Chapitre 12: La tête du maure

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La taverne s’animait dans les cris, les rires et les chansons grivoises. Les brocs de bière emplis à ras bord s’entrechoquaient. Des parties de dés endiablées se disputaient autour de l’âtre, les habitués vidant avec application leurs boissons. De temps en temps fusaient des invectives, sous le regard vigilant d’Hector, le patron. Trônant derrière son comptoir, il essuyait d’une main leste des verres à la propreté irréprochable, veillant à ce qu’aucune bagarre n’éclate. Ancien légionnaire, un seul de ses froncements de sourcils parvenait à calmer les plus enragés. Deux servantes allaient et venaient entre les tables, apportant avec habileté boissons et victuailles. Elles esquivaient avec plus d’adresse encore les avances de certains clients, n’hésitaient pas à couvrir de noms d’oiseaux les plus téméraires.

Je m’emplis de l’odeur des lieux, mélange de sueur, de feu de bois et d’alcool, teinté d’une pointe d’urine rance. La fumée des pipes noyait le plafond d’un nuage opaque, et le sol de pierre gardait les traces des beuveries les plus mémorables. Le Maure était notre tanière, notre antre. Presque notre maison.

— J’ai soif ! me lança le Gros. La première est pour moi.

Il jeta son dévolu sur notre table préférée et posa son fessier sur un banc de bois luisant de graisse et d’alcool. Nous le suivîmes tandis qu’il levait la main pour attirer l’attention de la serveuse.

— Suzon ! Quatre pintes. Fraîches. Et rajoute-nous des miches et un de tes jambons !

L’innocent n’avait pas saisi le double sens de sa commande, mais j’imaginai aussitôt la vision des cuisses de la jolie Suzon. Fille du propriétaire, elle devait avoir à peu près notre âge. Quelques années plus tôt, elle n’était qu’une gamine à la poitrine aussi plate que le dos de ma main, aux hanches larges comme une allumette. À présent formée, possédant des courbes et des reliefs partout où nos yeux encore puceaux pouvaient le souhaiter, elle attirait tous les regards. Le mien, en tout premier lieu.

Pendant que je rêvassais, la jeune fille apporta nos boissons et repartit servir une autre tablée, non sans avoir reçu un pincement de fesse de la Paluche. Pincement qu’elle accueillit d’un regard glacial, agrémenté d’un coup de son plateau sur le crâne déjà dégarni du malotru. Il s’en était fallu de peu pour que le goujat se retrouve mouillé de la tête aux pieds, poisseux de quatre pleines chopes de bière.

Dans bon nombre de tavernes et d’auberges, il était courant que les servantes proposent des services plus particuliers aux clients qui le désiraient. Je n’aimais pas ces pratiques. Bien souvent, ces pauvres jeunes filles venaient de la campagne et n’avaient d’autre choix que d’accepter de donner leur corps pour compléter le maigre salaire versé par leurs employeurs.

Au moins, Suzon, en qualité de fille du patron, n’avait pas à s’abaisser à ces extrémités.

— Hé, Sauvage ! Tu la bois, ta bière, ou t’as peur de pas y arriver ?

— La ferme, la Paluche, rétorquai-je. Le temps que tu finisses la tienne, j’en aurai déjà pissé trois !

Piqué au vif, je vidai mon gobelet d’un trait, puis levai aussitôt la main pour une nouvelle commande. D’une voix forte, je m’adressai cette fois au propriétaire, ainsi que l’exigeait la tradition en pareille situation.

— Patron, quatre mixtures !

Un silence respectueux s’imposa autour de nous. L’effet recherché était atteint. Le tenancier, force de la nature aux tempes grisonnantes et à la chevelure aussi fournie que sa barbe, vint nous apporter les quatre breuvages avec tout le cérémonial nécessaire.

Servie dans de vrais et grands verres de la taille d’une pinte, la mixture se composait d’un mélange fabriqué par le seul propriétaire. Elle évoluait au gré de ses envies, mais comportait toujours plusieurs alcools, là pour diluer les piments de Cayenne écrasés. Ainsi que de quelques centilitres de jus de pomme. Pour le goût, s’amusait-il à ajouter. Ce breuvage vous perçait l’estomac de part en part et calmait les ardeurs des forts en gueule, leur bouche transformée en forge pour longtemps.

Les quatre monstruosités s’alignaient devant nous. J’observai avec plaisir le teint livide de nos deux autres compagnons.

— Bah, la Paluche. Tu as atteint tes limites ? Dès que ce n’est plus de la bière coupée à l’eau, tu capitules ? Et toi, Ficelle, je m’attendais à te voir plus... téméraire.

— La ferme, Sauvage ! Tu sais comme moi que c’te boisson, c’est rien qu’un troue-la-panse, me répondit le premier.

— Ouais, c’est ça, t’as bien raison, ajouta Ficelle, bien heureux de rejoindre le front de résistance mis en place par son compagnon.

— Mais bien sûr, mesdemoiselles, bien sûr. Si vos estomacs en dentelle ne supportent pas une petite douceur musclée, je peux vous offrir des verres de lait.

Je levai la main, mimant une nouvelle commande, quand le Gros m’interrompit :

— Moi, je crois qu’une tisane à la sauge leur ferait plus plaisir.

Je pouffai de rire, rejoint par mon ami, tandis que le visage des deux victimes de nos quolibets virait au cramoisi.

— Vous êtes de beaux parleurs, mais pour l’instant, vos verres restent pleins, messieurs !

C’était Suzon qui, passant à notre hauteur, venait de nous provoquer, déclenchant de larges sourires, et même quelques rires narquois dans l’assistance.

Piqués au vif, Martin et moi prîmes nos mixtures. Nous les bûmes sans hésiter, d’un trait. Ce mélange ne pouvait se consommer que de cette façon : qui se contentait d’y poser les lèvres n’aurait jamais le courage d’une nouvelle gorgée. Nous savions aussi que durant de courtes secondes notre gosier et notre estomac resteraient encore anesthésiés par la charge d’alcool.

Ensuite, viendraient les brûlures, bouffées de chaleur à en tremper ses vêtements, et les larmes qui couleraient à flots. Avec de la chance, nous ne vomirions pas, sans quoi le feu des entrailles referait alors le chemin inverse pour terminer de déchiqueter les dernières muqueuses encore saines.

Toujours dans l’œil du cyclone, le Gros et moi nous regardâmes. L’honneur était sauf, mais nous voulions à jamais marquer les mémoires avant notre départ. Graver pour toujours notre passage dans cette ville.

Je m’emparai du verre de Ficelle, tandis que Martin faisait de même avec celui de la Paluche. Nous fîmes s’entrechoquer les deux gobelets, avant de les boire. Cul sec.

Deux verres d’affilée de mixture, nul encore ne l’avait vu, au Maure.

La suite de ce stupide exploit reste noyée dans un brouillard obscur. Je me souviens de cris de surprise. Puis, afin de célébrer notre action, un tonnerre de coups frappés sur les tables, orage d’été qui aurait pénétré à l’intérieur de la taverne pour y déchaîner ses grondements.

En matière d’orage, celui qui se formait à l’intérieur de mon corps commençait à prendre une ampleur inquiétante. Une effroyable douleur, jaillie du fond de mes boyaux, remonta jusqu’à mes lèvres. Ma vision se brouilla. Un étau d’acier enserra mon crâne, et ma peau se couvrit d’une sueur glaciale.

Je ne devais sous aucune condition boire de l’eau, même si je ne souhaitais que cela, aussi me précipitai-je sur le pain que l’on venait de m’apporter. J’engloutis des bouchées entières, dans le vain espoir d’apaiser ce feu intérieur.

Puis ce fut le trou noir.

Je dus rester durant de longues minutes semi-conscient, peut-être une heure, ballotté entre les accolades et les tapes amicales de toute l’assistance. Chacun voulait féliciter les héros du jour. Martin, aussi mal que moi, subissait les mêmes assauts, bien que sa forte constitution lui permettait d’un peu mieux encaisser le choc.

Je sentis des lèvres se poser sur ma bouche endolorie.

J’ouvris les yeux, ne voyant qu’une brume rougeâtre devant moi. Je ne pouvais distinguer à travers ce voile qu’un visage aux contours encore flous.

— Toutes mes félicitations, stupide héros !

Suzon...

Je tentai un difficile sourire, parvins à n’obtenir qu’un rictus douloureux. J’arrivai à peine à articuler quelques mots.

— Merci... si c’est la récompense pour chaque mixture... je vais… en recommander une... douzaine, au moins !

Je fis mine, bravache, de lever la main, accompagné du rire cristallin de la jeune femme.

— Inutile. Ça ne marche qu’une seule fois.

Ses lèvres, à nouveau, se posèrent sur les miennes, avant qu’elle n’ajoute dans un murmure :

— Mon service se termine à vingt heures. Nous pourrions peut-être nous voir, ensuite ?

— Je... oui…. Bien sûr, ne puis-je que répondre, déstabilisé, et un brin excité, par la proposition.

Sans un mot de plus, elle disparut, vision merveilleuse au milieu d’une tempête de douleur.

— Ben mon cochon ! On peut dire que toi, au moins, tu fais pas les choses à moitié !

Le Gros s’était glissé en silence vers moi. Il suait à grosses gouttes et continuait à enfourner des petits pains les uns après les autres.

— Il faudrait surtout que je ne meure pas d’ici ce soir. Il va falloir qu’on m’ouvre la panse, c’est une fournaise, là-dedans, ajoutai-je en me tenant le ventre des deux mains.

— Surtout, ne vomis pas. Tu connais la sentence.

— Je la connais, rétorquai-je, songeant à ma première mixture qui avait fini, avec la moitié de mon repas, étalée sur mes chausses.

— Je crois que ce qu’il nous faudrait maintenant, ce seraient deux grands verres de lait bien frais. Il paraît que c’est miraculeux.

— Ouais. Et le premier qui nous traite de garces…

— Le premier qui nous traite de garces ?

— Je lui rends tout en pleine face ! Asséna le Gros.

Nous éclatâmes de rire et nous levâmes avec difficulté de notre banc.

Nous titubâmes, appuyés l’un contre l’autre, en direction du comptoir. Mais nous ne flancherions pas.

— Hector ! Deux verres de lait ! commandai-je aussi fort que possible. Et pas du deuxième choix, de la bonne Vosgienne, et rien d’autre !

Des quolibets fusèrent, bien vite calmés par nos regards de défis. Personne ne voulait se risquer à un concours de mixture.

Le tenancier nous servit nos deux breuvages, souriant derrière sa moustache.

— Première fois que je vois deux idiots capables de s’enfiler deux verres d’affilée sans rejoindre leurs ancêtres. Je ne sais pas si je dois vous féliciter ou vous plaindre pour les heures à venir.

— On recommence quand vous voulez, rétorqua Martin, ses yeux trahissant ses paroles.

— Ouais, quand vous voulez ! ajoutai-je, priant pour que personne ne nous prenne au mot.

Nous entrechoquâmes nos deux verres, vidant le liquide tiède d’un seul trait. Je sentis la douceur capiteuse du nectar apaiser pour quelques instants mes entrailles martyrisées. J’aurais voulu ne plus m’arrêter, en boire des litres si je l’avais pu.

— Mets-nous ta vache de côté, s’amusa le Gros, et note nos noms dessus. On va s’en resservir un peu plus tard.

La journée se poursuivit en succession de tournées, chants, cris de joie et nouvelles tournées, afin de fêter notre réussite au concours.

Peu à peu nos douleurs s’estompèrent, noyées dans l’alcool et l’ivresse.

J’attendais pour ma part avec impatience que vingt heures sonnent. Je jetais sans cesse des coups d’œil vers Suzon. Elle n’était pas dupe de mes tentatives, mais prenait un malin plaisir à m’éviter, ne croisant mon regard que pour mieux le reporter au loin. À ce jeu du chat et de la souris, j’étais assuré de perdre, novice en matière d’amour et de séduction.

La nuit était tombée, mon estomac s’était fait oublier depuis plusieurs heures.

La taverne s’était remplie. Le mot avait couru dans le quartier que des lycéens y fêtaient leur réussite.

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