Précipitation

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La gourde a à peine touché le sol qu'une forêt de bras étend ses mains dans l'espérance d'une simple goutte d'eau. C'est la seul chose qui ait encore un peu de valeur. Plus que leur propre vie. Certains se font déjà piétiner, d'autres en viennent aux poings, prêts à se hisser au dessus de la masse grouillante et revendiquer le précieux liquide. Bientôt, les troufions s'en mêlent et personne ne me vois franchir les grilles dans la mêlée générale. Je les écoute s'entredéchirer alors que je monte encore les escaliers.

Je remarque une fissure zigzaguant le long du mur incurvé, j'y laisse traîner ma main. Le sable. Je le sent sous mes doigts, il s'insinue grain par grain, presse contre la pierre pour se frayer un chemin et engloutir cet endrois. Il ne lui manque qu'un peu d'aide et... J'entends un cliquetis sur ma droite.

— Qu'est-que tu fais la ma jolie ?

C'est le nabot. Toujours pendu à sa corde. Ses yeux rendus vitreux par le manque de lumière bougent sans arrêt dans leurs orbites, détaillant chaque parcel de mon corps. Il émet un bruit de gorge répugnant et passe une langue rapeuse sur ses lèvres gercées.

— C'est toi qui as jeté l'eau ? Il doit vraiment te manquer une case. Dis, ça te dirais de faire un p'tit tour là haut pour qu'on s'amuse ?

Arrogants, ils jugent sans savoir, voient en toute chose leur propriétée jusqu'à ce qu'il ne leur reste plus rien. D'un geste vif, je tranche la corde. Son regard se fige, c'est uniquement à l'ultime instant qu'il comprennent. Il chûte dans l'indifférence totale. Dans la cohue, personne ne l'entend s'écraser en bas. Je continue mon ascension, ignorant la folie faire rage en contrebas. Ils ont sans doute déjà oublié pourquoi ils se battaient et la gourde c'est certainement perdue, son eau répendue au sol. 

J'arrive au niveau de la première chaîne sur les quatre retenant la cage de Samson, il va falloir bien calculer mon coup si je veux que le plan se déroule sans accros. J'examine l'attache, maladroitement fixée au mur, la chaîne retenue par un joint à vis rongé par la rouille. Je sort mon surin et décolle le métal friable. La chaîne tremble et le joint craque, l'attache se tord, laissant une fine poussière grise coulée du mur. Un coup bien placé et la chaîne sautera. Je répète l'opération sur la deuxième. Derrière ses barreaux, le colosse me regarde. Sous son visage déformé, ses yeux sont remplis de lassitude, les blessures de son dernier combat saignent encore. D'un mouvement de tête, il me remercie, car il a compris. Alors que je grimpe les dernières marches de la tour, son regard me fait encore réfléchir.

En haut, je passe sous une nouvelle voute, tapie dans l'ombre d'une grande salle circulaire garnie de quelques torches plongeant l'endroit dans une ambiance claire obscure. Au centre, un immense fauteuil sur lequel est assis un grand homme d'une maigreur extrême portant une étrange veste grise, presue réduite en lambeaux et un pantalon du même genre. Ses mains osseuses sont tendues vers un brasero allumé. Son visage est trempé de sueur. Je remarque deux autres molosses derrière le trône, ainsi que deux immenses barriques où flotte un liquide noir, épais et nauséabond. Le brasero répand la même odeur. J'ai trouvé.

Sans un bruit je me glisse dans le fond de la salle, ma lame toujours dans la main. En m'approchant du trône, j'entend l'homme squelettique murmurer.

— Par le feu qui façonna le grand désert, par le feu de la création et du renouveau, nous survivons.

Le premier gros bras s'éffondra dans un gargouilli, l'autre tomba un genou à terre et releva les yeux pour sentir une aiguille d'acier lui rentrer dans la tempe. 

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Nicolas Haarman

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