Brûlé ou Pendu

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« Navire en vue, capitaine » déclara Lambert.

Sinclair dégaina sa lorgnette et poussa une exclamation de joie en apercevant le pavillon noir. « C’est La Gazelle ! Parez à l’abordage. »

Lambert alla donner ses ordres et rappela aux soldats de ne pas se laisser attendrir par la jeunesse de l’équipage ennemi : La Gazelle avait déjà pillé plusieurs villages coloniaux sans faire de quartiers.

Sinclair ne semblait plus aussi enthousiaste lorsque Lambert revint. « Je ne vois personne à bord. »

Le navire paraissait effectivement vide, et La Reine Teuta n’eut aucune difficulté à l’arraisonner. On jeta les passerelles de bois sans qu’une ombre passe sur le pont de La Gazelle Pourpre. Les militaires débarquèrent, avec le sabre au clair et toutes les précautions d’usage, sur un vaisseau abandonné.

« Il n’y a personne, mon capitaine » déclara le second. « Je vais faire fouiller les cales. »

Sinclair rengaina son épée et emprunta une plateforme pour se rendre lui-même sur le pont de la caravelle.

On lui rapporta que les caisses débordaient d’eau et de vivres, mais que le navire ne transportait pas un passager, hormis un chat miteux qui s’était enfui à leur approche.

Après délibération, Sinclair dégagea une vingtaine de personnes pour saisir la nef et lui servir d’équipage. Il posta son second en capitaine, mais cela ne signifia pas, pour Lambert, un quelconque avancement, car ledit second fut remplacé par un nouvel aristocrate.

Enfin La Gazelle Pourpre, retombée aux mains de son premier maître, reprit sa course auprès de l’imposante frégate… jusqu’à ce que, soudainement, elle dévie de son cap.

« Que se passe-t-il ? » demanda Sinclair alors que Lambert tâchait de discerner le navire qui partait à la dérive.

« Les matelots ne sont plus à la manœuvre… Ils ont dégainé ! »

« Navire en vue, capitaine ! »

Sinclair jeta un œil à son nouveau second qui explicita aussitôt : « Un brick marchand de Sa Majesté, d’après le pavillon frappé à la drisse. »

« Il hisse un flottant », remarqua Lambert. « ‘Besoin d’assistance médicale’. Qu’est-ce qu’on répond ? »

Sinclair jeta un regard au petit drapeau coloré que le brick venait d’élever à leur intention. « Dites-leur que c’est entendu, mais d’arrêter les manœuvres en attendant notre retour. Et faites virer de bord, nous regagnons à La Gazelle. »

Lambert continua d’observer le brick pendant que La Reine Teuta faisait demi-tour. L’Al-Hurra était un petit navire dont les matelots, comprenant qu’ils changeaient de cap, firent hisser un signal de détresse. « C’est peut-être une urgence », murmura Lambert pour lui-même en posant la main sur la garde de son épée. « Et peut-être pas… » Il dirigea sa lorgnette vers La Gazelle Pourpre, sur le pont de laquelle il pouvait enfin voir clairement se dérouler un combat. Les pirates de La Gazelle étaient jeunes, presque des enfants ; pourtant ils se battaient avec mille furies. Où diable s’étaient-ils donc cachés ?

« Lieutenant ! » Lambert se retourna et remarqua aussitôt que l’Al-Hurra ne s’était pas mise en panne comme prévu, mais se lançait au contraire à leur poursuite. Il allait en avertir le capitaine lorsqu’un choc ébranla le navire : le brick venait de décharger une bardée de pierres dans la grand-voile.

« Armez les catapultes ! » ordonna Lambert sans attendre que Sinclair se décide lui-même à commander. Il voulut s’élancer pour parer à la manœuvre, mais dérapa soudain sur une substance visqueuse.

L’Al-Hurra n’avait pas envoyé que des rocs, et de longs filets pourpres s’écoulaient dans les voiles comme des plaies saignantes. Lambert balaya avec dégoût un morceau d’intestin qu’il venait d’apercevoir sur sa jambe et se releva. Probablement du poisson.

Il courut de nouveau vers le chef de pièce tribord qui était sous ses ordres, voyant que le brick, désormais bien discernable à l’œil nu, hissait un pavillon noir. Il vit la peur tendre les traits de ses soldats en remarquant son insigne, une sirène couronnée qui brandissait deux sabres.

« Au poste ! » commanda-t-il en constatant que les plus jeunes pâlissaient. « Pensez-vous qu’une frégate de trois cents bras ait quoi que ce soit à craindre d’une caravelle et d’un brick ? »

Bien qu’évidemment il n’y ait plus trois cents bras, songea-t-il en regardant, par-dessus la mer, le pont rouge de La Gazelle Pourpre.

Il entendit Sinclair ordonner d’aborder le brick alors qu’une nouvelle rafale de rocaille ensanglantée et puante déchirait les voiles. Puis ce fut à la caravelle de les mitrailler à coups de cailloux. Les deux bateaux virèrent soudain de bord pour s’écarter de la frégate, sentant que La Reine Teuta était prête à riposter.

Les boulets de pierre manquèrent de peu la caravelle et emportèrent quelques planches à l’arrière du brick ; en s’éloignant, les deux navires tirèrent une volée de flèches en flammes.

Il fallut affaler la voile de misaine pour éviter que l’incendie ne se propage ; Lambert voyait les soldats couverts d’entrailles se crisper bien que le combat n’ait pour l’instant fait aucun blessé.

La Gazelle et l’Al-Hurra revinrent en même temps, filant de part et d’autre de la frégate alors que La Reine Teuta, qui ne parvenait plus à manœuvrer correctement ses voiles déchirées, se retrouvait malgré elle face au vent. La caravelle garda une légère avance pour éviter de toucher son coéquipier en déchargeant une nouvelle bordée : alors que Lambert ordonnait de tirer, il vit voler une tête au-dessus de la sienne, qui rebondit grossièrement sur le pont en laissant derrière elle un sillon rouge et brun. Il lui fallut un moment pour comprendre que La Gazelle Pourpre renvoyait leurs soldats et, à cet instant, l’Al-Hurra passait à son tour avec son propre lot de pierres et de viscères.

Lambert avait participé à de nombreux combats et s’était habitué à certaines horreurs. Mais l’équipage de La Reine Teuta, privé de ses voiles et de toute possibilité de fuite, ne faisait que subir ces attaques plus morbides que mortelles sans parvenir à endommager des assaillants trop rapides. Lambert pouvait voir ses hommes se décomposer peu à peu, proche de ressembler aux entrailles qu’on leur jetait à la face. Il résolut d’aller trouver le capitaine.

« Ils veulent qu’on capitule. Sinon, ils auraient tiré de nouveaux brandons. »

« C’est une évidence, lieutenant » répliqua Sinclair qui suivait toujours le brick du bout de sa lorgnette. « Nous ne leur donnerons pas ce plaisir. »

« Ils peuvent continuer à nous harceler pendant des jours. Je doute qu’ils nous laissent le temps de repriser nos voiles. »

« Ils finiront bien par se retrouver à court de munitions. »

Lambert se retint de lui dire que deux navires pouvaient se relayer pour aller chercher du fret alors qu’eux-mêmes n’avaient pas ce luxe. Ses soupçons se confirmèrent d’ailleurs lorsque les vaisseaux pirates repassèrent sans tirer tandis qu’eux-mêmes lâchaient quatre salves dans la mer.

« Si je peux me permettre, ni la Mariada ni l’Hirondelle n’ont combattu de manière régulière ces dernières années. La Mariada veut ce navire, et je pense qu’ils sont prêts à patienter des semaines s’il le faut… »

« Seriez-vous en train de suggérer de nous rendre ? »

Lambert serra les dents, mais n’eut pas le temps de répondre, car le second revenait avec une flèche à la main, et dans l’autre une lettre. « Un message pour vous, capitaine. »

Sinclair saisit la missive et la tendit à Lambert sans explication. Le troisième lieutenant se crispa, mais prit sur lui. Il reconnut immédiatement l’écriture, surpris lui-même de sa bonne mémoire. Le beau garçon au dos meurtri par les coups…

Sacrifiez La Reine à la Mariada et elle vous prendra dans son équipage.

Sacrifiez la Mariada à votre reine et elle vous verra brûler depuis son trône.

Sinclair lui arracha le papier des mains, sans doute pour le relire ; Lambert tira sa lorgnette et constata que leurs assaillants avaient hissé un flottant les invitant à répondre. Comment pouvaient-ils penser que cette flèche unique suffirait à transmettre leur message ?

C’est alors qu’il remarqua que des soldats jetaient au petit comité du commandement des regards anxieux tandis que d’autres se murmuraient à l’oreille. Il vit circuler un autre bout de papier et ses soupçons furent confirmés : la missive n’était pas, en fin de compte, adressée au capitaine.

Il s’excusa un instant pour retourner vers son chef de pièce, qui lui tendit une énième copie du message. « Le chirurgien dit qu’on va brûler », souffla-t-il.

« À moins de préférer se faire pirate », répliqua Lambert, sarcastique.

Mais il vit luire dans les yeux du marin une lueur presque soulagée. Autour de lui, ses hommes bruns de tripes puantes jetaient vers les navires des regards anxieux. L’un d’entre eux profitait du répit pour enrouler dans le tissu de sa chemise la tête d’un camarade qui avait roulé près de lui. Un autre fit discrètement passer un pied par-dessus bord. Le pont était taché de rouge et d’entrailles violettes.

Tous ces soldats, c’était des pêcheurs ou des fils de marchands qui s’étaient enrôlés par idéalisme ou par pauvreté. Surtout par pauvreté. Les plus chanceux n’avaient pas revu leur famille depuis des mois ; les autres n’avaient pas de nouvelles depuis des années. Les plus âgés, les plus rodés à cette vie en mer, les mieux lotis dans la chaîne de commandement étaient bien moins nombreux que tous les autres.

Près du timon, Armand de Sinclair balaya les espoirs de Lambert d’un revers de main. « Il est hors de question qu’un seul de mes hommes se fasse pirate. Faites hisser un “non” et parez à tirer. »

Lambert hésita, puis repartit transmettre les ordres. Il fit préparer le pavillon signifiant une réponse négative, songeant que ni Sinclair ni le second ne craignaient pour leur vie : en cas d’incendie ils seraient les premiers à monter dans la barque de sauvetage, et les aristocrates étaient usuellement fait prisonniers puis libérés contre rançon. Le drapeau était prêt à hisser, le symbole d’un « non » unique, clair et propre.

Lambert regarda, derrière lui, les hommes qu’il avait longtemps dirigés lui-même, ces jeunes imbéciles qui s’accrochaient à leur cordage, le cœur battant, en attendant une nouvelle attaque. Quelques vétérans qui se mâchonnaient la lèvre, l’air de rien, parce que passer à nouveau par toutes ces émotions les fatiguait d’avance.

Le troisième lieutenant désigna un autre pavillon. « Hissez celui-là derrière ».

« Un signal de détresse ? » s’étonna le matelot. « Je croyais qu’on disait “non”. »

Lambert confirma son ordre. Si Sinclair rejetait en bloc la proposition des pirates les plus sanglants de ces mers, lui-même ne laisserait pas brûler vifs plus de deux cents marins dans une prison flottante. Mieux valait demander pardon que de creuser sa tombe.

Ce n’était qu’une coïncidence si la détresse, en langage maritime, se traduisait par la juxtaposition d’un « non » et d’un « oui ».

Il toucha un mot des circonstances à son chef de pièce en revenant, lui faisant part aussi clairement que possible de la situation.

« Vous ne voulez tout de même pas qu’on finisse pirate ! » s’indigna son homme. « Ou pire, exécuté pour rébellion ? »

« Mieux vaut faire pirate que pendu. On peut revenir de l’un, mais jamais de l’autre. »

De son poste, Lambert croisa le regard courroucé de Sinclair et le rejoignit comme on monte au gibet.

« Ce n’est pas ce que je vous ai ordonné de transmettre ! » s’exclama le capitaine lorsqu’il revint.

« Je pensais que vous vouliez gagner du temps et leur faire perdre des munitions. »

Sinclair lui jeta un regard noir, mais Lambert ne baissa pas les yeux.

« Ce n’est pas le moment de faire montre d’insubordination, lieutenant. »

« S’il est un moment à saisir pour faire preuve d’insubordination, c’est bien celui de sauver la vie de ses hommes. La Mariada et l’Hirondelle font partie des pirates qui n’hésitent pas à hisser le pavillon rouge ; ils ne feront pas de quartiers si nous refusons de nous rendre. »

Sinclair lui jeta un regard songeur de ses yeux bleus comme une lame. Puis le fit mettre aux fers.

Brûlé ou pendu, pensa Lambert alors qu’on l’emmenait. Brûlé, ou pendu ? Levant une dernière fois les yeux vers La Gazelle Pourpre, il remarqua qu’elle venait de hisser deux flottants.

« Nous avons compris votre signal de détresse. »

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