Chapitre 13: Bataille rangée

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La porte de la taverne s’ouvrit avec violence, laissant pénétrer le froid et la neige. Une demi-douzaine de jeunes hommes entrèrent, éméchés et bruyants. Ils se répandirent dans la pièce, poussant et renversant les convives les plus proches. Les conversations s’arrêtèrent, les regards se tournèrent vers la petite troupe. Une voix forte résonna, brisant le silence :

— Alors comme ça, y paraît qu’y a des péteux du lycée qu’y viennent boire dans not’ quartier sans qu’on les invite ?

Les chopes de bière, dans l’assistance, se figèrent en l’air, les têtes rentrèrent dans les épaules et des regards inquiets se tournèrent dans notre direction.

— Ha, les voilà, ces pisseux qui se prennent pour des hommes !

Le chef avait parlé, ses acolytes rirent à gorge déployée. Les clients s’écartèrent de notre groupe. Le vide, autour de nous, s’étendait à l’approche des nouveaux arrivants.

Je profitai de ces courtes secondes pour observer la bande avec plus d’attention. Ils étaient huit en tout, ce qui diminuait d’autant nos chances en cas de bataille rangée. Ils portaient des redingotes noires, signe distinctif de la milice de la pègre qui régnait dans ces rues. Ils n’étaient encore que des apprentis, utilisés pour les coups de main et les basses œuvres. Voilà qui expliquait cette inattendue agressivité : d’ordinaire, les truands n’intervenaient pas ainsi, préférant voir les clients vider leurs poches sans effort dans leurs bars et leurs bordels. Quitte à détrousser les plus radins ou les plus chanceux au jeu en fin de nuit.

La petite troupe avait dû jeter son dévolu sur le Maure, espérant un coup d’éclat qui leur ferait grimper la hiérarchie plus vite.

Les yeux bleu acier du meneur nous scrutaient. Le nez fin, les mâchoires fortes et carrées, il aurait pu être beau, si son visage n'avait été constellé de cicatrices et de boursouflures, stigmates de la petite vérole. Sa redingote descendait à mi-mollet, parée d’insignes, rubans, écussons et médailles faits de bric et de broc. Chacun rappelait un exploit ou une forfaiture qui lui avait permis de monter les grades de sa société. Sur son chef trônait un haut de forme en velours noir bordé de deux bandes de satin violet. Il portait aux pieds de lourdes chaussures ferrées qu’il prenait plaisir à faire résonner sur le dallage de la taverne.

Ses camarades étaient vêtus à l’identique, sans toutefois autant de parures. En cela, les brigands avaient intégré les codes militaires les plus classiques, le plus haut gradé portant autant de poids en décorations qu’il avait d’hommes sous ses ordres.

Martin et moi nous étions levés. Les effets de l’alcool se dissipent toujours plus vite devant le danger. La Paluche et Ficelle se trouvaient à nos côtés, mais nous nous sentions bien seuls face à nos adversaires. La troupe, habituée aux bagarres de rue, s’avança en arc de cercle, mimant les tactiques de l’armée, prête à se rabattre sur nous et à nous encercler.

Leur chef me faisait face et ne me quittait pas des yeux.

— Bien. Mesdemoiselles, je crois que vous avez commis une petite erreur en échouant ici ce soir. C’est not’ territoire, et personne vous a conviés.

Il se tourna vers un gaillard à ses côtés, probable lieutenant et bras droit :

— Mort-aux-rats, on les a pas invités, c’pas ?

— Non, le Grêlé, y sont venus comme un pet foireux se pointerait après un plat de haricots rouges.

— Voilà. C’est donc bien ce que j’pensais. Maintenant, va falloir vous corriger, on y est obligés. Parce que sans ça, y’aurait plus de respect, vous voyez ?

Les brutes se rapprochaient, des rictus carnassiers fendaient leurs visages bosselés. Des matraques surgirent. Je pouvais même deviner au moins un couteau et une chaîne en acier.

— Après la correction, ça sera la sanction. Pour nous avoir fait perdre not’ temps. On vous ratissera, et vous repartirez, une main devant une main derrière, dans votre boudoir. Et vous me remercierez de pas vous avoir coupé l’asticot au passage, ricana le Grêlé.

Je jetai un coup d’œil à mes malheureux compagnons, tous aussi effrayés que moi. Je cherchais sans succès un moyen de nous sortir de ce guêpier et essayais de trouver les mots qui nous y aideraient.

La voix d’Hector s’interposa :

— Le Grêlé ! Toi et tes gars n’avez rien à faire ici, et vous le savez bien ! J’ai payé mon impôt, le conseil ne va pas tolérer qu’on vienne dans un établissement à jour de ses taxes de protection.

L’évocation du conseil, dont j’ignorais jusqu’à l’existence, fit souffler un vent de doute parmi nos adversaires. Je repris espoir, mais le rire sadique du Grêlé me glaça à nouveau les sangs.

— Qu’est-ce que le conseil saura, tavernier ? Que des gars du lycée ont fait du grabuge, et empêchaient de faire marcher l’affaire ? Ou mieux encore, que ces crotteux avaient ramené de l’alcool en douce dans le quartier, ou une pute, tiens, et qu’on a dû intervenir. Voilà ce que le conseil saura. Et c’est pas toi ou tes pochards qui viendrez le contester. Hein, les ivrognes ?

Un vague murmure d’assentiment traversa la salle, chacun comprenait à la perfection le sens de ces propos. Je vis le sourire du chef s’élargir, dégageant une double rangée de dents pourries taillées en pointe, tels les crocs d’un immonde carnassier.

Hector, de son côté, restait immobile, poings serrés. Son regard révélait la rage contenue à grand-peine.

— Sauf si t’es pas d’accord, grinça le Grêlé. Dans ce cas, tu connais la punition ? On se paye sur le tas, et on prend ce qu’on veut.

Un geste de la main à un de ses sous-fifres, et celui-ci s’élança vers Suzon, trop proche des brutes. Il l’attrapa avec force par la taille. Malgré ses efforts, la pauvrette ne parvint pas à se défaire de la violente étreinte. Chaque ruade amusait un peu plus son tortionnaire qui prenait plaisir à la serrer plus près de lui. Une de ses larges mains se fraya un chemin sous les jupons de la jeune fille, tandis que sa bouche immonde tentait de l’embrasser. Il parvenait parfois à ses fins, la mordant alors jusqu’au sang.

La malheureuse victime hurlait, jurait, crachait. Elle essayait, sans succès, d’asséner des coups de pied et de poing à son tortionnaire.

Un autre des brigands tenait son père en joue, le canon d’un pistolet appuyé sur le ventre du pauvre homme. Malgré la colère, Hector n’osait pas bouger. Pétrifié par la peur, il connaissait la brutalité de ces monstres : la mort sanctionnait presque toujours la rébellion, sans autre forme de procès.

Un cri perçant s’éleva. L’agresseur de Suzon avait atteint son but. Il avait franchi les derniers barrages d’étoffe et de dentelle et s’apprêtait à forcer l’intimité de sa prisonnière.

Devant nous. Sans même que personne ose bouger ! Le père de Suzon se débattait comme un diable, aux prises à présent avec trois truands, distribuant les coups, en recevant dix fois plus.

Les rires gras de la troupe s’intensifièrent, à mesure que la jeune femme hurlait de plus en plus, ses cris se transformant en pleurs, de douleur, de honte, de supplication.

— Pierre, on peut pas les laisser faire ! gronda le Gros. Faut qu’on les arrête, sinon...

Il avait le teint blême, ses yeux allaient de Suzon à nos assaillants. Je sortis enfin de la torpeur qui me paralysait. Il avait raison, bien sûr. Je lui adressai un bref signe de la tête. Nous ne pouvions pas rester inactifs !

À cet instant, le tavernier parvint à se libérer de ses adversaires. Il se précipita derrière son comptoir, s’empara d’un vieux sabre de cavalerie et se rua à grands coups de lame vers l’homme qui s’en prenait à sa fille.

Mes muscles étaient déjà bandés par la colère, je m’élançai par-dessus la table qui me séparait de nos adversaires. J’avais attrapé au passage une pinte d’étain et m’apprêtais à la fracasser sur le crâne du Grêlé. Cet assaut brutal, je l’espérais, pourrait refroidir l’ardeur des malandrins.

Je hurlai de rage, poussai un cri bestial, dans l’espoir d’effrayer mon opposant. Je misais tout sur l’effet de surprise et imaginais ma furia francese semblable à l’avancée des cuirassiers, sabre au clair.

Le choc fut brutal.

Le Grêlé avait anticipé ma ruée, et j’eus l’impression d’être reçu par un bloc de granit. Mes poumons se vidèrent. Un coup de matraque asséné avec adresse dévia mon bras. Je lâchai mon arme improvisée dans un violent éclair de douleur.

Nous chutâmes tous deux à terre. Pendant ce temps, mes trois camarades avaient rejoint ma folle chevauchée et hurlaient à leur tour. Le Gros se tenait face à deux brigands, tandis que Ficelle et la Paluche se précipitaient chacun sur un adversaire. La mêlée devint très vite confuse et violente, tout autour de nous les combats faisaient rage.

Je ne parvenais pas à discerner les opposants, et priais pour que mes compagnons s’en sortent mieux que moi.

Je me retrouvai au-dessus du Grêlé. Je tentai de lui asséner les coups les plus violents possible. Mais dans cet espace réduit, c’est lui qui détenait l’avantage, habitué aux combats de rue sans aucune règle. Seul mon entraînement physique me permettait de ne pas crouler sous les coups. Nos deux techniques, en tous points différentes, nos deux corps se couvraient de bleus et de meurtrissures.

Je reçus un violent choc sur la tempe qui manqua de m’assommer. Je parvins à m’écarter, profitai d’un instant de répit pour me remettre. Ma tête tournait et ma vision se troublait. Le Grêlé se servit de ce moment de faiblesse pour se relever. Il tenait maintenant dans sa main droite un long couteau. Je songeai à cette lame que le molosse du mur avait pointée sur moi quelques semaines plus tôt, à deux doigts de me transpercer de part en part.

Je parvins à me redresser à mon tour, cherchai sans succès une échappatoire. J’entendis un cri, derrière moi, et vis passer au-dessus de ma tête le corps d’un de nos assaillants. Celui-là frappa de plein fouet le chef des brigands, l’envoya deux bons mètres en arrière.

Je me retournai, surpris, pour trouver le visage du Gros, hilare, à deux pas de distance derrière moi. Il tenait par le col un adversaire dont les pieds ne touchaient même plus terre.

— Tu m’as pas entendu t’appeler ? Je pensais que tu allais l’attraper, ce paquet. T’as besoin d’un nouvel envoi ? me cria mon ami par-dessus le bruit de la mêlée.

Il asséna un violent coup de poing sur le crâne de sa victime, qui profita de l’occasion pour perdre connaissance.

Cette interruption ne dura pas. Le combat reprit, encore plus dur et sans pitié.

Nos ennemis, passé l’effet de surprise de notre assaut, s’étaient organisés, et nous fûmes obligés de reculer pied à pied.

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