Chapitre 2 -Bénédicte

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Bénédicte fut conduite à l’hôpital dans un état second. L’odeur du chloroforme la plongea définitivement dans le néant. Lorsqu’elle émergea, tout son corps exsudait la douleur. En se redressant, elle découvrit ses bras lacérés. De nombreux points de suture refermaient les plaies, certaines très profondes. Le médecin lui certifia que sa main gauche fonctionnerait comme avant une fois guéri. Un coup de massue supplémentaire pour l’horlogère qui ne pourrait pas travailler durant la période de convalescence. Les tâches minutieuses de son art requéraient une maitrise parfaite de ces deux mains. Elle ne s’apitoya pas sur son sort longtemps : Adélaïde avait été enlevée ! . Avant de s’évanouir après l’attaque, Bénédicte avait vu l’agresseur charger l’enfant sur ses épaules comme un vulgaire sac à patates. Il fallait partir au plus vite à son secours. Les infirmières durent faire des pieds et des mains pour la convaincre de rester au lit. Des inspecteurs de police viendraient prendre sa déposition.

Monsieur Lefèvre, mari de sa sauveuse, vint lui rendre visite pour lui remettre les clés de sa boutique. Lui et son épouse s’étaient permis de les prendre pour fermer l’établissement près que Madame Lefèvre l’ait découverte. Bénédicte remercia chaleureusement son visiteur. L’homme insista pour qu’elle fasse appel à eux si jamais sa santé lui jouait des tours. Le couple s’inquiéta aussi de ne pas avoir de nouvelle de la petite. La jeune mère explosa en sanglot en lui révélant qu’Adélaïde avait été enlevée par l’agresseur. Il tenta de la réconforter comme il le pouvait, mais il se sentait démuni face à sa détresse.

Les deux policiers arrivèrent le lendemain en fin d’après-midi. Elle leur narra dans les moindres détails le déroulement de son agression. Elle insista beaucoup sur le rapt de son enfant. À leurs mines ennuyées, Bénédicte comprit que ces individus se fichaient pas mal de ce qu’elle leur disait.

— Et vous n’avez rien remarqué de plus ? La couleur de ses yeux, de ses cheveux ? Questionna l’un d’eux, plus par routine que par intérêt.

— Je viens de vous dire qu’il était complètement masqué !

— Oui, oui, mais n’avait-il pas un détail particulier ?

Cette déposition qui tournait à l’interrogatoire lui déplut. Elle avait été attaquée par un inconnu, ce dernier avait enlevé sa fille et on la questionnait comme si elle était coupable. La jeune femme s’énerva. Les policiers montèrent sur leurs grands chevaux, prétendant faire leur boulot.

— Dès que possible, nous enverrons des gens chez vous pour voir si rien n’a été volé.

— Êtes-vous sûre de n’avoir rien remarqué ? Cela faisait des heures qu’elle avait été découverte par Madame Lefèvre, une dame distinguée et membre de la bonne société. Pourquoi les autorités n’étaient-elles pas encore passer à sa boutique ? Bénédicte vociféra avec force.

— Oui on m’a volé ! Ma fille ! On m’a volé mon enfant !

Excédés, les deux inspecteurs la laissèrent, pestant contre cette hystérique.

Bénédicte quitta l’hôpital sans l’autorisation du médecin. Il était hors de question qu’elle reste sagement allongé lors qu’Adélaïde se trouvait entre les griffes de cet assassin. Son esprit chassait les pires histoires imaginables : qu’on lui annonce la mort de la fillette, égorgée. Ou que son corps soit retrouvé flottant sur la Seine. Ou pire encore. Prise d’un malaise, elle s’assit sur un banc alors qu’elle traversait un parc. Plusieurs minutes lui furent nécessaires avant de reprendre sa route. Quand elle arriva chez elle, les deux policiers fouillaient dans sa boutique. L’endroit était sens dessus dessous.

— C’est comme ça que l’on vous apprend à découvrir des objets manquants ? ironisa-t-elle en entrant.

— Madame, veuillez sortir s’il vous plait, c’est une scène de crime.

— Oui je sais ! C’est ma boutique, c’est moi qui ai été agressée et c’est mon enfant qui a été enlevé !

Cet excès de colère provoqua un nouveau haut-le-cœur. Heureusement, les agents, plus stupides que méchants, l’aidèrent à s’assoir. Ils échangèrent quelques amabilités avant de quitter les lieux. Bénédicte ressentit un grand vide quand elle se retrouva seule. Pour la première fois de sa vie, l’endroit lui parut sinistre. Des taches rouges ponctuaient le sol et un capharnaüm régnait. Le silence lui glaça le sang. Elle fondit en larme.

Pourquoi une telle chose lui arrivait-elle ? Bien que franche, elle avait toujours fait en sorte de ne brusquer personne dans son entourage ou ses connaissances. Elle entretenait de bonnes relations avec ses clients, même si quelques-uns lui reprochaient de tenir seule cette boutique. Puis pourquoi son agresseur lui avait-il pris son enfant ? Elle n’avait rien fait qui puisse conduire à un tel acte. Adélaïde était une adorable enfant, polie et gentille.

Pour essayer de chasser ses mauvaises pensées, elle entreprit de ranger et nettoyer son échoppe. Même sa tornade Adélaïde n’avait jamais autant dévasté cet endroit. La police avait l’affaire en main. Que pouvait-elle faire de plus ?

Benédicte resta sans nouvelle pendant deux jours, se rongeant les ongles. N’y tenant plus, elle ferma sa boutique pour se rendre au commissariat. De toute façon, elle n’avait plus le cœur à l’ouvrage.

Lorsqu’elle arriva à l’hôtel de police, l’endroit était en ébullition. Des policiers couraient dans tous les sens en hurlant des ordres à tort et à travers. À l’accueil, l’agent l’invita à s’assoir et à attendre. Pendant près de deux heures, elle écouta les conversations des policiers d’une oreille discrète. Elle comprit qu’on avait retrouvé une aristocrate assassinée dans des circonstances atroces. Sa patience épuisée, elle alla voir l’inspecteur sans passer une nouvelle fois par l’accueil. Devant la porte de celui-ci, elle ne put s’empêcher d’écouter ce qu’il se racontait avec un médecin légiste.

— C’est la deuxième aristo de tuée en un mois ! Ça braille de partout. Le commissaire divisionnaire hurle pour qu’on trouve quelque chose. Mais ce fumier ne laisse aucune trace. J’ai pris la liberté de contacter un collègue anglais. Cette affaire sent très mauvais. Ces salops d’anglais ont eu plus de bol que nous. Eux, ce sont des putes que ce Jack l’Éventreur zigouillait ! Nous, c’est des aristos, merde ! Le préfet nous demande de tout faire pour que l’affaire ne s’ébruite pas. Mais j’ai bien peur qu’on ne puisse pas le faire pendant très longtemps. Qu’en est-il des corps ?

— C’est pas beau du tout à voir ! C’est le même mode opératoire pour les deux meurtres à n’en pas douter. Les victimes ont été égorgées d’un coup de couteau de la gauche vers la droite. Un coup sec et net. Je dirais du beau travail si j’étais cynique. Les victimes se vident de leur sang, car la carotide est tranchée net. Elles ne se débattent pas, ou très peu, car il n’y a pas d’ecchymoses visibles. Hormis autour de la plaie du ventre. C’est du travail de professionnel. Les appareils génitaux sont prélevés et parfois, le tueur s’amuse avec les tripes de ses victimes. Bon Dieu, c’est un vrai sadique !

— Et ça rappelle vraiment l’affaire de l’éventreur à Londres ! Il faut absolument que cela ne se sache pas ! À quelques semaines de l’ouverture de l’exposition universelle, le préfet ne veut aucune vague ! Il faut qu’on résolve cette affaire, et vite ! »

Bénédicte faillit avoir un nouveau malaise et s’appuya contre le mur sale pour ne pas s’effondrer. Jack l’Éventreur à Paris ! Elle se ressaisit et frappa à la porte de l’inspecteur. Il beugla qu’il ne voulait être dérangé sous aucun prétexte. Bénédicte ne pouvait se satisfaire d’une telle réponse. Elle rentra dans la pièce sans y être invitée. Les deux hommes présents s’étonnèrent de voir une femme pénétrée dans le bureau.

— Madame, je vais vous demander de vous en aller !

— Inspecteur, je suis Bénédicte Moineau, j’ai été agressé il y a quelques jours, et ma petite fille Adélaïde a été enlevée par mon agresseur ! Je n’ai aucune nouvelle depuis. Il faut la retrouver.

— Madame, mes agents ont fort à faire en ce moment, et votre cas n’est pas une priorité.

— Pas une priorité ? Mais Monsieur, une enfant a été enlevée ! Et j’ai failli être égorgée !

— Nous vous tiendrons au courant de l’avancée de l’enquête. Officier, s’il vous plait.

Un homme en uniforme arriva au pas de course et le commissaire lui demanda d’évacuer Bénédicte. Elle leur jeta un regard noir avant de quitter la pièce en vociférant.

Lorsqu’elle arriva sur les marches de l’hôtel de police, elle s’écroula, car ses jambes flageolantes ne la portaient plus. Des larmes chaudes coulèrent sur ses joues. Personne ne vint l’aider à se relever. Elle resta ainsi pendant de longues minutes avant qu’elle ne trouve la force de retourner chez elle. Le chemin fut long et pénible. Arrivée devant son magasin, Madame Lefèvre frappait à la porte. Lorsqu’elle aperçut Bénédicte titubante, elle se précipita pour lui porter assistance. Elle l’aida à rentrer dans son appartement et mit de l’eau à chauffer pour préparer du thé. Elle y glissa une petite goutte de liqueur de mirabelle afin de le rendre plus tonique. Elle ne quitta la mère qu’une bonne heure plus tard. Une fois que cette dernière s’était remise d’aplomb.

Bénédicte se coucha très tôt, épuisée par toutes ces émotions. Sa nuit fut ponctuée de cauchemar mêlant Jack l’Éventreur et Adélaïde. Plusieurs fois, elle rêva de sa fille égorgée, mutilée et saignée comme une truie. Le dicton dit que la nuit porte conseil, mais il ne dit pas si les mauvaises nuits portent de mauvais conseils. Quoi qu’il en soit, Bénédicte comprit qu’elle ne devait pas compter sur l’aide de la police pour retrouver sa fille. Elle devra se débrouiller toute seule.

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