Chapitre 1 - Bénédicte et Adélaïde

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Ce mois d’avril était l’un des plus pluvieux de ces dernières années. Quand des torrents d’eau ne s’abattaient pas avec acharnement sur la capitale de la troisième République française, la grisaille décolorait la ville. Et lorsque le déluge épargnait les passants, les nuages gris dissimulaient le ciel bleu. Les doux rayons du soleil semblaient un lointain souvenir de l’automne passé. Qui aurait cru que le printemps régnait en cette saison ? L’hiver lui disputait encore la place.

Ce temps maussade assombrissait le cœur des Parisiens tout autant que cette Tour Eiffel qui étendait sa longue silhouette métallique sur le palais du Trocadéro. Tous les pourtours de la grande dame de fer auraient dû grouiller de pavillons prêts à accueillir l’exposition universelle dont le thème principal était les automates. Les ouvriers travaillaient mouillés jusqu’à l’os et nombre d’entre eux tombaient malades, créant ainsi des soucis de main d’œuvres, surtout pour les postes qualifiés. Les préparatifs tournaient au ralenti et il se murmurait même que tout ne serait pas prêt à temps si Dame Nature ne se montrait pas plus clémente. Quelle honte pour la France !

Cette terrible météo réjouissait les « luddistes » qui réclamaient l’annulation de cette exposition. Ce mouvement ouvrier anti-automates était né avec l’apparition des êtres mécanique dans les industries et qui mettait cette population déjà en situation précaire au chômage. Les tensions étaient à vif depuis plusieurs mois et les menaces se faisaient de plus en plus pressantes. Paris était donc sous tension.

Bien loin des activités de cette future grande foire internationale, une humble horlogerie s’apprêtait à fermer ses portes pour la soirée. La devanture de bois laissait apparaitre une vaste vitrine dans laquelle le chaland pouvait admirer une large gamme de montres, des boites à musique ou les poupées gesticulantes, la spécialité de la maison. Sa propriétaire, Bénédicte Moineaux, jeune veuve et mère d’une turbulente petite Adélaïde, remercia le dernier client de cette journée pluvieuse. Enfin, dernier… c’était sans compter Monsieur Levavasseur qui ne s’était pas encore présenté pour récupérer son bien. Déjà qu’avec montre il était l’homme le moins ponctuel de Paris, mais sans… Elle resta quelques instants à l’abri sur le palier afin de le guetter. Son petit corps ne résista pas longtemps à la fraîcheur. Elle baissa sa devanture, plancha ses fenêtres, avant de tirer le loquet puis alluma les lampes à gaz. Elle devait encore faire le ménage, faire les comptes, gérer les commandes et aussi réparer les montres laissées par les clients. La jeune veuve de trente ans n’employait personne. Bien que son activité lui apporte des revenus convenables, cela n’était pas suffisant pour embaucher un apprenti.

Installée derrière le comptoir, elle glissa un châle sur ses épaules et releva ses mèches blondes avec une épingle. Alors qu’elle s’apprêtait à compléter ses livres de comptes, une petite tornade entra dans la pièce.

— Maman, j’ai faimmmmmmm… se lamenta sa fille.

L’enfant sautillait sur place en tortillant ses mains sur son ventre.

— J’ai encore plein de choses à faire. Mais si tu veux manger plus vite, viens donc m’aider.

Malgré son manque de motivation affichée, Adélaïde, huit ans, se saisit du balai que lui tendit sa mère. Elle s’acquitta de sa tâche en bougonnant et brassant plus l’air que de poussière. A plusieurs reprises, elle utilisa le balai comme une arme, chassant des ennemis imaginaires. Pendant ce temps, Bénédicte faisait le solde de la caisse. Elle prépara les courriers pour des achats de matériel qui commençait à lui faire défaut : dix-huit chainons pour chaine de goussets, une Brussel[1], des engrenages de toutes tailles, des aiguilles, du tissu pour les poupées gesticulantes, du rembourrage, du fils de différentes couleurs, etc. Le bilan de cette journée s’avéra plutôt positif : quatre montres prisent en réparation, six autres rendues, trois automates vendus et une commande pour une poupée gesticulante.

— Si tu as fini de faire le sol, tu peux nettoyer le comptoir, dit-elle à sa fille qui revenait à la charge pour réclamer son repas.

— Ho non, j’aime pas faire ça ! Je veux réparer une montre !

— Non ma chérie, pas ce soir. Va éplucher les légumes pour préparer le souper, je te rejoins rapidement.

Adélaïde ne se fit pas prier et courut vers les escaliers pour les monter quatre à quatre. Un cyclone cette petite.

Comme souvent à Paris, les commerçants vivaient au-dessus de leur boutique. Bénédicte en avait hérité la mort de son mari. L’appartement était trop grand pour une femme seule avec son enfant et certaines pièces servaient d’entrepôts. L’arrière-boutique n’offrait pas un espace suffisant pour y mettre l’ensemble des pièces et autres outils qui servaient à la fabrication des poupées gesticulantes.

Enfin un peu de tranquillité pour finir ses comptes. Sa fille était pleine de bonne volonté et montrait de vrais talents pour l’horlogerie. Mais elle se dispersait rapidement et manquait de concentration. Ses maîtres d’école se plaignaient souvent de son inattention. Elle ne tenait jamais en place et débordait d’énergie. Il ne faisait aucun doute qu’elle souhaitera reprendre la boutique. Mais Adélaïde devrait faire face à un problème auquel sa mère n’avait pas été confrontée : trouver un époux qui la laisserait travailler à sa passion. Bénédicte ne connaissait rien à l’horlogerie et à l’art des automates avant son mariage. Lorsqu’il était encore en vie, Jules l’avait formé. Elle révéla un vrai talent. Elle se servit de ces capacités pour confectionner de petites poupées gesticulantes avec de simples poupées de chiffons. Cela avait amené une nouvelle clientèle. Lorsque son époux décéda, deux ans auparavant, elle avait eu très peur de perdre son établissement. Sa clientèle lui resta fidèle, à son grand soulagement, et elle put conserver son commerce.

Le cahier de compte à jour, elle gagna l’arrière-boutique pour récupérer les différentes montres dont elle devait s’occuper dans la soirée, après le souper. Cela risquait de lui prendre un temps fou : cette superbe horloge franc-comtoise couverte de dorure avec trois différents cadrans indiquant l’heure, le jour et le mois. Son propriétaire lui avait fait déposer dans la veille. Une vraie pièce de maitre.

Ces besognes effectuées, mère et fille purent enfin prendre un moment pour elles deux autour d’une bonne soupe et d’une belle miche de pain. Bénédicte appréciait ces moments privilégiés avec sa fille. Travaillant seule, elle ne pouvait pas lui accorder trop d’attention en journée. Après l’histoire du soir, rituel incontournable d’avant le couché, la jeune horlogère retourna à sa boutique afin d’un effectuer les travaux de réparations d’horlogerie. Feu son époux tenait à ce que son travail soit toujours accompli le plus vite possible tout en conservant les qualités nécessaires. C’est d’ailleurs ainsi qu’il avait gagné sa clientèle. Bénédicte se faisait un devoir de suivre son exemple. De plus, cela lui permettait souvent d’avoir du temps libre le dimanche, voir même les samedis après-midi : soit du temps à porter à sa fille.

Retournant dans sa boutique pour ne pas trop faire de bruit, Bénédicte s’installa au comptoir. Cette horloge allait lui demander des heures de minutie.

Soudain, l’on frappa avec acharnement à sa porte. Bénédict esquissa un sourire. Elle était sûre qu’il s’agissait de monsieur Levavasseur. La jeune femme poussa un soupir amusé en sortant l’objet tant convoité par son client nocturne. Ôtant le loquet, elle s’amusa :

— Un petit en retard à ce que je vois.

Pour toute réponse, elle reçut un puissant coup dans le nez, la faisant basculer en arrière. La jeune femme percuta le sol dans un cri. Sonnée, elle ne put empêcher son agresseur de se jeter sur elle avec un couteau. L’horlogère esquiva de justesse la puissante lame qui frôla sa joue, y laissant une entaille.

— Au secours !

Bénédicte, dans sa confusion, parvint à saisir le bras menaçant et à retenir l’arme loin de sa gorge. Mais son agresseur la dominait et le couteau se rapprochait dangereusement de son cou. Les gouttes de sueur qui perlaient sur son front se mélangeant au sang qui lui dégoulinait des narines. Cette gêne nasale perturbait sa respiration déjà crispée par cette attaque violente et par le poids de son adversaire sur son corps. Elle haletait.

— Laisse mamaaaaaaaannnnnnnnnnn !

Adélaïde déboula comme une furie armée d’un balai. Elle tambourina le dos de l’inconnu en noir tout en chouinant.

— Cours Adélaïde, cours ! hurla-t-elle à sa fille, alors que l’agresseur venait d’arracher le manche à balai des mains de la fillette.

L’enfant se précipita vers l’arrière-boutique, mais son élan fut stoppé, car le cambrioleur lui avait saisi les cheveux. Bénédicte se dégagea et se jeta à son tour sur lui pour délivrer sa progéniture.
-Mamaaaaaaaaaaaaaaaaaan ! hurla Adélaïde.

Se libérant de l’emprise de l’agresseur, la fillette se rua à l’abri, les yeux embués de larme et le nez dégoulinant de morve.

— Va-t’en Adé ! Cours !

L’agresseur se retourna et frappa le visage de la veuve. Bénédicte tomba à la renverse. Avant qu’elle ait le temps de faire un seul geste, elle reçut un coup de pied dans le ventre. Elle se tordit de douleur sur le sol et vomit quelques glaires. L’intrus la saisit par les cheveux et la souleva du sol. Bénédicte attrapa le bras pour tenter de s’en libérer. Un flash de lumière attira son attention et comme par réflexe elle porta ses mains au niveau de sa gorge. Une lame effilée lui trancha la paume de la main gauche. Elle hurla de douleur. Son agresseur tenta une nouvelle fois de l’égorger, mais la jeune veuve se défendait comme un tigre. Ses avant-bras reçurent de nombreux coups, créant de profondes plaies d’où perlait beaucoup de sang. Elle parvint à frapper son adversaire au ventre, d’un puissant coup de pied. Il fut à peine déséquilibré. Bénédicte sentait ses forces déclinées quand un hurlement résonna derrière elle.

— MAMAN !!

Adélaïde était revenue à la charge avec un parapluie. L’enfant frappa si vite et si fort qu’elle en brisa les baleines. L’agresseur, déstabilisé un instant par cette nouvelle attaque, le lui arracha des mains avant de la gifler d’un revers de main, assommant net la gamine.

Bénédicte hurla. Elle esquiva de justesse un coup de couteau qui l’aurait éventrée. Emportée par son élan, elle percuta la porte d’entrée. Une violente douleur la prit dans le dos et elle s’écroula.

Lorsqu’elle se réveilla, l’horlogère baignait dans un liquide gluant. Un écho de voix lui parvint aux oreilles sans qu’elle arrive à identifier de qui il s’agissait. Sa vue revenant à la normale, elle reconnut madame Lefèvre, une voisine et cliente.

— J’ai appelé la police ! Et une ambulance ! Ils vont bientôt arriver. Tenez bon, madame Moineau !

— Adélaïde…

[1] pince

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