarque, avant de partir d’un rire en cascade.

— Vous êtes impossible, Pierre ! Impossible !

Elle s’installa plus confortablement dans son fauteuil, arrangea les pans de sa large robe et se pencha vers moi, le regard pétillant et les mains posées en cloche devant sa bouche.

— Mais assez perdu de temps. Servez-vous de ce thé, prenez quelques mignardises, dit-elle en me désignant d’un signe de tête le guéridon à nos côtés, et contez-moi votre arrivée à Paris, votre école, je veux tout savoir !

Et elle sut tout. Comme déjà elle me l’avait démontré, je ne pus résister à aucune de ses questions. Elle s’exclama de joie quand je lui détaillai ma première vision de Paris, s’enthousiasma lorsque je lui décrivis l’école. Elle frémit et s’inquiéta à ma narration, édulcorée pour ses oreilles, de l’intégration que nous subissions depuis quelques jours. Elle s’intéressa à Charles, fronça des sourcils à l’évocation du directeur Duroc, et m’arrêta alors que je commençai à parler du professeur Descart.

— Ha ! Mais vous connaissez ce cher Maxime ! Quel homme délicieux, si cultivé ! Si doux. Savez-vous qu’il se pique lui aussi d’astronomie ?

Elle m’adressa un clin d’œil complice, avant de reprendre, taquine :

— Mais je le soupçonne d’avoir dit cela pour me faire plaisir. Figurez-vous qu’il ne connaissait même pas la nébuleuse d’Orion ! Et encore moins celle d’Andromède ! Incroyable, n’est-ce pas ?

— Un comble ! ricanai-je, ces noms n’évoquant presque rien pour moi. A-t-il au moins pu situer la lune ?

— La lune ! s’écria-t-elle. La lune ! Que c’est amusant ! Toujours est-il que j’ai passé plusieurs soirées à lui montrer les rudiments de l’observation des astres. Vous avez d’ailleurs accepté que je sois moi aussi votre professeur, souvenez-vous-en.

— Madame, je serai le plus attentif des élèves, et je suis sûr que vous m’apprendrez des choses astronomiques.

Elle rit de cette boutade facile.

— Mais j’ai l’avantage de déjà savoir où situer l’astre lunaire, poursuivis-je d’un ton provocateur.

Elle se reprit alors, adopta un air faussement sérieux.

— Ne vous moquez pas ainsi de vos professeurs, jeune écolier !

— J’apprécie trop Monsieur Descart pour lui manquer de respect, me défendis-je.

— Voilà qui est préférable. Comme je vous le disais, Maxime est un de mes amis. Un de mes très grands amis. C’est une chance que vous puissiez le côtoyer. Écoutez-le avec attention, il pourra beaucoup vous apprendre.

Je restai silencieux après cette remarque. Le ton de Mme de T. n’était plus aussi léger. Elle paraissait bien plus grave, malgré cette façade de jovialité qu’elle affichait encore. J’avais le sentiment qu’elle ne s’était pas contentée de me donner un simple conseil, mais plutôt une forme d’impérieuse recommandation.

Mon regard se perdit dans le vide, troublé par cette sensation.

Un étrange silence s’installa entre nous, qu’elle finit par rompre dans un de ces revirements dont elle seule avait le secret.

— Mais, que vois-je sur votre visage, Monsieur Sauvage ? Pas de tracasserie ici, je vous en prie, il y en a bien assez au-dehors !

Je fus une fois de plus étonné par la facilité avec laquelle elle passait d’une expression à une autre : sérieuse par instant, elle redevenait légère et insouciante en un battement de cils.

Je souris de bon gré, chassai ces pensées de mon esprit et me servis un de ces petits-fours que j’engloutis avec délectation.

J’avais cependant saisi le message. Ou plutôt les messages. Je prêterais plus d’attention encore aux propos du professeur, et m’astreindrais à garder en toute occasion, ou à tout le moins, le plus souvent possible, une expression identique à celle de la comtesse. Avenant et souriant.

Épuisé, mais diverti par cet après-midi passé en si incroyable compagnie, je rejoignis, seul dans mon fiacre, l’école. Je retrouvai sans grande envie la rigueur de ses enseignements et la dureté de l’absorption. Mes pensées me ramenaient sans cesse à ces quelques heures, cette agréable parenthèse, isolée hors du temps. Désespéré, je me raccrochais à une senteur, un éclat de rire, un reflet dans le regard de la comtesse, peinant à conserver ces souvenirs qui déjà s’étiolaient. Il me tardait de revoir cette femme, toucher à nouveau du doigt le luxe, l’opulence et l’apparente simplicité de son monde.

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