Chapitre 9: Le jardin

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28 Juillet 1861

L’épisode maraîcher devint au fil des jours un doux souvenir, deux semaines s’écoulèrent sans que je parvinsse à découvrir l’identité de l’inconnue. Je l’imaginais pupille sous la protection de la vieille acariâtre, ou simple servante qui accompagnait sa maîtresse. Sa toilette me paraissait bien trop coûteuse et raffinée pour cela, bien qu’on eût déjà vu nombre de riches femmes du monde s’enticher de leur chambrière au point de la couvrir d’or et de soieries. Avant, très souvent, de les allonger dans leur couche.

Je frémis des pieds à la tête à cette vision et fus à deux doigts d’en vomir mon ragoût de midi.

Monsieur Jacquot, énigmatique, me transmit un billet au détour d’un couloir. Je ne le savais pas encore, mais il allait devenir le premier d’une longue série. Je m’isolai pour parcourir ce mystérieux message et poussai un hoquet de surprise en découvrant ces lignes, tracées d’une fine écriture élégante :

« Monsieur,

Passée notre première rencontre, je crains d’avoir manqué à tous mes principes d’éducation en ne vous saluant pas ni ne vous remerciant à nouveau pour le bienheureux sauvetage de ma personne.

Aussi, puis-je me permettre, pour réparer cela, de vous donner rendez-vous dans le jardin privé de M. B. ce soir à vingt heures.

H. »

Je jetai un regard méfiant autour de moi, à la recherche des ricanements de camarades à l’origine de ce que je pensai être un canular. Je ne rencontrai que le visage buriné du jardinier qui, sa mission à moitié achevée, me faisait signe de le suivre, de l’air d’un conspirateur qui fomenterait un mauvais coup.

Nous parcourûmes les couloirs, tous quasi déserts : en cette fin juillet, les lycéens qui avaient une famille proche dans la région avaient été autorisés d’y séjourner pour quelques jours. Il ne restait que les pupilles de l’empire, dont je faisais partie, et une poignée d’enseignants et de membres du personnel résidant trop loin pour se rendre chez eux.

Arrivé devant une simple porte de bois, mon guide sortit de sa poche un lourd trousseau de clés. Il choisit la plus grosse et la fit tourner dans la serrure.

Je découvris pour la première fois le jardin du directeur, source de tant de rumeurs. La végétation luxuriante apportait vie et fraîcheur, des centaines de fleurs comme je n’en avais jamais imaginé se répandaient en couleurs et en formes variées. Des nuées de papillons et d’abeilles volaient avec affairement de l’une à l’autre dans un doux bourdonnement permanent. Chacune de ces fleurs, chacune de ces plantes délivrait sa propre fragrance dans un mélange à la fois suave et entêtant.

Je restai ainsi durant de longues minutes, et c’est à peine si j’entendis la porte se refermer derrière moi. Je discernai alors une silhouette féminine dissimulée à l’ombre du cloître. Assise sur un banc, elle avait gardé depuis le début une immobilité parfaite. Je pris une profonde inspiration et me dirigeai vers cette femme. Je sentais mes mains devenir moites. Car c’était elle, je n’en doutai pas un instant.

Parvenu à sa hauteur, je marquai un temps d’arrêt puis la saluai avec maladresse.

Elle se leva, me toisa de pied en cap, le visage fermé. D’un ton sec, elle m’adressa ces paroles, sans m’accorder un regard de plus :

— Ainsi, vous voilà. Je ne l’aurais pas cru. Après ce que vous avez fait. Est-ce que c’est du courage ? Ou bien une preuve de votre insouciance ?

Je restai pantois devant la charge. Ces mots, cette attitude hautaine me firent redescendre sur terre, et je quittai à regret cet Éden dont j’espérais déjà devenir l’Adam. Comment tant de froideur pouvait-elle se dégager de la jeune femme que j’avais rencontrée quelques jours plus tôt ?

— Quoi qu’il en soit, vous êtes venu, ce qui va arranger nos affaires. Père n’attendait que ça, pour vous punir, et ma grand-tante va se faire une joie de vous voir corrigé pour l’affront qu’elle a subi.

D’un geste sec, elle indiqua une porte située dans mon dos, comme pour faire signe à des personnes dissimulées dans l’ombre de s’approcher.

Je blêmis, mais refusai de me retourner. Si je devais une fois encore goûter au fouet, j’étais bien décidé à ne pas me dérober et à faire preuve d’autant de panache que possible. Au vu de l’affront dont je m’étais rendu coupable, je risquais fort cette fois-ci de ne pas m’en sortir avec seulement des cicatrices douloureuses. Alors que je me demandais quelle sensation l’on pouvait ressentir à se faire écorcher vif, je luttais contre mes jambes qui menaçaient de se dérober sous moi. Un filet de sueur glacée coulait le long de mon échine. Muscles tendus, mâchoire serrée et poings fermés, j’attendais la première correction, et trouvai même une once de courage pour fixer la traîtresse dans les yeux.

Son visage dur et fier se transforma, un léger sourire apparut à la commissure de ses lèvres. Serait-elle cruelle à ce point pour prendre plaisir à voir ma punition ?

Un éclat amusé illumina son regard et, n’y tenant plus, elle s’esclaffa, d’un rire cristallin qui emplit le jardin tout entier.

— Votre tête ! Mais votre tête ! Je n’aurais osé rêver produire cet effet sur vous ! Vous ne devez pas avoir l’esprit tranquille pour trembler à la moindre menace. J’aurais espéré un peu de résistance, une volte-face. Que vous affrontiez au moins vos adversaires ! Mais vous attendiez le coup de grâce, comme le bœuf à l’abattoir.

Et la jeune femme de rire de plus belle. Elle se tenait à présent les côtes, tandis que je restais pétrifié, désorienté.

— Je... mais que... parvins-je tout juste à balbutier. C’était une farce ? Vous vous moquez ?

— Si je... Oui, je crois bien que c’est ça.

Je compris enfin. Je n’avais pas prêté attention à ses paroles. Elle avait parlé de son père, de sa grand-tante.

— Vous êtes... vous êtes la fille de la Bar... du directeur ?

Elle s’arrêta de rire, fronça les sourcils et posa ses deux poings sur ses hanches.

— Hé bien ! Il était temps ! Pour un lycéen, vous n’êtes finalement pas vif ! Mauvaise nouvelle pour vos années ici ! Et pour votre concours !

La vue de mon visage pétrifié l’amusa plus encore, un franc sourire s’afficha sur ce doux visage.

— Mais vous avez fini par deviner, Monsieur Fouché. La Barrique, qui est un surnom bien trouvé, est bel et bien mon père, et votre directeur. Et cette agréable femme que vous avez fait choir est sa tante. Seule et unique survivante d’une famille de décérébrés. Et donc, ma grand-tante, vous l’aurez compris, ajouta-t-elle.

— Mais pourquoi ? Cette entrevue ? Cette mise en scène ? Et d’ailleurs, où sont-ils, ceux qui doivent me punir ?

Elle soupira de dépit et afficha un air las et désespéré.

— Décidément. Je n’ai peut-être pas choisi la bonne personne... Mais nous sommes seuls ! Il n’y a que vous et moi ici. Vous attendiez de la visite ?

Je me retournai.

Nul mouvement. Nul son qui aurait pu trahir la présence d’hommes dissimulés dans les ombres. Elle disait vrai. Et plus le temps passait, plus je comprenais, enfin, avoir été la victime naïve de toute cette comédie.

— Vous voyez ? Vous me croyez ? Nous sommes seuls, et personne ne viendra vous fouetter, je vous en donne ma parole. Au moins pour ce soir. Mon père est à cette heure dans un salon de la haute société à tenter de s’acheter une situation sociale, et à se ridiculiser au passage. Ma grand-tante doit cuver depuis une bonne heure déjà ce Brandy qu’elle fait tout spécialement venir d’Angleterre, et dont elle s’abrutit avec une régularité toute militaire chaque soir que Dieu fait.

Elle afficha une grimace de dégoût, avant de reprendre.

— Mais je manque à tous mes devoirs, je m’en excuse. Permettez-moi de me présenter, ainsi qu’il est de bon ton de le faire : je me prénomme Hortense Beaupré, fille, comme vous le savez déjà, de François Achille Eugène la Barrique Beaupré, et malheureuse orpheline de feu ma mère, Eloïse Beaupré.

Un voile de tristesse traversa ses yeux, qu’elle contrôla aussitôt, le dissimulant derrière un fin sourire charmeur.

— C’est un honneur pour moi, Mademoiselle. Je suis...

— Sauvage. Pierre Sauvage. Section scientifique. Inséparable de vos deux amis, Louis Gouvion-Saint-Cyr et Martin Girard.

Elle rit de ma surprise.

— Je pourrais, bien sûr, rajouter bon nombre de détails intéressants sur vous et vos habitudes, mais j’aurais trop peur de vous effrayer. Je ne rencontre presque personne, et je passe mes journées à lire. Et à observer, du haut de ma prison dorée, vos allées et venues, et celles de vos camarades.

— Vous nous... observez ?

— Je le confesse. Pardonnez-moi cette occupation inavouable, mais à défaut d’avoir sa propre vie, on s’en invente mille autres à travers les vitres fermées et les rideaux tirés.

Sa joie se mua en tristesse profonde. Je ressentis de la pitié pour cette jeune personne qui semblait tant souffrir de son isolement. Baignés dans l’agitation du lycée, comment s'imaginer que quelques mètres au-dessus de nos têtes se trouvait emprisonnée une vie perdue dans la solitude, qui n’aspirait qu’à se libérer et quitter ce carcan ?

— Je n’ai ici qu’un seul ami, le jardinier de mon père, monsieur Jacquot. Il est bon et attentionné avec moi, mais il parle… peu... Aussi... elle hésita une seconde... aussi, je prie depuis notre rencontre pour que vous acceptiez de le devenir également.

Ce fut ainsi que je connus Hortense.

Elle devint ma plus chère amie, et nous prîmes l’habitude de nous retrouver dans ce même jardin une à deux fois par semaine, à la nuit tombée. Elle souffrait de ce quasi-emprisonnement qui lui était imposé, et se plongeait dans tous les récits d’aventure qu’elle pouvait se procurer. Autorisée en de rares occasions à se rendre à la bibliothèque impériale située juste de l’autre côté de la rue, elle en revenait les bras chargés des livres que les bibliothécaires, complices, lui préparaient. Elle se rêvait exploratrice, traversant les océans, affrontant les déserts les plus arides et les montagnes les plus hautes et les plus inhospitalières. Notre passion commune pour les aérostats allait animer des soirées entières à nous imaginer la sensation que pourrait procurer un voyage à leur bord. Nous levions alors le regard vers le ciel, admirant les mystères des étoiles et de la lune.

— Tu crois qu’on pourra un jour y aller ? me répétait-elle sans cesse.

Elle me racontait mille merveilles apprises dans ses lectures. Des récits d’explorateurs imaginaires foulant le sol de l’astre, des voyages inventés par des hommes et des femmes découvrant les sélénites et leur civilisation extraordinaire. Nous rêvions à ces contes, dans l’espoir d’un jour, peut-être, accomplir cet exploit ?

Elle n’aimait pas son père, je le compris très vite. Il était pour elle un personnage austère, à la recherche d’une élévation sociale qu’il n’obtiendrait jamais, cherchant sans cesse à promettre sa fille à un riche héritier de la haute bourgeoisie de la ville, un noble ou un officier bien en vue.

Elle haïssait ce carcan qui l’enserrait, dans lequel elle avait grandi et qu’elle observait avec sagacité, d’un œil critique et sans pitié.

Elle m’aida à supporter mes années de lycée, je la soulageai dans sa réclusion.

Je devins son confident. Elle fut ma bouffée d’oxygène.

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