Un Air de flûte

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Le second et le reste des aristocrates furent remisés avec le butin. On passa les heures suivantes à nettoyer le pont et à soigner les blessures tandis que la Mué recensait l’équipage en commençant par les maîtres en spécialité. Lambert, qui n’était ni chirurgien ni calfat, dû attendre à l’écart qu’on appelle les officiers.

Il regardait avec amertume les matelots balayer le pont comme des morceaux de sa vie, le verre brisé crissant contre les planches rougies. À terre, son célibat suspect en faisait un paria ; sur les vagues, il n’avait même plus le privilège du commandement. Les années qu’il avait sacrifiées à sa carrière, sa seule possibilité de bonheur, venaient de disparaître parce qu’il avait préféré sauver ses hommes à sauver l’honneur.

Lorsqu’il fut enfin appelé devant le livre d’inventaire et que l’Hirondelle tourna vers lui ses charmants yeux noirs, il fut tenté de se jeter sur lui pour l’étrangler et mourir sans honte.

« Mon petit sieur Lambert » musa le jeune homme en grattant son nom dans les pages, « cela fait bien quelques années, pourtant vous n’avez pas pris une ride. »

À coté de lui le grand gaillard roux jeta au lieutenant un regard étrange.

« Vous allez me poser votre signature là, histoire que Sa Majesté sache bien que vous n’êtes plus à elle. Elle s’en mordra ses jolis doigts de reine : vous faisiez du bon travail à nous courir après. »

Lambert hésita, puis se résigna à prendre la plume en même temps que le compliment. Cependant, il ne signa pas tout de suite.

« Moi aussi, j’étais corsaire » dit le pirate roux en lui tendant la main. « Et j’ai été pirate sous Sinclair. Rodderick Moss, si ça vous parle ? »

Lambert n’avait jamais entendu ce nom et se demanda un instant si ce n’était pas juste un prétexte pour lui prendre le bras. Mais il ne s’en plaignit pas, car c’était celui qui tenait la plume. Rodderick le tenait fermement juste au-dessus du coude, et cela ne dura qu’un instant mais laissa contre son corps l’empreinte de sa chaleur. Il sentit, sur son visage, le picotement des vilaines plaques rouges qui aimaient surgir sur sa peau aux moments les moins opportuns.

Lambert regarda son nom noté sur le papier. Il ne voulait pas signer, mais sans faire d’esclandre.

« Je suis le seul enfant qu’il reste à mes parents » dit-il en reposant la plume. « Ils seront bouleversés d’apprendre mon décès. Laissez-les au moins croire que je suis mort sans me couvrir de honte. »

« Vous couvrir de honte ? » répéta l’Hirondelle, comme si c’était la chose la plus drôle qui lui ait été donnée d’entendre.

« Vous avez été le premier à vous opposer à Sinclair. Sans vous, La Reine Teuta serait en flammes » fit remarquer Rodderick. « Les marins qui ont déjà signé nous on parlé de vous. »

Lambert se sentit, malgré lui, soulagé d’apprendre que son geste destructeur lui valait tout de même quelque reconnaissance.

« Mais ce n’est pas ce qu’on dira dans les ports, et ce n’est pas ce que mes parents entendront » dit-il. Il prit une inspiration avant d’ajouter à voix basse : « Je ne veux pas faire de scandale. Mes matelots seraient capables de s’indigner pour mon compte, et je ne veux pas de sang. Je suis prêt à mourir, pas que cela m’enchante, mais je ne signerai pas votre papier. »

« Pas encore pirate, mais déjà en pleine rébellion ? » s’écria une voix forte derrière lui.

Lambert serra les dents alors que la Mariada le contournait pour venir se dresser face à lui, son regard vairon vert et bleu comme le ciel et la mer. Cette femme était faite pour vivre sur les vagues. Il chercha inconsciemment des yeux la blessure qu’il lui avait faite à la hanche, bien des années auparavant, comme pour se la rappeler moins dangereuse, mais il n’y avait rien d’autre que sa propre cicatrice au poignet, douloureuse de souvenirs.

S’il se jetait sur elle à présent, il déclencherait certainement une vague de mutinerie au sein de ses propres hommes. Il n’y avait que cinquante pirates, armés, contre deux cent soldats sans armes. Mais il hésitait. Aucun de ses propres hommes n’avait encore été tué ; les soldats assassinés sur La Gazelle Pourpre avaient été recrutés personnellement par Sinclair suite à sa promotion, parfois au dépens de matelots plus anciens. On regrettait leur mort mais ils n’étaient pas vraiment de la famille… Lambert s’en voudrait de faire couler le premier sang par orgueil personnel.

« Alors c’est toi, Lambert ? » fit la Mariada en parcourant son corps du regard comme pour le déshabiller. « Si j’avais su, je t’aurais embroché le jour où on s’est battu sur ta gabare, ça m’aurait épargné bien des peines. »

« Je pourrais dire la même chose » rétorqua Lambert un peu sèchement, déstabilisé par la brûlure de ce regard vairon sur son corps. « De tous les pirates de cette mer, c’est vous qui m’avez donné le plus de fil à retordre. »

« À croire qu’on est fait l’un pour l’autre » répliqua la Mariada moqueusement. « Tu as déjà commandé un petit bâtiment ? »

« J’ai secondé sur une corvette » dit Lambert avec réserve, se demandant ce qu’elle essayait de savoir par là.

« Et tu refuses de te faire pirate ? »

Lambert jeta un regard confus aux témoins de la scène. « Vous n’allez pas me tuer ? »

« Je ne suis pas la Reine » dit Lola. « Je ne jette pas l’or, la nourriture ou les hommes par les écoutilles, surtout quand ils sont compétents. »

« Une compétence qui s’applique à de multiples domaines » renchérit l’Hirondelle d’un air de sous-entendu qui lui valu une gentille taloche de la part de Lola et lui arracha un petit rire.

« Je… pourrais rester avec mes hommes ? » demanda Lambert d’un ton de doute, comme s’il s’attendait à un piège.

« Plus de deux cents hommes pour toi tout seul ? » sourit Lola. « Même moi je ne suis pas si cupide. » Elle s’approcha pour lui prendre le poignet, celui qui arborait toujours la marque de son couteau, deux boursoufflures pâles qui avaient mal guéri. Lambert pouvait voir la forme de ses côtes et deux seins maigres par le col de sa chemise. « Si tu refuses d’être pirate, alors tu seras poisson, car on te jettera à la mer dès la tombée du jour. Si tu acceptes, tu auras un bon poste à bord. Je t’ai dit que j’appréciais la compétence. »

Lambert songea à ses parents et à leur unique barque de pêche qui craignaient autant les pirates que les soldats de la marine. Ou plutôt, qui craignaient les pirates en mer et les soldats partout. Ils ne seraient pas fiers de lui, mais s’il parvenait à se faire un nom et à leur rapporter de quoi acheter une meilleure barque ils s’y habitueraient sans doute mieux qu’à son décès. Par contre, la Reine leur enverrait peut-être des soldats pour faire pression sur lui…

Il dégagea sa main de l’emprise de la Mariada et regarda Rodderick. « Vous étiez corsaire. Qu’est-ce que vous pensez de votre nouvelle vie ? »

« Moi ? » s’étonna l’ancien soldat. « Je n’ai pas eu le choix ! Mon capitaine ne m’a pas prévenu qu’il était sous le coup d’un arrêt royal lorsqu’on a largué les amarres, et Sinclair faisait un piètre pirate. Mais en toute franchise… »

Il sembla chercher ses paroles sans appréhension malgré les regards curieux de Lola et de l’Hirondelle.

« On meurt soldat et on meurt pirate. Un pirate mange moins bien mais qu’il a son mot à dire sur les risques qu’il accepte de prendre. C’est difficile, au début, de penser qu’on ne fait pas un métier honnête mais, à y bien réfléchir, je ne sais pas si tuer pour servir la Reine est plus honnête que de tuer pour se servir soi-même. »

Rodderick avait parlé sans gêne et avec une certaine désinvolture presque agaçante de charme, et Lambert sentit avec irritation le picotement de la rosacée affluer sur son visage.

« Je signerai » décida Lambert en secouant la masse cuivrée de sa chevelure. « Mais j’ai une condition : je connais mes marins, et je sais que certains d’entre eux ne se feront pas à cette vie. Peut-être une poignée, peut-être une dizaine, certainement pas plus. Je veux que vous les laissiez partir sur une côte sans leur faire de mal. La plupart ont une famille à nourrir. »

« Pas encore pirate, mais déjà exigeant » dit l’Hirondelle avec un sourire.

La Mariada ne souriait pas. « Tu as poursuivi mon navire pendant des années et, alors qu’on décide de ta vie, tu te permets d’y mettre des conditions ? »

Lambert remarqua qu’elle avait involontairement posé une main sur sa hanche, là où lui-même l’avait blessée des années auparavant. Son regard semblait tranchant comme des lames, mais Lambert serra les dents et ne baissa pas les yeux. La vie de ses marins en dépendait, et il ne pourrait pas se supporter s’il se débinait maintenant, malgré les relents acides qui lui retournaient l’estomac et la sueur glaciale qui s’emparait de son corps.

C’est facile de fanfaronner en clamant qu’on ne craint pas la peur, jusqu’au moment précis de sa mort. La mort, aujourd’hui, avait le visage de la Mariada, deux yeux clairs comme l’acier sous le fourreau bridé des paupières, et Lambert sentait à la crispation glaciale des témoins que son sort se jouait à cet instant. Mais ce n’était pas grave. Malgré la peur, il était prêt.

« Tu as du cran » dit la Mariada avec lenteur. « Tu sais, je te voulais comme second ou troisième lieutenant à bord de La Reine Teuta, pour voir ce que tu vaux. Mais il y a d’autres manières de voir ce qu’un homme a dans le ventre. »

Lambert songea, image fugitive, à l’intestin de Sinclair déroulé sur le pont.

« Fais-le capitaine » dit la Mariada en se retournant vers l’Hirondelle.

« Nous n’avons pas encore enregistrés tous les officiers. »

« Tu penses en trouver un plus approprié ? »

La Mué sourit, avec une expression de complicité malicieuse que Lola lui rendit avec plus de sobriété. « L’Al-Hurra ne se manoeuvrera pas toute seule… Va pour le capitaine Lambert ! »

Il écrivait déjà dans la marge le nouveau titre à côté de son nom, puis lui tendit la plume.

Lambert, sidéré, ne pensa pas immédiatement à la prendre.

« Capitaine ? »

« Rodderick sera votre second. C’est un sacré bon pilote ! Et l’Al-Hurra est un bon navire. »

Lambert se sentit très bête lorsqu’il croisa le regard amusé dudit Rodderick.

« Capitaine… »

Il signa, une des rares signatures en forme de mot plutôt qu’en forme de croix, et se redressa en tâchant de reprendre ses esprits. « Je vais devoir constituer un équipage. » Il songeait déjà aux marins qu’il voulait prendre avec lui.

« Regardez-moi ce zèle » se moqua la Mariada en lui donnant une claque sur le dos qui, s’il n’avait pas été soldat, l’aurait envoyé cogner du front contre la table. « Je vais voir où en est Shadi à la reprise des voiles. On s’expliquera tout à l’heure sur l’organisation de la flotte. »

Elle repartit sans un regard, à grandes enjambées, et Lambert, se souvenant soudain d’un détail important, se tourna sans réfléchir vers l’Hirondelle.

« Est-ce que je pourrais prévenir ma famille ? J’ai pour habitude de leur envoyer de l’argent. »

« Tu peux faire ce que tu veux à part cracher dans la soupe, monsieur Lambert » répliqua la Mué avec un sourire moqueur. « Tu es pirate, à présent ! »

*

La Gazelle Pourpre s’ébranla lentement, guidée par l’Hirondelle en vigie. De son poste, la Mariada pouvait voir Colin parer à la manoeuvre de ses bras encore minces, sous le regard vigilant du timonier couvert de tatouages.

À bâbord, le capitaine Lambert présidait à la manoeuvre de l’Al-Hurra, et Lola ne pouvait s’empêcher de rire en le voyant s’empourprer à l’approche de Rodderick. Maintenant qu’un des meilleurs marins de la Reine était à leur service, leur flotte grandissante ne trouverait personne pour les arrêter.

Sur le pont de La Reine Teuta, Shadi vérifiait que les voiles et les cordes avaient été correctement raccommodées alors que les deux lieutenants organisaient le départ.

Une modulation s’éleva soudain, joyeuse à la flûte de pan : c’était le salut de l’Hirondelle qui déployait ses voiles pour s’envoler en éclaireur à la recherche de trésors. Je ferai plier la Reine, avait-il dit. Je lui ferai rendre tout ce qu’elle a pris, comme une voile trempée qui dégorge.

Un croassement retentit au-dessus de la Mariada et l’ombre du corbeau délivré passa en volant sur elle. Le pavillon noir claqua bruyamment, une fois, s’enroula sur lui-même puis se déploya, alors que le vent venait gonfler les voiles nouvellement reprisées de La Reine Teuta.

Elle fit cap sur l’horizon.

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