Chapitre 10: Veillée de Noël

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24 décembre 1863

En ce soir de décembre, un mois après le concours, je me dirigeai vers ce banc, devenu notre lieu de rencontre. Hortense m’attendait déjà, vêtue d’un épais manteau de velours rouge. Elle m’accueillit avec ce large sourire que je connaissais si bien.

— Hortense, tu es superbe ! Cette toilette, c’est pour moi, ou bien pour un admirateur secret ?

— Si ça ne tenait qu’à moi, je serais en bottes et culottes, plutôt qu’à deux doigts d’étouffer dans ces fanfreluches ! rétorqua-t-elle, boudeuse.

Je souris en m’approchant et saisis ses deux mains, comme d’habitude.

— Je le sais bien. Mais nous parcourrons un jour ensemble le monde, à plus de mille mètres de hauteur.

— Oui... nous ferons ainsi, me répondit-elle d’une voix rendue triste, le regard perdu dans le vide.

— Et s’il le faut, je reviendrai te chercher en dirigeable et t’enlever depuis les airs ! ajoutai-je, faussement théâtral.

Nous savions tous deux notre destin tracé, d’autres décidant de notre avenir. Mais nous voulions nous persuader qu’un futur plein d’aventures et de mystères s’offrirait un jour à nous.

L’ombre sur son visage disparut aussi vite qu’elle était venue et elle reprit, enjouée. 

— En cette veille de Noël, je veux que tu puisses festoyer. Mon père est parti chercher ma grand-tante pour notre traditionnelle et mortelle veillée en famille. Suis-moi jusque dans nos appartements, tu pourras en profiter avant leur retour. Il y a tant à manger que personne n’y verra rien.

— Je ne suis pas là pour mendier ! me vexai-je. Et je ne veux pas d’ennuis. La période n’est pas vraiment joyeuse pour moi, il ne manquerait plus que je me retrouve au cachot.

— Ce n’est pas une aumône ! Prends ça comme un cadeau. Je ne peux pas réveillonner avec toi, mais tu es ma seule vraie famille, tu le sais, et je tiens à ce que nous passions ce moment ensemble.

Je lui souris. Je ressentais la tristesse de ses propos, mais une vive chaleur m’envahit devant la sincérité et l’honnêteté de cette déclaration.

— Alors, j’accepte avec plaisir ! Et puis, ça fera toujours ça en moins à manger pour la Barrique. J’ai cru voir son gilet prêt à lâcher avant-hier. Son ventre semble pousser chaque jour un peu plus, ironisai-je tout en mimant le geste.

— Pierre ! lança-t-elle, faussement courroucée, avant de rire. Je te prierais de ne pas te moquer ainsi de mon père !

Elle m’entraîna vers un passage que je n’avais encore jamais emprunté. Nous traversâmes des couloirs inconnus, montant deux escaliers dérobés, avant de nous arrêter devant une double porte.

— Nous y sommes.

Elle m’invita à la suivre à nouveau et, pour la première fois, je découvris son intimité. Ainsi que celle de son père, songeai-je avec un frisson d’angoisse et de curiosité mêlées. L’intérieur de l’appartement, surchargé et étouffant, était un assemblage hétéroclite de meubles aux styles variés, lustres et lampes de tailles et de formes diverses. Des toiles plus proches de croûtes que d’œuvres d’art s’affichaient aux murs, si nombreuses qu’on n’en voyait presque plus le papier-peint derrière.

L’ensemble était lourd, sans aucune harmonie.

— Mon père n’a aucun goût, lâcha-t-elle, ayant capté mon regard. Il se contente de copier depuis des années tout ce qu’il repère dans les salons qu’il fréquente. Et par peur de manquer, il ne jette rien ! Cet intérieur est donc le parfait résumé de tout ce qui s’est fait en matière de mode au cours de ces trente dernières années.

— C’est effectivement... particulier.

— Laid, tu veux dire.

— Laid, c’est ça.

— Et poussiéreux.

— Un véritable cabinet des horreurs ! tranchai-je dans un éclat de rire, bientôt rejoint par Hortense.

Elle m’emmena vers une table trônant au milieu d’un salon encombré au point qu’il était difficile de s’y frayer un chemin. Sur celle-ci s’empilaient des mignardises par dizaines, des jambons, pâtés en croûte, gelées et brioches qui se disputaient la place, prélude au faste à venir.

Sur un signe d’assentiment de mon amie, je jetai mon dévolu sur un canapé recouvert d’étranges petites billes noires et brillantes. Après une brève hésitation, je me lançai. La saveur incroyablement salée satura mes papilles, m’asséchant la bouche. Je ne voulais pas, en la présence de mon amie, recracher cette horreur, aussi je me forçai à l’avaler au plus vite, réprimant de justesse une grimace de dégoût.

Je m’apprêtais à me saisir d’une coupe de champagne pour faire passer ce goût déplaisant quand Hortense se figea. Elle m’intima l’ordre de ne plus bouger, tendit l’oreille, blêmit de peur.

— Ils ne devaient pas revenir avant au moins une heure ! C’est une catastrophe, me chuchota-t-elle, affolée. Tu dois t’enfuir ! Au plus vite ! Si mon père te trouve, tu seras puni comme jamais, et chassé du lycée.

Dans la panique, nous retournâmes vers l’entrée, à l’affût du moindre bruit suspect. Arrivé dans le couloir, je vis avec angoisse la poignée tourner.

J’étais piégé.

Hortense me prit par le bras, ouvrit une porte à la volée et me précipita dans la pièce d’un geste vif, puis referma avec force l’huis derrière moi.

Je me retrouvai, le cœur battant, dans la semi-obscurité d’un endroit que je ne connaissais pas, en proie à un danger qui me paralysait. Je tentai de repérer les lieux aussi vite que possible. Trouver une issue, ou à tout le moins une cache qui me permettrait de me dissimuler, et gagner de précieuses minutes.

J’entendais, venant du couloir, la discussion qui s’était engagée :

— Père ! Grand-tante ! Je ne vous attendais pas si tôt. C’est... formidable, nous allons pouvoir passer à table, je meurs de faim ! Les cuisinières nous ont préparé un tel festin que nous n’aurons pas assez d’une seule soirée pour en venir à bout.

La voix d’Hortense tremblait encore d’émotion, mais elle parvenait à garder une certaine contenance qui devrait pouvoir donner le change.

— Ma fille, que faisiez-vous dans mon bureau ? questionna la Barrique, d’une voix grave. Vous savez qu’il vous est interdit ! Je vous ai pourtant vue en claquer la porte à notre arrivée.

— C’est que j’ai parfois peur quand je suis seule ici, surtout dès que la nuit tombe.

— C’est compréhensible, ma douce Hortense. Et voilà pourquoi je ne vous laisse pas emprunter les couloirs ni sortir dehors sans être accompagnée, tant il faut craindre les vauriens dont j’ai la charge.

— Oui, Père, vous avez raison.

J’avais fini par me dissimuler derrière un épais rideau de velours. Je souris à l’écoute des propos de mon amie. Le sexe faible n’en avait que le nom, et au-delà de feintes minauderies se cachaient bien souvent un esprit affûté et une grande intelligence. Tout dans sa voix indiquait la respectueuse obéissance d’une jeune fille envers son père et, si je n’avais connu ses réels sentiments pour celui-ci, je me serais moi-même fait duper.

— J’entendis du bruit dans votre bureau, continua-t-elle. Je pensai alors à vous et à votre légendaire courage, et je décidai de vous faire honneur en affrontant ma peur. J’ai ouvert la porte, et...

— Légendaire courage, dites-vous ?

— Parfaitement. Légendaire.

Je me retins de pouffer.

— Ah ! Mais poursuivez, poursuivez.

— Merci, Père. Donc, sur le pas de la pièce, dans laquelle je ne pénétrai nullement, ainsi que vous m’en avez toujours donné l’ordre...

— Ce dont je vous sais gré. Je suis satisfait de voir que mon autorité est respectée.

— Mais elle l’est, mon père, elle l’est. Au moins deux fois plus que le tiers de ce que les gens penseraient qu’elle mérite.

— …

Je me mordais l’intérieur des joues, au bord de l’explosion.

— Exactement, père, et je pèse mes mots.

J’imaginai la tête de la Barrique qui cherchait à dénouer ce nœud sémantique, suant à tenter d’évaluer le poids de l’estime qu’on lui portait.

— Donc, voyez-vous, je regardai, mais ne vis aucun mouvement. J’écoutai, mais n’entendis aucun bruit. Je sentis alors un souffle glacé m’envelopper. Je crus, bien sûr, à la présence d’un esprit qui serait venu m’enlever.

— Ma fille, vous lisez bien trop de romans !

— Mais ce n’était pas cela. J’en déduisis qu’il s’agissait peut-être de l’une de vos huisseries qui, mal fermée, laissait pénétrer le froid, et créait un courant d’air à l’origine du bruit que j’avais perçu.

La fenêtre ! Ce message m’était destiné. Voilà ma seule échappatoire, et elle le savait bien. Sans tarder, je me retournai, cherchant la poignée qui me redonnerait ma liberté.

— Et comme ce mystère est résolu, mon bon père, ma bonne grand-tante, nous pouvons passer au salon pour notre repas, n’est-ce pas ?

— Une fenêtre ouverte, dites-vous ? Je me dois de la refermer ! Il ne sera pas dit que je gaspille l’argent que l’Empereur, pour sa plus grande gloire, m’octroie, en chauffant la moitié de la rue. Nos troupes ont tant besoin de charbon sur le front que je ne pourrais le tolérer !

Rhaaaa ! La Barrique et son foutu honneur mal placé !

— Mais, père, le repas...

Je décelai l’inquiétude dans la voix de mon amie, et, alors que je réussis enfin à trouver cette maudite poignée, j’entendis, juste de l’autre côté de la porte :

— Allons, ma fille ! Laissez-moi passer !

— Cacheriez-vous quelque chose à votre bien aimé père pour lui défendre ainsi l’entrée de son bureau ? persifla la grand-tante.

L’immonde vieille, jusque-là silencieuse, mais loin d’être aussi bête qu’elle n’y paraissait, s’était immiscée dans ce duo.

Une double lutte s’engagea alors, moi avec la récalcitrante huisserie bloquée par le gel, et Hortense contre l’entièreté de sa famille dans le couloir.

Dans un même craquement, la porte et la fenêtre s’ouvrirent. Je me précipitai au-dehors, sans y réfléchir. Ma chute fut courte et j’atterris sur le toit, juste en dessous.

La pièce que je venais de quitter était désormais allumée. La Barrique avait réussi à y entrer et, rendu méfiant par la résistance de sa fille et la remarque de la vieille, se préparait à se jeter sur un intrus.

Emporté par ma chute, je glissai sur la neige amoncelée sur le toit. Je perdis l’équilibre, dévalai sur le dos la pente glaciale, tête la première. Je passai par-dessus le bord en plein élan, crus parvenir à me retenir d’une main à la gouttière. Hélas, la vitesse m’entraînait et mes doigts déjà à moitié gelés ne purent en supporter autant. Je tombai dans le vide.

J’atterris dans un des saules de la grande cour, qui ralentit un peu ma chute.

Juste assez pour que je ne me rompe pas le cou, mais au prix d’une vive douleur chaque fois que mon corps percutait une nouvelle branche.

Le vide, à nouveau. Quelques secondes avant le choc final.

Par bonheur, je m’affalai sur un épais tas de neige rassemblée là par monsieur Jacquot le jardinier, après qu’il en avait déblayé la cour. Malgré la douleur et ma conscience vacillante, je pris le temps de remercier mon vieil ami dont la rigueur professionnelle m’avait sauvé la vie.

La neige du toit, entraînée par ma chute, me tomba dessus, achevant de m’ensevelir. Ma tête bourdonnait. J’étais incapable du moindre mouvement. Je faisais l’inventaire de mes côtes brisées, bleus et meurtrissures, quand j’entendis la voix de la Barrique. Elle me parvenait par-delà un épais voile cotonneux.

— Vous aviez raison, Hortense. C’était bien une fenêtre. Je ferai d’ailleurs installer des protections sur les toits : un pan entier de neige vient d’en tomber ! Je ne voudrais pas que l’on me tienne responsable d’un accident.

Merci, ajoutai-je. C’est trop bon de ta part, foutre de corniaud !

Je restai immobile encore un instant. Je craignais que ma chute n’ait attiré des curieux.

Rassuré par le silence alentour, je me résolus enfin à m’extirper de ma prison glacée. Le corps moulu, je m’éloignai en claudiquant, sans tout à fait parvenir à comprendre ce qui venait de m’arriver, ni comment j’avais pu en réchapper.

Je pris conscience que je n’avais toujours pas réussi à faire partir le goût de ces infâmes grains noirs.

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