Le collectionneur d'univers et l'artiste plasticienne

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[Le "passe-temps"]

Anthony, âgé de 19 ans, vit seul dans une chambre, à l'abri de la lumière [i]. Le moindre rayon de soleil touchant sa peau très pâle, presque translucide, lui coûterait des douleurs et des œdèmes.

Par une sorte de compensation, il possède l'étrange faculté mentale de visiter des univers parallèles puis de les enfermer dès son retour dans des billes de verre, pareilles à celles avec lesquelles ils jouaient dans la cour de l'école.

Par la pensée, il devient quelqu'un d'autre, il échappe à la maladie. Etrange réalité, comme une seconde vie ! Et personne de son entourage ne se doute de cette formidable capacité.

Mais dans ces mondes qu'il visite, est-ce encore la réalité ?

Après le dîner, il profite de ce moment privilégié pour disparaître dans sa tête. Et à chaque retour, il renoue avec le présent. Au creux de ses mains, il découvre une bille de verre encore chaude. Il en devine les contours dans la pénombre et la lune s'invite en révélant des volutes colorées. De belles iridescences, pareilles à des bulles de savon, dissimulent tout un monde "prisonnier" à jamais.


[Le processus]

Il lui suffit d'émettre une onde mentale, dans une certaine fréquence, pour que se produise le processus de déplacement dans cette nouvelle réalité. Cette vibration défie la gravité et sa propagation entraine et projette son émetteur dans un monde parallèle.

Suivant la fréquence et l'amplitude de cette onde, de subtiles nuances de couleurs habillent son déplacement pour l'amener vers un monde à chaque fois différent. Ceci est, sans aucun doute, dû à son ressenti émotionnel qui fluctue en fonction de sa solitude et de son état d'abandon.

Cette émotivité et cette sensibilité le conduisent dans un monde surprenant et surtout lui permet des rencontres dont il se sent privé dans sa réalité habituelle.


[Le mystère]

Tous les êtres qu'il croise lors de ces voyages, se ressemblent, quel que soit la réalité parallèle qu'il traverse. En apparence, ce sont des individus identiques, mais ils occupent des fonctions différentes. Les liens familiaux, sociaux et affectifs se rebrassent comme les figures d'un tarot. À croire que les acteurs de cette sorte de pièce de théâtre échangent leurs rôles à chaque représentation.

Antony ne souffre d'aucun trouble de la vision. Ce pouvoir s'apparente à une sorte de sixième sens qui fait appel à son esprit inventif, à de grandes capacités d'imagination et une hypersensibilité. Personne ne peut lui adresser des reproches par des vitupérations sans fin parce qu'il ne bouge pas et qu'il semble dénué de toute envie ludique ou culturelle.

Il se trouve condamné à vivre inactif dans cette chambre à coucher.

Personne ne songerait à se moquer de lui et de son apparence livide et nonchanlante et nul ne se douterait de ses tourments quand il plonge en complète léthargie.

Etrange maître d'un temps et d'un espace qui se réduit à la taille à peine supérieure d'une chambre à coucher. Dans les rares moments où il peut revenir au présent, il se consacre à la lecture de documentation sur la Terre, la Faune et la Flore.

Des couvertures aux photos sur papier glacé trainent éparses et ouvertes sur son lit. Elles évoquent des paysages méditerranéen, des dégustations conviviales et des plats traditionnels. Afrique du nord, Liban, Grèce, Espagne ou Portugal. Partout cette ambiance de détente et de fêtes dont il se sent exclu.


[Bien des voyages plus tard]

Un "jour" cependant, rien ne se passe comme d'habitude.

Alors qu'il déambule dans la rue principale d'une grande ville de l'un de ses univers, il franchit le seuil d'une galerie d'art où s'exposent des peintures, des photographies et divers objets façonnés en sculptures. En cheminant dans les allées, il découvre, par une porte restée entrouverte, une artiste plasticienne en pleine séance de modelage d'une étrange matière tranlucide et huileuse.

Sentant sa présence, elle se redresse et de son regard magnifique aux yeux d'émeraude, lui adresse une sorte de bonjour muet. Anthony se sent envahi d'une infinie mélancolie qui lui met l'âme en lambeaux. Il comprend que s'il se laisse aller à s'éprendre de cette jeune femme délicieuse, il ne pourra rien faire pour la garder libre et en vie.

Sans résister, le voilà envouté au plus profond de lui-même.

Elle l'interroge sans un mot sur sa présence. Tétanisé. Destabilisé, il tente de se rassurer en fixant son attention sur les sculptures. Une scène en apparence très ludique bien que figée dans la matière de cette sorte d'argile translucide le captive : cette dernière montre des jeunes filles jouant à la marelle. Et, chose incroyable, cette représentation semble s'agiter et l'air ondule autour comme la surface d'un lac secoué par les rebonds d'un galet plat lancé avec force.

Les jeunes filles semblent pousser une pierre vers le "Ciel" !


[Cruel dilemne]

Encore sous le coup de ce qu'il croit comprendre, un choix terrible l'étreint. S'il disparaît de cet espace-temps et revient dans sa chambre, il fera disparaître ce lieu, cette galerie avec ces "sculptures vivantes" et cette étrange femme, à jamais. Et bien que cet univers soit conservé intact dans une cage de verre, du moins le suppose-t-il, il ne pourra rien pour inverser le processus.

Alors, va-t-il devoir rester ?

Il n'a pas d'autre décision à prendre que celle qui habite et agite son coeur. Alors il se décide à ouvrir la bouche pour enfin échanger.

  • Bonjour. Je m'appelle Anthony. De passage, dans cette ville !
  • Bonjour Anthony. Je m'appelle Tempora. Que puis-je pour toi ?
  • Ecoutez ! Cela va vous sembler étrange. Mais j'aimerai que le moment présent dure l'éternité !
  • Ah, ah, ahah ! Mais non ! minaude-t-elle en insistant sur les syllabes.

Elle se redresse, tout en dévoilant des courbes enveloppées dans une sorte de combinaison très près du corps.

  • Vois-tu ! Je ne suis pas insensible à ta présence. J'aime, moi aussi quand des situations du quotidien se figent. Cela me permet d'arrêter le temps. C'est ce qui arrive quand je réalise mes sculptures comme pour ces jeunes filles jouant à la marelle. J'ai le pouvoir de "saisir" ces moments, de figer l'instant en quelque sorte. Et toi ?
  • Moi ? Moi eh bien, rien d'aussi artistique, pour ainsi dire !

Anthony prend le temps d'avaler un peu de salive.

  • J'ai le pouvoir d'enfermer cette réalité qui m'entoure dans une sorte de maison de verre. Et, si je vous, pardon ! Hum ! je te quitte dans l'instant, tu risques de disparaître à jamais.
  • Veux-tu rester alors ?
  • J'aimerai !
  • Alors, arrangeons cela !

[Big Bang]

Anthony prend conscience de la nature-même de la galerie d'exposition. Les oeuvres semblent représenter des "scènes de vie" et les personnages paraissent si "vrais"...

Féline, Tempora se rapproche de lui, par ondulation, essuyant sur ses hanches, ses mains enduites de cette curieuse matière onctueuse. Il réalise que le temps se ralentit, se saisit.

L'artiste accapare son regard.

Ses yeux se dilatent.

Ses longs cheveux s'envolent dans une infinie lenteur.

Il croit alors entendre le cri hystérique d'une démente et fffffffffffffffffff...


[Anthony, assis dans son lit]

Le garçon tient dans sa main, une agathe énorme qui semble dilatée sous l'effet du transfert. Mille couleurs s'agitent dans la phosporescence émanant des étoiles de la nuit.

Alors, une nouvelle fois, il dépose dans un grand vase en verre, cet étrange souvenir et murmure.

  • Adieu Tempora !

[i] https://fr.wikipedia.org/wiki/Protoporphyrie_%C3%A9rythropo%C3%AF%C3%A9tique

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