Chapitre 4: L'escapade

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2 décembre 1863

Dix jours à nous ronger les sangs.

Dix jours d’angoisse à nous persuader que tout allait au mieux.

Dix jours à s’occuper l’esprit, alors qu’au fond de nous la peur vrillait nos entrailles.

La Fête de l’Empereur célébrait le sacre du grand Napoléon Ier, le deux décembre 1805. Un an plus tard, signe d’un destin aussi grandiose que facétieux, les armées impériales écrasaient l’Angleterre à bataille de Kingsnorth, scellant la fin de la puissance britannique.

On célébrait cette date avec faste, de l’Orient le plus lointain aux contrées les plus inaccessibles du couchant. Tous les citoyens recevaient congé, à l’exception des taverniers et aubergistes qui réalisaient là leur jour le plus lucratif de l’année. Les policiers, eux, réussissaient à remplir les geôles de fêtards avinés dès midi et se contentaient, pour le reste de la journée, de distribuer les coups de matraque ou de crosse à ceux qui avaient le malheur de leur déplaire. Chaque punition était ponctuée d’un joyeux « Pour l’Empereur ! », scandé par les badauds qui assistaient ainsi à moindres frais à un spectacle de cirque, sans en être les premières victimes. Et malheur à qui ne se joignait pas de bon cœur à la foule hurlante, sous peine de devenir à son tour la cible de l’attention de la loi et de l’ordre.

Détail important à mes yeux, ce jour était également celui de mon anniversaire.

Comme chaque année, nous avions reçu la permission de quitter le lycée jusqu’au coucher du soleil. Notre cohorte franchit très tôt les grilles d’entrée au pas cadencé, le rythme s’accélérant rapidement, pour finir par se muer en ruée générale. Chacun jouait des coudes pour profiter pleinement des heures à venir. La troupe s’égaya en un battement de cils et une horde hurlante s’abattit sur les rues de la cité.

Adossé contre un muret à un jet de pierre de l’enceinte du lycée, je regardais la cohue s’éloigner. Les cris de joie s’estompaient à mesure que cette furie pénétrait plus avant dans le cœur de l’ancienne cité ducale. Ces sinueuses ruelles dataient du Moyen Âge et tous s’y précipitaient pour se divertir et se dévergonder. La cogne n’y ramenait que peu souvent ses képis et les fuyards pouvaient disparaître sans peine dans le dédale en cas de descente.

— Tu vois, mon gros, je les envie, ces veinards. J'ai soif et j’aimerais boire des pintes au Maure, et même pincer une ou deux jolies paires de fesses au passage.

— Pierre ! Louis nous accueille chez lui. C’est la première fois, au bout de toutes ces années, qu’on pourra découvrir sa demeure et rencontrer ses parents.

Le Gros avait raison, notre ami nous faisait cet insigne honneur. Il avait pu quitter le lycée la veille, privilège de sa caste, et nous avait donné rendez-vous à l'entrée du quartier protégé de la cité.

— Dommage qu’il n’ait pas de sœur, d’ailleurs ! lançai-je, ne voulant pas en rester là de notre discussion.

J’assénai un amical, mais ferme, coup de coude dans la grasse épaisseur des flancs de mon camarade et lui adressai un clin d’œil complice.

Je vis avec plaisir apparaître ce teint rouge pivoine sur son visage. Il s’affichait dès lors qu’était abordé le sujet de la gent féminine et je ne me lassais pas de le provoquer en toute occasion. Je n'avais pas encore goûté aux plaisirs de la chair, mais je m’inventais mille et une aventures, et savourais par avance la joie d’en voir mon camarade manquer de s’étouffer.

Il passa son index à l’intérieur du col de sa chemise, vaine tentative de faire entrer un peu d’air frais dans ses poumons, et reprit, sur un ton de réprimande :

— Ça suffit ! On touche pas aux familles. D'ailleurs, tu les verras jamais, mes sœurs !

— Ha, mais tu te trompes. Louis est un bel homme. S’il avait une sœur, elle serait tout aussi belle que lui.

Je le toisai un instant et le scrutai de la tête aux pieds, avant de reprendre :

— Mais toi, mon gros, si les tiennes ont moitié moins de poils que toi, elles seraient plus hirsutes qu’un ours de foire. Et je ne parle même pas de ce nez que tu arbores. S'il est une tare de famille, la plus belle des vénus serait un laideron.

Partant d’un grand éclat de rire, je me tins les flancs, ne manquant pas une miette du visage cramoisi de mon compagnon.

— Non vraiment, sauf si je revenais d’une campagne au bout du monde sans avoir pu trouver de jolies cuisses où me reposer, je ne voudrais goûter à aucune de tes deux sœurs. Même si je devais être payé pour ça.

Le coup fusa. En plein dans l’épigastre. La violence me fit perdre mon souffle et m’obligea à me plier en deux.

— Fumier ! Mes sœurs sont deux beautés ! Elles sont la fierté de ma famille et de tout mon village ! T'es tellement laid qu'aucune ne te regarderait ! Tu verras... tu verras quand tu les rencontreras, t'auras que tes yeux pour pleurer et... et... tu l’auras bien mérité, tocard !

Je me redressai avec peine, crachant encore quelques jets de salive et affichai un large sourire sur mon visage toujours crispé par la douleur :

— Ah, mais tu te décides à me les présenter, tes deux trésors ? Voilà qui devient intéressant...

— Pierre ! Je vais te... je vais te...

Le Gros éclata de rire, me prit les épaules dans ses deux larges mains puis m’enlaça entre ses rudes bras. Non content d’avoir manqué me faire sortir les tripes par le nez, le voilà à présent qui allait me comprimer les poumons à m’en asphyxier.

— Tu vas me tuer, satanée brute. Relâche un peu, j'étouffe.

Je jetai un œil par-dessus l’épaule de mon bourreau et aperçus deux préfets du lycée. Ils stationnaient devant l’établissement, et notre petit manège avait fini par les attirer. Habitué à toutes sortes de punitions depuis tant d’années, je ne voulais pas me faire rattraper en ce jour de fête et moisir au trou dans les caves humides de l’établissement.

— Foutons le camp, Martin. Ou ces crevures vont s’amuser à nous chercher des noises.

Le gros recula d’un pas et observa à son tour les deux chiourmes. En plein conciliabule, ils nous jetaient des regards hostiles.

— T'as raison, approuva-t-il.

Sans demander notre reste, nous quittâmes les lieux, non sans avoir adressé au duo un large sourire provocateur. Et une flopée de signes obscènes, sous le manteau.

Nous remontions le flot des badauds. Notre trajet nous conduisait tout droit vers le quartier protégé, vaste enceinte sécurisée située à l’ouest de la ville qui abritait les plus fortunés et les plus puissants des citoyens de la région.

Arrivé à la hauteur de la gare centrale, je marquai une pause à l’entrée du pont qui enjambait le complexe entrelacs des voies. Nœud ferroviaire d’importance stratégique, l’endroit voyait transiter la plus grande partie des convois militaires du secteur. Ils se dirigeaient vers les contrées orientales de l’empire et ses frontières toujours disputées à ce jour.

Associé au transport des marchandises et à celui des voyageurs, c’était un incroyable ballet qui agitait jour et nuit le quartier. Recouvert d’une épaisse couche de suie et noyé dans le bruit incessant de ces va-et-vient, seuls les plus pauvres acceptaient d’y habiter.

— Tu crois qu’on prendra un de ces trains pour se rendre à la capitale ? me questionna Martin.

— Si on est reçus... ajoutai-je d’une voix morne.

— Oui, si on est reçus, murmura mon ami.

— Mais je pense qu’on n’y coupera pas. À moins de gagner d’ici là à la loterie impériale et pouvoir nous offrir un voyage en première en dirigeable, on sera bien obligés de goûter à la troisième classe, au milieu des crachats, des odeurs de purin et des cris de la marmaille et de toute la basse-cour réunie. C’est le lot commun des sans-le-sou.

Les yeux du Gros, insensible à mes railleries, brillèrent tandis qu’un train de voyageurs approchait. L’immense locomotive aux allures d’une féroce bête d’acier passa en hurlant de toute sa puissance et un nuage de fumée âcre et épaisse nous enveloppa. Les voitures filaient en dessous de nous alors que le monstre prenait de la vitesse. Elles étaient emportées vers un voyage que je me plaisais à imaginer chaque fois que je pouvais venir m’échapper par ici.

— Pierre, c’est pas ce que je voulais dire... tu sais... je n’ai jamais encore quitté la région. Je suis né à quelques kilomètres. J’y ai grandi. Lorsque j’ai intégré le lycée, ce n’était que la troisième fois que je me rendais en ville. De toute ma vie. J’ai voyagé à pied, mais rien que l’idée de cette aventure m’avait empêché de fermer l’œil les nuits précédentes.

Le regard brillant d’émotion, il désigna d’un geste de la main le train qui disparaissait au loin, avant de reprendre.

— Ce si long voyage... monter dans une de ces voitures, même en dernière classe, même dans un wagon de marchandises... tu peux pas t’imaginer combien tout ça m’excite. Et me fiche la trouille.

— Je ne sais pas si je peux l’imaginer, mais j’affirme que tu n’es qu’un indécrottable paysan qui aura du mal à ne pas ressembler au dernier des bouseux une fois dans les rues de Paris. Et fais attention à ne pas trop t’exciter, ou tu vas en tacher ton pantalon.

J’échappai de justesse à une nouvelle correction et filai à toutes jambes le long du pont de chemin de fer. J’entendais derrière moi le souffle poussif du gros qui peinait à garder le rythme. Il excellait en sprint plutôt qu’en course de fond, et, assuré de ne pas être rattrapé, je ralentis mon allure au bout d’une centaine de mètres. Je pris soin de conserver une convenable distance de sécurité pour épuiser mon ami, espérant ainsi lui retirer l’envie de me corriger une fois que nous serions arrivés à destination.

Quelques aiguillons permettaient de le stimuler quand je sentais son rythme faiblir.

— Allez, du nerf ! Ou je passerai la garde sans toi, lui balançai-je, par-dessus mon épaule. Et je m’empiffrerai tout seul à m’en faire exploser la panse !

Les badauds nous jetaient des regards courroucés de se voir bousculés par deux jeunes gens. À deux reprises, nous dûmes sauter de côté quand, traversant une rue à vive allure, nous déboulâmes devant une voiture hippomobile ou l’un de ces tout récents véhicules à vapeur.

L’assourdissant coup de klaxon du conducteur égalait le bruit démoniaque produit par la chaudière de son engin. Vaste réceptacle de fonte et d’acier, celle-ci parvenait à le mouvoir à plus de trente kilomètres-heure en pleine pointe, exploit dont n'avait jamais été capabe aucun attelage à chevaux. Ces mécaniques incroyables remplaçaient peu à peu la traction animale et déclenchaient tantôt admiration et jalousie, tantôt crainte et effroi.

On ne cessait de colporter mille et une histoires à leur sujet : d’aucuns juraient avoir entendu parler de tel ou tel passant mort d’une attaque d’apoplexie à l’approche de l’un de ces monstres fumants. D’autres racontaient avoir vu l’un d’eux exploser en pleine course, projetant en tous sens pièces de métal fondu, scories incandescentes et morceaux carbonisés du défunt chauffeur et de ses passagers. On disait même avoir un jour retrouvé la tête de l’un d’eux fichée sur l’une des flèches de l’église Saint-Sébastien.

Cette peu probable légende avait eu le mérite d’alimenter nos discussions d’internat pendant une semaine au moins.

Sautant d’un dernier trottoir, nous atteignîmes le but de notre furieuse escapade.

Le mur se dressait à plus de huit mètres de hauteur. Surplombé de pics acérés et de tessons de verre brisé, il ceinturait tout le quartier protégé de la ville, sur une longueur totale de plus de trois kilomètres. Ses poternes étaient gardées jour et nuit, tandis que des patrouilles circulaient sur tout son long.

Toute tentative d’intrusion déclenchait un tir à vue.

Ce qui n’empêchait pas nombre d’inconscients de se lancer au péril de leur vie, attirés par les richesses accumulées de l’autre côté de la séparation. Le plus efficace moyen de tromper la vigilance des gardes consistait toutefois à leur graisser la patte avec soin, ce que trafiquants, bandes organisées ou criminels endurcis avaient depuis bien longtemps compris. Ne restait que le menu fretin pour tenter l’aventure de l’escalade et se retrouver, a contrario, six pieds sous terre.

Le cimetière de Préville, adossé fort judicieusement à l’un des pans du mur, les accueillait à tombe ouverte. Ainsi, et pour l’éternité, les plus démunis pouvaient contempler depuis leur ultime demeure les faîtes des riches habitations, par-delà l’enceinte maudite.

Après les pillages et les meurtreries des émeutes de la faim, dix ans auparavant, toutes les grandes villes de l’empire adoptèrent ce type de séparation. Rien de tel qu’un haut mur et des fusils chargés pour savourer le bonheur de l’entre-soi sans risquer de se faire importuner à tout instant par des miséreux ou des mendiants qui puaient la charogne.

J’avais toujours pensé que cette concentration d’opulence n’attisait que jalousie et désir de vengeance. Si une révolte embrasait à nouveau l’empire, je savais que cette ceinture se transformerait bien vite en mortelle nasse dès lors que la plèbe furieuse et assoiffée de sang en aurait franchi les limites.

Hélas, l’avenir allait me conforter bien plus encore que je n’aurais pu l’imaginer.

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