Chapitre 1 - Bénédicte et Adélaïde

7 minutes de lecture

Ce mois d’avril était l’un des plus pluvieux de ces dernières années. Quand des torrents d’eau ne s’abattaient pas avec acharnement sur la capitale de la troisième République française, la grisaille décolorait la ville. Et lorsque le déluge épargnait les passants, les nuages gris dissimulaient le ciel bleu. Les doux rayons du soleil semblaient un lointain souvenir de l’automne passé. Qui aurait cru que le printemps régnait en cette saison ? L’hiver lui disputait encore la place.

Ce temps maussade assombrissait le cœur des Parisiens tout autant que cette Tour Eiffel qui étendait sa longue silhouette métallique sur le palais du Trocadéro. Tous les pourtours de la grande dame de fer auraient dû grouiller de pavillons prêts à accueillir l’exposition universelle dont le thème principal était les automates. Les ouvriers travaillaient mouillés jusqu’à l’os et nombre d’entre eux tombaient malades, créant ainsi des soucis de main d’œuvres, surtout pour les postes qualifiés. Les préparatifs tournaient au ralenti et il se murmurait même que tout ne serait pas prêt à temps si Dame Nature ne se montrait pas plus clémente. Quelle honte pour la France !

Cette terrible météo réjouissait les « luddistes » qui réclamaient l’annulation de cette exposition. Ce mouvement ouvrier anti-automates était né avec l’apparition des êtres mécanique dans les industries et qui mettait cette population déjà en situation précaire au chômage. Les tensions étaient à vif depuis plusieurs mois et les menaces se faisaient de plus en plus pressantes. Paris était donc sous tension.

Bien loin des activités de cette future grande foire internationale, une humble horlogerie s’apprêtait à fermer ses portes pour la soirée. La devanture de bois laissait apparaitre une vaste vitrine dans laquelle le chaland pouvait admirer une large gamme de montres, des boites à musique ou les poupées gesticulantes, la spécialité de la maison. Sa propriétaire, Bénédicte Moineaux, jeune veuve et mère d’une turbulente petite Adélaïde, remercia le dernier client de cette journée pluvieuse. Enfin, dernier… c’était sans compter Monsieur Levavasseur qui ne s’était pas encore présenté pour récupérer son bien. Déjà qu’avec montre il était l’homme le moins ponctuel de Paris, mais sans… Elle resta quelques instants à l’abri sur le palier afin de le guetter. Son petit corps ne résista pas longtemps à la fraîcheur. Elle baissa sa devanture, plancha ses fenêtres, avant de tirer le loquet puis alluma les lampes à gaz. Elle devait encore faire le ménage, faire les comptes, gérer les commandes et aussi réparer les montres laissées par les clients. La jeune veuve de trente ans n’employait personne. Bien que son activité lui apporte des revenus convenables, cela n’était pas suffisant pour embaucher un apprenti.

Installée derrière le comptoir, elle glissa un châle sur ses épaules et releva ses mèches blondes avec une épingle. Alors qu’elle s’apprêtait à compléter ses livres de comptes, une petite tornade entra dans la pièce.

— Maman, j’ai faimmmmmmm… se lamenta sa fille.

L’enfant sautillait sur place en tortillant ses mains sur son ventre.

— J’ai encore plein de choses à faire. Mais si tu veux manger plus vite, viens donc m’aider.

Malgré son manque de motivation affichée, Adélaïde, huit ans, se saisit du balai que lui tendit sa mère. Elle s’acquitta de sa tâche en bougonnant et brassant plus l’air que de poussière. A plusieurs reprises, elle utilisa le balai comme une arme, chassant des ennemis imaginaires. Pendant ce temps, Bénédicte faisait le solde de la caisse. Elle prépara les courriers pour des achats de matériel qui commençait à lui faire défaut : dix-huit chainons pour chaine de goussets, une Brussel[1], des engrenages de toutes tailles, des aiguilles, du tissu pour les poupées gesticulantes, du rembourrage, du fils de différentes couleurs, etc. Le bilan de cette journée s’avéra plutôt positif : quatre montres prisent en réparation, six autres rendues, trois automates vendus et une commande pour une poupée gesticulante.

— Si tu as fini de faire le sol, tu peux nettoyer le comptoir, dit-elle à sa fille qui revenait à la charge pour réclamer son repas.

— Ho non, j’aime pas faire ça ! Je veux réparer une montre !

— Non ma chérie, pas ce soir. Va éplucher les légumes pour préparer le souper, je te rejoins rapidement.

Adélaïde ne se fit pas prier et courut vers les escaliers pour les monter quatre à quatre. Un cyclone cette petite.

Comme souvent à Paris, les commerçants vivaient au-dessus de leur boutique. Bénédicte en avait hérité la mort de son mari. L’appartement était trop grand pour une femme seule avec son enfant et certaines pièces servaient d’entrepôts. L’arrière-boutique n’offrait pas un espace suffisant pour y mettre l’ensemble des pièces et autres outils qui servaient à la fabrication des poupées gesticulantes.

Enfin un peu de tranquillité pour finir ses comptes. Sa fille était pleine de bonne volonté et montrait de vrais talents pour l’horlogerie. Mais elle se dispersait rapidement et manquait de concentration. Ses maîtres d’école se plaignaient souvent de son inattention. Elle ne tenait jamais en place et débordait d’énergie. Il ne faisait aucun doute qu’elle souhaitera reprendre la boutique. Mais Adélaïde devrait faire face à un problème auquel sa mère n’avait pas été confrontée : trouver un époux qui la laisserait travailler à sa passion. Bénédicte ne connaissait rien à l’horlogerie et à l’art des automates avant son mariage. Lorsqu’il était encore en vie, Jules l’avait formé. Elle révéla un vrai talent. Elle se servit de ces capacités pour confectionner de petites poupées gesticulantes avec de simples poupées de chiffons. Cela avait amené une nouvelle clientèle. Lorsque son époux décéda, deux ans auparavant, elle avait eu très peur de perdre son établissement. Sa clientèle lui resta fidèle, à son grand soulagement, et elle put conserver son commerce.

Le cahier de compte à jour, elle gagna l’arrière-boutique pour récupérer les différentes montres dont elle devait s’occuper dans la soirée, après le souper. Cela risquait de lui prendre un temps fou : cette superbe horloge franc-comtoise couverte de dorure avec trois différents cadrans indiquant l’heure, le jour et le mois. Son propriétaire lui avait fait déposer dans la veille. Une vraie pièce de maitre.

Ces besognes effectuées, mère et fille purent enfin prendre un moment pour elles deux autour d’une bonne soupe et d’une belle miche de pain. Bénédicte appréciait ces moments privilégiés avec sa fille. Travaillant seule, elle ne pouvait pas lui accorder trop d’attention en journée. Après l’histoire du soir, rituel incontournable d’avant le couché, la jeune horlogère retourna à sa boutique afin d’un effectuer les travaux de réparations d’horlogerie. Feu son époux tenait à ce que son travail soit toujours accompli le plus vite possible tout en conservant les qualités nécessaires. C’est d’ailleurs ainsi qu’il avait gagné sa clientèle. Bénédicte se faisait un devoir de suivre son exemple. De plus, cela lui permettait souvent d’avoir du temps libre le dimanche, voir même les samedis après-midi : soit du temps à porter à sa fille.

Retournant dans sa boutique pour ne pas trop faire de bruit, Bénédicte s’installa au comptoir. Cette horloge allait lui demander des heures de minutie.

Soudain, l’on frappa avec acharnement à sa porte. Bénédict esquissa un sourire. Elle était sûre qu’il s’agissait de monsieur Levavasseur. La jeune femme poussa un soupir amusé en sortant l’objet tant convoité par son client nocturne. Ôtant le loquet, elle s’amusa :

— Un petit en retard à ce que je vois.

Pour toute réponse, elle reçut un puissant coup dans le nez, la faisant basculer en arrière. La jeune femme percuta le sol dans un cri. Sonnée, elle ne put empêcher son agresseur de se jeter sur elle avec un couteau. L’horlogère esquiva de justesse la puissante lame qui frôla sa joue, y laissant une entaille.

— Au secours !

Bénédicte, dans sa confusion, parvint à saisir le bras menaçant et à retenir l’arme loin de sa gorge. Mais son agresseur la dominait et le couteau se rapprochait dangereusement de son cou. Les gouttes de sueur qui perlaient sur son front se mélangeant au sang qui lui dégoulinait des narines. Cette gêne nasale perturbait sa respiration déjà crispée par cette attaque violente et par le poids de son adversaire sur son corps. Elle haletait.

— Laisse mamaaaaaaaannnnnnnnnnn !

Adélaïde déboula comme une furie armée d’un balai. Elle tambourina le dos de l’inconnu en noir tout en chouinant.

— Cours Adélaïde, cours ! hurla-t-elle à sa fille, alors que l’agresseur venait d’arracher le manche à balai des mains de la fillette.

L’enfant se précipita vers l’arrière-boutique, mais son élan fut stoppé, car le cambrioleur lui avait saisi les cheveux. Bénédicte se dégagea et se jeta à son tour sur lui pour délivrer sa progéniture.
-Mamaaaaaaaaaaaaaaaaaan ! hurla Adélaïde.

Se libérant de l’emprise de l’agresseur, la fillette se rua à l’abri, les yeux embués de larme et le nez dégoulinant de morve.

— Va-t’en Adé ! Cours !

L’agresseur se retourna et frappa le visage de la veuve. Bénédicte tomba à la renverse. Avant qu’elle ait le temps de faire un seul geste, elle reçut un coup de pied dans le ventre. Elle se tordit de douleur sur le sol et vomit quelques glaires. L’intrus la saisit par les cheveux et la souleva du sol. Bénédicte attrapa le bras pour tenter de s’en libérer. Un flash de lumière attira son attention et comme par réflexe elle porta ses mains au niveau de sa gorge. Une lame effilée lui trancha la paume de la main gauche. Elle hurla de douleur. Son agresseur tenta une nouvelle fois de l’égorger, mais la jeune veuve se défendait comme un tigre. Ses avant-bras reçurent de nombreux coups, créant de profondes plaies d’où perlait beaucoup de sang. Elle parvint à frapper son adversaire au ventre, d’un puissant coup de pied. Il fut à peine déséquilibré. Bénédicte sentait ses forces déclinées quand un hurlement résonna derrière elle.

— MAMAN !!

Adélaïde était revenue à la charge avec un parapluie. L’enfant frappa si vite et si fort qu’elle en brisa les baleines. L’agresseur, déstabilisé un instant par cette nouvelle attaque, le lui arracha des mains avant de la gifler d’un revers de main, assommant net la gamine.

Bénédicte hurla. Elle esquiva de justesse un coup de couteau qui l’aurait éventrée. Emportée par son élan, elle percuta la porte d’entrée. Une violente douleur la prit dans le dos et elle s’écroula.

Lorsqu’elle se réveilla, l’horlogère baignait dans un liquide gluant. Un écho de voix lui parvint aux oreilles sans qu’elle arrive à identifier de qui il s’agissait. Sa vue revenant à la normale, elle reconnut madame Lefèvre, une voisine et cliente.

— J’ai appelé la police ! Et une ambulance ! Ils vont bientôt arriver. Tenez bon, madame Moineau !

— Adélaïde…

[1] pince

Annotations

Recommandations

Lanéric


Ton prénom résonne sans cesse
Comme un désir que l’on confesse
Il reste immensément un hymne
Tant ce désir je l’imagine

Être enfin à tes côtés
Ne serait que pur plaisir
L’envie de te combler
Est une chance que je veux saisir

En aucun cas je ne te prénomme
Car cela reste un désir en somme
Exprimer tout ce besoin
Laisse un espoir divin

Dans le texte se trouve un code
Pour que tu puisses te reconnaître
Je livre cette méthode
Mais tu ne pourras être découverte

Ton prénom résonne sans cesse
Comme un désir que l’on confesse
Il reste immensément un hymne
Tant ce désir je l’imagine
2
4
0
0
Défi
Yanyan

 Elle poussa une grosse plaque de cuivre qui recouvrait l'entrée du hangar, puis se faufila à travers l'interstice qu'elle avait ainsi créé. Je l'imitai, non sans méfiance, pour découvrir un intérieur à l'aspect irréel.
 Du matériel, disposé ça et là, allant des turbines à air comprimé jusqu'à des moteurs de nouvelle génération, en passant par tout un tas d'engrenages, de courroies, de vérins de toutes tailles ainsi que de pièces d'épaves encombraient l'immense salle.
 Bien qu'aucune fenêtre ni ampoule ne daignait exister, une étrange lumière rougeâtre enveloppait tout. Elle émanait d'une grande forge au fond, qui bien que silencieuse, participait à l'odeur du lieu, un doux parfum des ateliers en action et des machineries tournant à la vapeur, si caractéristique et prenant, et pourtant assez agréable. Dans un coin du bâtiment, un amoncellement d'objets s'entassait sans ordre apparent. De loin, je suis formel, je reconnus plusieurs appareils infernaux. L'enfer était vide, tous les réveils étaient ici. Heureusement, éventrés, le mécanisme démentelé, l'aiguille bloquée ou manquant, ils ne risquaient plus de sonner.

 — Alors comme ça, vous cherchez Marion Clodobert... reprit la voix métallique dans le scaphandre, m'arrachant à ma contemplation des détails dont fourmillait l'endroit.
 — Tout à fait. J'ai besoin de ses compétences.
 — Et pour quoi faire, je vous prie ?
 Même derrière son casque, sa voix déformée révélait son aigreur et une certaine condescendance.

 — Je préfererais en parler avec elle.
  Elle refusa catégoriquement, malgré mon insistance.
 Un soupir résigné s'échappa de ma bouche, pour aller mourir dans l'ambiance mécanique et chaotique de l'atelier. Voye-vous, ce genre de femmes, j'en ai connu, et pas qu'un peu. Avec elles, impossible de négocier, elles vous font tourner en bourrique jusqu'au bout ! Sachant à quelle obscure catégorie elle appartenait, je ne vis pas d'autres solutions que de lui révéler la raison de ma présence ici, sans toutefois évoquer le secret militaire.

 — Je vois, dit-elle en levant la tête pour observer le chapeau. Et qu'est-ce qu'il a de particulier, au juste ?
 — Je l'ignore. Mais dans le doute, je préférerais le découvrir avant de le confier à des inconnus.
 — Je vois, répéta-t-elle, visiblement intriguée.
 — C'est bon, Marion, cessez votre comédie.

 La femme me répondit par un bref silence, avant de soulever le scaphandre, révélant un visage détruit, couvert de crevasses et de brûlures. Sous ce second masque de blessures et de cicatrices, restaient visibles les vestiges de ce qui avait été une jolie jeune femme.

 — Comment avez-vous deviné ? demanda-t-elle, dévoilant ses dents en or, ne levant que la moitié gauche de sa bouche, ses lèvres inférieures et supérieures ayant fusionnées sur la partie droite
 — Je n'oublie jamais le comportement de ceux que je rencontre.
 En réalité, je n'en étais pas tout à fait certain. Cette phrase était un subterfuge pour découvrir son identité. C'est ce genre de pièges qui viennent par habitude aux Trouveurs lors de leurs conversations.
 — Et vous êtes... ?
 — Clovis, un ex-amant d'Ada.
  Deux yeux d'un bleu d'acier détaillèrent mon corps.
 — Je m'occupe de votre chapeau, accepta soudainement la femme défigurée. Revenez dans trois jours, au petit matin, je devrais en avoir fini.
 — Faites attention, la plume n'en est pas vraiment une. Elle est...
 — Oui, j'avais remarqué.
 — Parfait.
 — Prenez votre temps, il me faut la réplique la plus authentique possible. Ce brigand de Flavis a le sens du détail.
 Elle leva son énorme main gantée sur mon épaule, m'indiquant que je n'avais nulle raison de m'inquiéter. Puis elle me fit signe de lui donner mon haut-de-forme.
 — Hors de question, je ne peux pas courir le risque de vous le laisser.
 — Je n'ai jamais vu un tel objet. Il me faut l'analyser.
 À nouveau, une impasse et une conversation qui ne menait nulle part. Puis elle proposa :
 — Si vous n'avez pas confiance en moi, attendez donc quelques minutes que je scanne votre chapeau. Mais vu la complexité du produit, je ne garantit pas une réplique parfaite !
 J'acceptai l'offre. Marion plaça le chapeau dans une grande cuve pour inspecter son contenu.
 Pendant l'attente, j'entretins la discussion, demandant à la brodeuse de tôle ce qu'elle devenait, évoquant des souvenirs d'Ada. Comme je m'y attendais, elle n'y participa pas.
 Un quart d'heure passa. Le précieux chapeau de nouveau sur la tête, je m'apprétais à partir lorsqu'une question surgit dans mon esprit.
 — Au fait, Marion, pourquoi vous être installée à côté du repaire des pacifisites anarchistes ?
 — N'est-ce pas évident ? Ne voyez-vous pas la beauté parfaite atteinte par mon visage ?
 — Oh, répondis-je simplement, ne sachant comment réagir, provoquant ainsi un silence gênant... Occupez-vous avec soin du chapeau. C'est Ada qui l'a conçu.
 — Je reconnaît bien là son style... souffla Marion en détournant le regard.

 Dehors, l'odeur de la pollution emplit mes narines, chassant le souvenir du fort parfum de l'atelier. Au loin, des types semblaient me regarder et détourner le regard quand je le leur rendais. Je m'empressai de quitter cette atmosphère étouffante, dont les vapeurs m'empêchaient de regagner le tramway.
 Derrière moi, des bruits de pas, suivant la cadence des miens. Arrivé au coin de la rue, j'osai jeter un regard furtif. Deux hommes prenaient le même trajet que moi, les yeux rivés sans gêne sur mon chapeau. J'accélérai le pas, eux firent de même. Plusieurs fois dans ma vie, j'avais cru à tort être victime d'une filature. Les réflexes du métier.
 Afin de m'en assurer, je rentrai dans un café. Je sentis mes poumons se décontracter lorsque je les vis poursuivre leur chemin. Tant pis, je prendrais le prochain wagon.
 L'ambiance était joviale comme à son habitude ici, bien que désormais troublée par des discussions politiques sur la guerre.
 Un verre de Martinobrian dans l'estomac, je saluai le patron d'un geste courtois, qu'il gratifia d'un sourire, puis je regagnai la gare.
 Et là, deux hommes sur le quai.
 Ils n'avaient pas pris le tramway précédent.
 Ils m'attendaient.


Lien vers la suite : [ https://www.scribay.com/text/958814555/7/chapter/179985 ]
3
46
112
4
Défi
Blue Cat

-:-:-:-:-D'après une histoire vraie-:-:-:-:-

-:-:-:-:-Journal intime de Bianca-:-:-:-:-
"De quelle couleur est l'amour, à l'extérieur de ces murs ? Il me retient prisonnière depuis notre rencontre, avec son visage d'ange et sa voix basse et sensuelle...
Quand je le regarde dans les yeux, je vois une petite lueur dans ses iris noires, le reflet de son âme si tendre et si rare.
Que m'a-t-il fait, cet homme ténébreux ? Il a profité de mon ignorance pour faire de moi sa femme, usé de ses charmes et abusé de mes lèvres... Que m'a-t-il fait ? Comment en suis-je arrivée là ? Je lui appartiens toute entière, aujourd'hui, demain et hier. Son emprise sur moi est si grande que je n'oserais pas même le contredire. Que fera-t-il de moi ? M'aime-t-il ? Et s'il faisait cela à toutes les femelles qu'il voit ? Et s'il me libérait, que deviendrai-je ?"


-:-:-:-:-Au café avec Rose-:-:-:-:-

-Et toi, Bianca, c'est quoi, la chose la plus folle qui te soit arrivée ?
-Ah, ça, c'est une longue histoire.
-J'aime les longues histoires, tu peux tout me raconter.
-Attends, je vais essayer de me souvenir... C'était un doux soir d'été. La lune ronde illuminait les sentiers. Je courais, ensanglantée, les cuisses couvertes de bleus noir-violet, vers ma mort non méritée. Une corde autour du cou, je me lançai, résolue, vers un monde inconnu. Mais je ratai mon coup. Mon père en colère m'est alors venu à l'esprit. Lui-même qui m'a fait détester la vie. Je me ruai à terre sous ses violents coups. Il hurlait : "Tu as raté ton année ! Incapable ! Tu devais devenir un médecin honorable, comme moi ! Qu'ai-je fait au bon Dieu pour avoir une fille pareille ?" Derrière lui, ma mère, qui tendait l'oreille, a senti ma peine, mais elle a préféré s'en aller silencieusement dans le salon, une pièce où l'ambiance était plus sereine.
-Je ne savais pas que tu étais frappée par ton père ! Ça va mieux, maintenant ?
-Moyen. Je suis dévastée. Je l'évite toujours. Je pars en courant, quand je le croise. Bref, quand je suis revenue à la réalité, mon esprit était vide. J'avais échoué. Le temps s'écoulait encore, mon cœur battait en cadence. Mes poumons se remplissaient et se vidaient lentement, répétitivement, comme une irrésistible transe. Des larmes froides coulaient sur mes joues. Le paysage nocturne était flou. Je suis restée comme ça quelques heures, vivante mais morte, en pleurs. Puis, un homme d'une trentaine d'années me trouva, pitoyable, en sang et en larmes, dans le jardin public. Il me prit sur ses épaules et me ramena chez lui. Pourquoi a-t-il fait ça ? Je ne le connaissais pas. Peut-être voulait-il aider une âme souffrante ?
-C'est quand même incroyable ! J'ai l'impression que tu me lis un roman, tu es sûre que ce n'était pas juste un rêve, ton histoire ?
-Certaine. Le lendemain, je me suis réveillée dans un grand lit aux draps rouges. À ma grande surprise, j'étais nue. J'ai mis la couverture autour de mon corps afin de cacher mes bleus. Je ne voulais pas bouger, ni continuer la vie. L'homme est entré. Il prononçait des mots, mais je n'écoutais pas. Je ne le regardais pas non plus. Il m'a apporté à boire et à manger. Je n'en voulais pas. J'esquivais la discussion et ça l'agaçait. Ça a duré une semaine. Puis, je me suis mise à parler. Il travaillait chez lui, alors je ne voulais pas le déranger. Mais, un soir, il m'a posé des questions sur mes blessures. Après lui avoir dit la vérité à contrecœur, il a enroulé ses bras autour de mon corps et m'a dit qu'il me protégerait. Je me sentais si bien, enveloppée dans ses bras chaleureux et la couverture.
-Quel charmeur, celui-là !
-Ou bien son instinct protecteur le faisait agir ainsi.
-Quelle bienveillance, tout de même. Tu as eu beaucoup de chance.
-Par la suite, je n'ai plus quitté son appartement. C'était mon refuge, le seul endroit où je n'allais jamais croiser mon père. L'homme, qui au passage était très sexy, prenait du temps pour s'occuper de moi. Il ne révélait à personne mon existence, me cachait dans la chambre quand il y avait des invités. J'étais comme possédée par lui. Et ça me plaisait beaucoup.
-Pourquoi tu parles au passé ?
-Parce que je raconte une histoire. Le passé est plus approprié, non ?
-Et tu le vois encore, cet homme ?
Bianca se mordit les lèvres. Elle ne voulait pas avouer la vérité à son amie. Alors, elle reprit :
-Un soir, il m'a livrée à la police. C'était devenu très tendu, il me disait qu'il y avait des affiches de mon visage partout dans le village.
-Je vois. Et donc, tu es retournée chez tes parents.
-Voilà, c'est ça...
-Et tu l'as revu, depuis ?
-Non. Aucune trace de lui.
Tout à coup, l'homme entra dans le café et prit Bianca dans ses bras.
-Bianca, on avait dit que tu ne devais pas te montrer dehors, lui murmura-t-il à l'oreille.
-Mais je voulais voir une amie !
-Tu sais que tu n'es pas en sécurité, ici. Dis-lui au revoir, ma belle.
Rose, terrifiée, regarda le grand homme musclé enlever Bianca et ne la revit plus jamais.
1
0
0
4

Vous aimez lire The_Terrible_Twins ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0