Mémoire, texte 2 : Une bougie, un brin de clarté.

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Les années passèrent, de même que le bonheur réapparut dans ma conscience. Je resplendissais chaque jour, accordant plus d’intérêt aux plaisir de la vie et aux sentiments que me témoignaient mon entourage. Toutefois, lorsque le jour inéluctable du 13 octobre surgissait, je me refermais sur moi-même, tel un chiot se protégeant de la dualité de monde. Cette date représentait un cœur se serrant trop fort dans ma poitrine, une douleur écrasante que le temps ne pouvait soulager : le souvenir de ma mère et de sa fin tragique. Jamais je ne compris son geste désespéré. Comment imaginer, qu'elle osa se suicider, le jour où elle avait porté en trophée la chaire de son sang ? Pourquoi ce jour-là et non un autre ? Cherchait-elle à me faire culpabiliser pour une chose ? Ou bien, faire en sorte que je me remémore un événement oublié ? Peut-être ces deux tombes dans le jardin ? Celles dont j'avais égarées les visages et les noms. Avaient-elles seulement un lien avec mon histoire ? Étaient-ce ces morts qui l'avaient rendu si trouble ou ma mémoire trouée ? J'étais perdu dans un méli-mélo, interminable, de suppositions. Un enfer qui parfois me consumait les nerfs. Les années ne purent me retirer ce flot d'incertitudes, alors que mes questions restaient sans réponses. Mon oncle savait, cependant, il gardait la bouche close. Une chose était certaine : après cinq ans sans fêter mon anniversaire, j'eus l'impression que ma naissance était une irréalité du temps. Une parenthèse inviolable, dont je ne pouvais me soustraire. Dans mon esprit, j'étais toujours ce gosse de quinze ans, figé par le mystère. Il fallait en finir avec cette morosité quotidienne et pour cette raison, je fis de mes vingt ans la célébration du renouveau. D'ailleurs, je laissais à mes amis le droit de préparer les festivités. Dingues comme ils étaient, je m'attendais au meilleurs comme au pire ! Surprenants et passionnés, ils me connaissaient par cœur. J'étais confiant quoique peureux d'en finir avec mon passé.


Solitaire dans la villa de mon oncle, je m'impatientais devant le portrait de ma mère. Je posais devant son buste des fleurs tout juste cueillies, puis je frôlai sa beauté. j'attrapai le cadre et caressai la vitre qui la protégeait du temps. Elle était belle. Sage comme une image.

Nostalgique, je plongeais mon regard dans le vert du sien : fixe et attendri. Elle me contemplait, statique, un sourire à peine dessinait sur ses lèvres pêches. Ses mèches blondes recouvraient son front et ses longs cils soulignaient sa tendresse. J'avais l'impression qu'elle se tenait devant moi, prête à m'embrasser ou à me dire « vis ta vie mon fils ». À cet instant, elle m'était si réelle que j'eus envie de pleurer à chaudes larmes. Cependant, rien ne sortit, qu'un besoin de lui parler de mes sentiments.

Dans la maison vide, on entendait l'écho de ma voix qui parlait à l'illusion d'une femme encadrée. Je m'excusais auprès d'elle, récitais les mots de mon cœur. Je m'ouvrais à elle avec la passion qui me rongeait. Comme un fils écrivant sa peine, à une mère ignorant tout.


  • Pardon, mais aujourd'hui, tu ne seras pas la seule. J'ai décidé de penser à ma vie, plutôt qu'à ta mort. Cinq ans que je m'en abstiens croyant que ma naissance était ton châtiment. Je ne veux plus y songer. Ce cadeau empoisonné a dévoré bien des choses. Tu le sais ? Pour mes vingt ans, je prends la résolution de vivre autrement qu'en te pourchassant. C'est terminée le temps où je parlais à ton illusion, où cherchais un fantôme dans mes rêves ou au détour d'une ruelle. Tu dois disparaître...

Les traits de son visage ne se déformèrent pas. Elle gardait le sourire comme une Joconde taquine. Ma mère ne disait rien, ne faisait rien. Elle était une photo dans un cadre, un fantôme dans mon crâne. Je me soulageais du poids qu'elle m'avait donné en héritage, et lorsque la sonnerie de l'entrée retentit, je la reposais, le visage contre le meuble. Je ne voulais plus l'apercevoir où que ce soit.

De surcroît, je me dirigeai vers la porte où les triplets chahutaient. Je leur ouvris, ils sifflèrent, les bras étendus vers le ciel. Je n'eus pas le temps de prendre mon portable, qu'ils me tirèrent à eux. Ils me bousculèrent, ricanèrent et tout ça en se dandinant.


  • Prêt à t'amuser, pâlichon ! railla Lériu.
  • Je te fais remarquer que j'ai encore mon bronzage.
  • Ça y est, ils recommencent, dirent d'une même voix les jumeaux.

Almo et Taleck pouffèrent, puis me bandèrent la vue. J'attrapai leur mains, ils m'entraînèrent dans l'obscurité. J'entendais Lériu bourdonner dans mes oreilles. On aurait juré que des abeilles me survolaient. Fin près, nous parcourûmes à pied ce que j'aurais fait en voiture par flemmardise. Lériu voulut me surprendre en me brouillant l'esprit, mais je connaissais bien le coin pour me faire filouter.

Les odeurs de la vase, des herbes et de l'essence me certifiaient que nous longions le boulevard qui menait vers la basse ville. La route fut cocasse, je n’apercevais pas les obstacles. Lériu n'avait de cesse à me rattrapé. Tant et si bien, qu'il garda ses mains sur mes épaules. Enjoué, il me lança :


  • Bien, tu ne sais plus marcher, mon gars ? T'as encore rien bu, qu'est-ce que ça va être un verre à la main...Je te ferai commander une citronnade.
  • Tu te fous de moi ?
  • Je blague... mon petit ronchon.
  • Franchement, vous aurez pas pu faire simple ?
  • Pour toi ? Jamais ! rit-il.

La route se poursuivit.

Plus loin, aux murmures des vagues et aux baisers des chopes emplis de succulents nectars, je compris où nous étions : sur la rade du vieux port. Les coques des bateaux s'entrechoquaient à mesure que je marchais. Des clochettes tintinnabulaient caressant mon ouïe. C'était le sud en automne. Une bourrasque me surprit, rendant mon arrêt abrupt. Lériu se prit ma tête en plein menton. Il se plaignit :


  • Lorne, sérieux, qu'est-ce tu fous ?

Les jumeaux explosèrent de contentement. Quant à moi, je m'excusais le sourire aux lèvres.

Nous continuâmes, jusqu'à sentir les délicieux aïolis du midi. L'odeur de l'ail me prenait à la gorge, le poisson aux papilles et l’anchoïade à la salive. Mes amis m'avaient mené dans le restaurant de Miss Londine où la fête n'était pas la dernière. Pour sûr, cette femme au corps tout rond, savait cuisiner comme personne. En entrant sur les planches grinçantes, je sus que je m'empiffrerais avec les bons légumes et les épices qui mijotaient dans les cuisines. Le parfum de l'aïoli embaumait toute la pièce, on avait la sensation de manger par les narines.

Le bandeau enlevé, je vis le Cap'tain me tendre un pastis en me hurlant :


  • Il est là, le moussaillon des terres ! Un bon anniversaire et une panse bien gonflée.

Je le pris et le bus d'une traite, savourant l'anis mélangé la réglisse. Tout le monde dans la salle m'applaudissait, c'était drôle, je riais. Je me sentais bien, au chaud entre chacun. Les douze membres de l'équipage se tenaient devant moi, bienveillant. ils levèrent leurs verres en piaillant comme des donzelles. Puis ils chantaient en mon honneur, comme si je fus un prince navigant les océans. Entre deux discussions et une dizaine de chopes en l'air, on me fêtait avec émotions. Cette attention me plaisait, mais dans la cacophonie du lieu, j'aurais bien tenté de me calmer les oreilles dehors. L'âme en fête, je me laissais aller.

Nous passions presque la moitié de la soirée à boire et à nous ankyloser.

Une fois le repas terminé, nous cheminâmes jusqu'au bar de Jin, où bière et mojitos coulèrent à flots. Les rires et l'euphorie nous paralysaient le crâne. J'étais sourd ou bien saoul. Je divaguais.

Les joues rougies par la chaleur et l'alcool, je sortais en me guidant des corps qui s'activaient dans la salle où la musique tamponnait nos tympans.

Dans un délire pris au pied de la lettre, je m'évadais au-dehors pour quémander un paquebot qui n'existait pas. Lériu me fixait peu rassuré ; dans l'état où nous nous trouvions, nul n'aurait pu aider l'autre. La tête en vrac, Almo et Taleck se gondolaient en m'observant courir d'un bout à l'autre des quais. J'étais comme un fou. Mes vêtements étaient froissés sur mon corps. Ma vision, un tas de couleurs avec des formes diverses et variées. Je voyais le drapeau tricolore et les palmiers serpenter autour de moi. Les lumières colorées se superposaient : l'eau renvoyait dans mon regard, un mouvement impressionniste. Monet, Van gohg, Renoir, Pissaro me faisaient face. Je devenais insensé.

Lériu me suivait de près, mais sa lenteur décadente me fit prendre de la distance.

J'observais les bordures du quai jusqu' à apercevoir le vieux Alfreud qui ficelait sa barque. Je m'élançai vers lui comme un taret qui avait pris un coup dans le nez. Je montais dans sa barque à toute allure, l'homme glissa en voyant mon ombre surgir et se retrouva mouillé comme une soupe.


  • Alfreud, je prends ta barque, il faut que je défie la gerbe. affirmais-je
  • Mais, qu'est-ce tu fous ? grondait le vieux.
  • Un bon matelot se doit de garder tout dans son ventre une fois porté par la vague, lui répondis-je sûr de moi.
  • Qu'est-ce qu'il me chante celui-ci ! Sors de ma barque ! criait-il.
  • Je dois faire preuve de courage, le persuadais-je.
  • La mer n'est pas en état pour une ballade enivrante. À moi ça, je suis trempé ! Allez sors ! pestait le vieux.

Le regard embué par l’alcool, j'ignorai ses mises en garde et partis vers la baie des sirènes. Bel et bien ivre, les légendes contait par mon oncle, me montèrent à la tête. Je délirai pour elles quand la mer, illusionniste, me montrait des créatures mystique s'élancer au loin. Je distinguais leurs écailles luire dans le noir, perdant la raison, à mesure que leurs queues de poisson battaient les vagues. M'éloignant toujours plus loin du port, je partais en quête du royaume de Poséidon et progressais vers le large où je vis les contrées de l'imaginaire.

Dans l'obscurité des chalutiers et des navires, je me glissai telle une anguille. Je n'étais plus sur une barque, j'étais sur un immense voilier avec un équipage fantôme. Je perçais la mer, les voiles bombaient par le vent. Je poursuivais mes femmes poisons. Je devenais puissant.

Les vagues s'abattaient sur la coque pour résonner comme les tambours des tribus nomades lors des mises à mort. Je ne me préoccupai plus de rien et devenais un conquistador arpentant les mers d'une époque passée.

Était-ce la fin ?

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